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LES GRANDS RHETORIQUEURS

On peut dire que Villon et Commynes sortent du moyen âge. Leur œuvre, qui tient à leur temps essentiellement, tire sa valeur littéraire de la qualité individuelle de leur nature, et de cette qualité seule : on y cherche l'expression personnelle d'une âme chez Villon, d'une intelligence chez Commynes. Mais remarquer cela, c'est dire qu'ils sont tout modernes, et qu'ils ont trouvé, chacun de son côté, et pour son compte, le principe d'excellence de la littérature de l'avenir.

Autour d'eux, après eux, la défroque du moyen âge s'étale lamentablement chez tous les faiseurs de prose et de vers. Jamais décadence littéraire n'a produit de plus misérables, de plus baroques pauvretés. La « rhétorique » des Machault et des Chartier, trans-

1. L. V, ch. i.x, xviu et xx; 1, VUI, ch. xxiv (fin); et piisxhn, p. 22, 25, 34, 47, 48, 83, 53G, 249, 294 6, 329, 522, de l'éd- Chaulelauze.

18G DI^COMPOSITION DU MOYRN AOK.

portée à la cour flamande et chevaleresque des ducs de Bourt;opne, s'était dévelo|)pée avec une étonnante puissance dans celle atmosphère de lourde fantaisie et <le lYivolilé puérile : elle avait donné en telle abondance toute sorte de iruils monstrueux et grotesqui's, le jilus étonnant fouillis de poésie niaise, aristocratique, pédanlesque, aniphi^'Oiirique, alléj.'orique, mvtliolof{ique, méUiphysique, un laborieux et prétentieux fatras où les subtilités creuses et les inaptes jeux de mots tenaient lieu d'inspiration et d'idées. Le grand lioinme de l'école était Jean Molinef, bibliothécaire de Marguerite d'Autriclie. et chanoine de Valenciennes. avec ses titres bizarres, son inépuisable platitude relevée d'inintelligibles recherches de mots et de rimes.

Les « grands rhétoriqueurs » de la cour de Bourgogne avaient une indiscutable supériorité d'extravagance : aussi donnèrent-ils le ton aux rimailleurs des autres cours féodales. La Bretagne eut Meschiuut de Nantes (1420 ou 22-1491), qui égala Molinet, avec ses Lunettes des Princes, avec l'absurdité de ses allitérations et de ses rimes, avec ses vers qui peuvent se lire en commen(,'ant par la fin, ou par le milieu, ou autrement; une de ses oraisons se peut lire par huit ou seize vers « en 32 manières diflérenles, et il y aura toujours sens et rime ». Le duc de Bourbon, autre puissant prince, eut l'honneur d'avoir à ses gages un M. de Monlferrand qui fit les XII Dames de rhétorique pour présenter un jeune secrétaire de son maître à un des fameux poètes I)ourguignons, Georges Chastelain.

Louis XI était trop bourgeois, trop sensé, trop positif pour donner dans ces sottises. Mais après lui, la France, serrée enlre la Bourgogne, le Bourbonnais et la Bretagne, ne résista plus. La jeune duchesse .\nne, devenue notre reine, amena de Nantes, attira de tous les coins du royaume tout ce qu'elle put trouver de grands, moyens, petits et tout petits rhétoriqueurs. Ils infestèrent la cour de Charles VIII, puis celle de Louis .XII, et dans tous les états, de toutes les provinces, ils surgissent, tous plus vides de sens, et plus extravagants de forme les uns que les autres. Les plus supportables sont ceux qui ont moins de génie : leur platitude les (.ondamne à être intelligibles, ou à peu près. Tels sont Jean Marot, ou .Ican Le Maire de Belges; ils font du reste ce qu'ils peuvent [lour attraper la manière des grands maîtres. Guillaume Crétin, Parisien, trésorier de la Sainte-Chapelle de Vincennes, y réussit : il n'est pas sûr que Molinet ni Meschinot ne soient pas dépassés; Crétin sauva l'honneur de la France. Aussi jouit-il d'une extraordinaire réputation, et Marot — Clément, non Jean — l'appelle encore « souverain poète ». Il serait curieux de donner des preuves (Jesq délirante insipidité, si la pkce dans cet ouvrage ikî

devait être mesurée à Taction historique ou à l'intérêt intrinsèque des œuvres '. '

Toute cette poésie se passait de spontanéité personnelle, et n"était que combinaisons artificielles, mécanisme laborieux. Les dernières années du xv'^ siècle, les premières du xvr", voient paraître au moins quatre grands Arts de rfu'tonqiie ^, où sont méticuleusement exposés tous les mystères et tous les eiïets des rimes batelées, brisées, enchuinées, éqnivoquées, à double queue, des rondeaux f^imples, jumeaux, doubles, virelais simples et doubles, fatras simples et doubles, des ballades communes, balladantes, fratrisées, et autres telles épiceries, comme dit Du Bellay.

Avec les grands rhétoriqueurs , l'art du moyen âge fait ses dernières et plus démonstratives preuves d'impuissance. C'est là qu'il aboutit dans la poésie lyrique; dans le genre épique, ou romanesque, aux fades fictions, à la prose plate de la Bibliothèque bleue; dans la poésie satirique et bourgeoise, à la grossièreté cynique. Une impartiale étude fait éclater à nos yeux que la Renaissance a tout recréé, tout sauvé, loin de rien étouffer ou empêcher de naître. Elle a balayé la poussière d'une littérature morte; elle a relevé le génie de la race qui semblait épuisé ou an'aissè.

Et si l'on concevait encore des doutes sur l'œuvre qu'elle a fait, il suffirait, pour s'épargner des anathèmes naïfs et une déploralion superflue, de se demander à qui l'oubli du vrai ot du bon moyen âge est imputable. Le xv« siècle avait un moyen de le sauver : que n'a-t-il imprimé la Chanson de Roland comme le Roman de la Rose, et plutôt que les romans en prose •'. Mais il eût fallu qu'il la connût,

1. Éditions : Jeaa Molinel, Faits et ilits contenant plusieurs beaux traités, oraisons et chants royaux, in-fol., Paris, 1531; Chronique (prose), publiée par Bachon, 5 vol. in-S, Paris, 18-23. .Jean Meschiaot, les Lunettes des Princes, petit in-4, Nantes, 1493. (Cf. A. de la Borderie, Bibl. de l'Ec. des Chartes, ]a.nv.-a.vn\ 1895.) De Montferraml, les XII Dames de rhétorique, in-fol., Moulins, 1878. .Jean Marot, Œuvres, in-8, Paris, Couslelier, 1723. Jean le Maire, le Temple d'honneur et de vertu, Paris, 1503; la Plainte du Désiré, Paris, 1509; Trois livres des Illustrations de la Gaule Belqique (prose), Nantes, 1509-1512; Œuvres, éd. J. Stecher, Louvain, 4 toI. in-S, 1882-1891. Guillaume Crétin, Chants 7-oyaux, etc., in-li, Paris, Coustelier, 1723. Sur toute celle école et en général sur les poètes du xV siècle, cf. A. de Montaiglon, Becueil de poésies françaises des xs' et xvi' siècles, Bibl. elzév., 13 vol. in-16.

2. L'Art et Science de rhétorique, par Henri de Croy (Molinet), A. Vérard, 1493 (réimprimé par Crapelct, Poésies des xv« et xvt' siècles, Paris, 1830-1832); le Jardin de plaisance et fleur de rhétorique, éd. s. d.(I499); le Grand et Vray Art de pleine rhétorique, par Pierre Lefèvre, Rouen, 1521 ; l'Art et Science de rhétorique, par Gralien du Pont, Toulouse, 1539. — Cf. E. Langlois, De art i bus rhetoricse rythmicx, 1890, in-S; Recueil d'arts de seconde rhétorique, 1002, iu-4.

3. Comme I^ancelot du Lac, imprimé par A. Vérard, 1494, 3 vol. in-fol. — En général ce sont les remaniements en prose, comme les plus récents, qui ont été imprimés. Cf. le» Notices bibliographiques dans Léon Gautier, les L'popées françaises, et G. Brunet, la France littéraire au xv' siècle, Paris, 1865.

ne fût-ce que dans la forme déjà remaniée du manuscrit d'Oxford» Près d'un t^ièclc s'est écoulé onlre rétablissement de l'impri* merie ' dans le royaume et le triomphe de la Pléiade : si les derniers hériliprs de l'ancienne littérature nationale avaient mie ce temp-* a piofil, ni le xvi'' siècle, ni le xvii", ni le xvni'" n'auraient ignoré le moyen Age. LiLrnoiance et l'incurie do Hoileau et de Voltaire ne sont pas in)putal)les à l'humanisme; elles nontfail que suivii' nécessairement riynorance et lincurie moins pardonnables du dernier Age scolasli((ue et féodal.

Il y a plus à dire : dès le xiir' siècle, la f'knnson df holnncl était condamnée à l'oubli, et les premiers coupables sorit le remanicur qui lit et le public qui préféra Roncevaux. Tout le secret du mépris où les meilleures œuvres du moyen âge tombèrent injustement, est lu : le moyen âge lui-même ne les a pas respectées.

1. Alix ouvrages connus el multiples sur les origines de l'imprimerie, ajouter res récentes publications: l'abbé Requin, l'Imprimerie à Avignon en 1444, Avif^noo, 1S90; L. Duhamel, /cA- Orii/inés de l'imprimerie à Avignon,ia-i2, Avignon, 1890; L. Degeorge, l'Imprimerie en Europe aux xV et xvi" siècles, in-18, 1891 ; A. île la Bouralière, /«•« Débuts de l'imprimerie à Poitiers, in-8 raisin. Paris, 189'3; Delalain, Notice» sur Galiot du Pré, 2 broch. in-8, 1893; Marais et Dufresne, Catalogue des Incunables de

lu Di/jl. Mazarine, ?r. in-S, 1893, Claudin, Histoire de l'imprimerie, Imprimerie

N'alioiiale, t. I, Il et 111, in-fol.

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