LE TIIÉATHK COMini E
Les (in;j!ines du théâtre comi(jiio ' (et par théâtre comique il faut entendre tout ce ((ui n'est pas miracle ou mystère, de sujet chrétien, d'inspiration grave ou pieuse) sont vraisenibhiblenient com[ile.\es : certaines farces, où les lazzi et la mimique bouiïonne ou indécente dominent, où le dialogue va au hasard, sans action suivie, sans autre dessein (|ue d'entasser quolibets et facéties pour faire rire, se rattachent sans nul doute aux parades des jongleurs de bas étage. Dans la ruine de la culture f,'réro-romaine, la partie la moins littéraire, la plus populaire du théâtre ancien, dut surnager : et toutes sortes d'histrions, farceurs et bateleurs maintinrent sans doute la tradition de certains spcctaclee grossiers, mimes, scènes bouffonnes, jeux de clowns et de saltimbanques, où son' enclos certains germes d'art dramatique.
En rapport aussi avec lui étaient les déclamations des jongleurs un peu plus relevés; nous n'avons qu'à interroger les ma^nirs contemporaines pour saisir le lien qui unit à la comédie des chansons, des contes; en général tonte pièce destinée à la récitation publique tend vers la forme dramatique, par le surcroit sensible d'ellet qu'on obtient en caractérisant les personnages et en les costumant. Un personnage que nous avons vu dans les pièces sacrées, le meneur de jeu, expliquant, narrant, reliant, l'acilile la transition du conte au drame. Un monologue, un dialogue même n'est pas un « drame >> : mais un conteur ou un chanteur qui revêt le caractère cl Ihabit du personnage dont il conte ou chante quoi que ce soit, devient un « acteur », et emprunte au théâtre un des éléments essentiels de sa délinition, celui même par lequel il sort du domaine de la littérature, le « spectacle » (''•]"«, disait Aristole). Des boniments de forains et de charlatans tiennent aussi quelque chose de l'art théâtral : à plus forte raison, les imitations artistiques de tels honiments, comme ce fameux dit de Vllcrbcrie, où Rutcbeuf a rendu tantôt en vers et tantôt en prose le bagou facétieux et l'impudence drolatique des vendeurs dedi"-
1. Éditions ; Adam de In llnlle, Œuvres complètes, éd. Coiissom.ikcr, Paris, IS7-2. Le ji'H du Hobiii et de Marion, éd. E. Lanfçlols, Paris, 1896, in-lG. Fr Micliel e Moiinierqiié. Théâtre français au moyen âge. E. Deschamps, Œuvres complètes^ éd. Queux de Saint-lldaire, l. Vil, p. 155-192 (Soc. des Ane. lexte-.). Le Mystère de Crisriidi.i, I aris, 1832, iii-'i polliique.
A consulter ; Petit de Jiillevilli;, les Comédiens au moyen âge, Paris, in-12, 1883; la Coméiliv et les viirurs en /''rniicn au moyen àgc, Paris, in-1?, 1886; /li'pertoire comique en France au moyen àgc, Paris, in-8, 1886. Bédier, les Commencements du théâtre comit/>ic en France (Adam de la Halle), Revue des Deux Mondes, 15 juin 1890; 11. Guy, hssai sur la vie et les œurres litléraircs du 'frourcre Adun de h: Hnk\ 1898; M. Wilmolle, les Origines du théâtre comique nn France, Aun. iulern. ' HisU, 1900.
pues. Cela ne fait pas partie de la comédie : cela aide à eu comprendre les origines. Simples chansons et fabliaux, chansons de caractère et monologues, tout cela, comme les parades des bateleurs, contenait de quelque façon en puissance la comédie : tout cela dut en influencer le développement.
Ajoutons maintenant la tradition littéraire de l'antiquité, piiisqu'eniin les oeuvres comiques du moyen âge sont d'un temps où l'exercice de la littérature était en grande partie aux mains des clercs des universités. II y eut, et de bonne heure, dans les écoles des représentations de pièces latines dont les comédies de collège des xvn'' et xviii" siècles ont continué la tradition.
Enfin les jeux liturgiques et sacrés durent fournir la forme selon laquelle s'organisèrent les éléments partout épars du théâtre profane et comique, au moins la mise en scène et la distribution matérielle du sujet '. On en ti'ouverait presque la preuve dans les premières œuvres comiques du moyen âge qui nous soient parvenues. C'est un trouvère d'Arras qui fit jouer au xni"^ siècle ces deux pièces remarquables, et l'une à Arras même, au puy : or Arras est la ville qui, la première à notre connaissance, s'empara du drame religieux, et lui donna, avec Bodel surtout, le caractère d'un divertissement dévot, mais laïque. L'imagination éveillée des poètes picards, ou peut-être la fantaisie originale du seul Adam de la Halle-, saisit la variété et la puissance des efTets qui étaient contenus dans la forme de ces << jeux » sacrés. Appliquée au vieux thème des pastouxeJles, elle donna le Jeu de Robin et de Marion, la première de nos pastorales dramatiques, ou, comme on a dit, de nos opéras-comiques : en efîet, de son origine lyrique, le sujet a gardé la musique. Appliquée à un autre thème, le thème satirique et badin qui s'était à Arras même cristallisé dans le Congé, remplie au moyen d'un mélange singulièrement hardi de toute sorte d'éléments narratifs, lyriques, littéraires et populaires, elle a donné le Jeu de la Fcuillée.
Le Jeu de Robin et de Marion, qui fut représenté en 1283, à
1. iNou seulemeul un modèle, mais souvent un nudre : la gaieté enfantine du peuple distingua de bonne heure et développa dans les drames lilurg^iques, sans penser'à mal, des moments et des parties comiques. (Cf. Wilmotte.)
2. Biographie : Adam de la Huile, dit le Bossu, né à Arras vers 12iO, étudia pour être clerc, se maria, le regretta, alla probablement à Paris reprendre ses études, et composa à cette occasion (1262) le Jeu de la FeuiUée et sans doute le Congé qu'il adresse à sa ville natale. 11 revint bientôt à Arras, prit part aux agitations de la vie communale, et se retira (vers 1269) à Douai avec son père. Il suivit en Italie le comte Robert 11 d'Artois, et resta au service du roi Charles d'Anjou. Il fit jouer à Naples, dans l'automne sans doute de 1283, le Jeu de Robin et de Marion. Il était mort en 1288. Le Jeu de Robin et de Marion fut rapporté et joué à Arras, et c'est pour cette représenlatiorj que fut composé le Jeu du Pèlerin, prologue dialogué.
V(»0 LITTERATURE DRAMATIODR.
Nafilofl, environ dix-huit mois .'ipn-s les Vèpros Sicilicnnos, dovaiil la cour franrriiso de Charles d'Anjon, est nn po^me cracieux, partais spiiiluel ou rharmanf, parfois d'um' grossièreté voulue. I,o I hevnlier oiïre h Marion son amour : elle reltise, Hohin est battu, mais M.iiion est fidèle. Voilà le sujet, il est banal. Mais ce sujet s'encadre dans une peinture de njipurs villaf^eoisos : dt-jà les pashiiirelles artésiennes dans leur forme lyrique y inclinaient. On voit Maiiou, l?obin, leurs amis et amies manper dn fromape, des pommes ou du lard, jouer ativ petits jeux, pas toujours innocents, chanter de joyeuses et vertes chansons, fjoguenarder, cabrioler, danser, jusqu'à ce qu'une sorte de farandole les enlève de la seine, dette partie descriptive se prolonge comme si le goiU de l'auteur cl du public en faisait le principal agrément de la pièce. Et il se tait un curieux mélange de paysannerie convenue «t de naturelle rusticité. .Marion et Robin sont des figures d'opéra-comique, dang l'action traditionnelle qui les oppose an chevalier : dans la description, qui échajipe à l'action tyrannique du lyrisme, ce même couple, et stiilout les paysans qui viennent se grouper autour de lui, sont dessinés avec une verve énergique et une sensible recherche de réalité. Mièvre ou grossier, le poète s'égaie, et souligne du même sourire discret les jolies mignardises des poupées du « pays bleu » et les vulgaires ébats des rustres du terroir artésien, M. Rédier croit trouver un dessin moins sec, plus de substance et de relief dans les personnages du Jeu de Robin et tle Marion que dans ceux du ,hni de. la FciiUlée : est-ce parce que cette pièce-ci est antérieure de vingt ans à l'autre? ne serait-ce pas que dans l'une la longue tradition de la iiastoiirelle fournissait au poète de (|uni étoffer ses personnages, et dans l'antre il avait tout à créer, loid h marquer de traits tirés de son invention propre? Toujours fst-il que ce Jeu de la Feuilh'c est autrement curieux, intéressant, que la gentille pastorale dont je viens de parler : c'est une œuvre unique, complexe, satirique et bouffonne, réalist-eet féerique, une M'uvre qui, malgré les sécheresses et les gaucheries de l'exécution, oblige d'évoquer les noms d'Aristophane et de Shakespeare : cela >ul'lit i'i la classer.
Imaginez-vous une sorte de revue où dt'dlout sous leur nom, ivoc leur caractère, en propre personne ou par directe désignation, lixou vingt bourgeois connus de la ville, où le poète, h côté de nu père et de ses voisins, s'introduit, contant son mariage, com- !iient il s'est défroqué pour épouseï' la belle qui la si délicieusement lavi et si vite lassé, comment il vout se dèmarier, et s'en aller à Paris étudier : écoutez ces propos salés et mordants de compères en belle humeur, ijui en disent de dures sur les femmes, et voyez dans un brouhaha de " kermesse », selon le mot si juste de
Le théâtre AVANt LE QUINZIÈME SIÈCLE- 20i
M. Bédier, vovez se succéder, s'agiter, tourbillonner, autour de ces bourgeois, un « fisicien », qui diagnostique les maux de ràino et ceux du corps, un moine quêleur et porteur de reliques, un fou qu'on mène tour à lour au « fisicien » et au moine, le cortège diabolii|ue d'Hellequin, et les trois fées Morgue, Arsileet Maglore; voyez s'en- Iretnéler le banquet fantastique des fées, où l'on punit par une menace traditionnelle un oubli légendaire, et la très réelle « beuverie » où l'on amène le moine à mettre en gage chez le tavernier les reliques de son saint. Vous aurez une idée légère de l'inénarrable pièce où Adam le Bossu a jeté tout à la fois ses rancunes et ses observations, toute son individualité, et la vie de cette ardente commune picarde, et jusqu'aux superstitions légendaires qui, à côté de la religion, maintenaient une idée du surnaturel dans ces natures matérielles: outre le dessin de l'œuvre, outre la verve des scènes populaires, il y a des coins de vraie poésie, tendre ou fantaisiste, où Ion n'accède parfois qu'cà travers d'étranges et plus que grossières trivialités.
Les deux pièces d'Adam de la Halle sont, avec une insignifiante parade ' , tout ce qu'on a conservé du répertoire comique du xiii'- siècle : plus pauvre encore est le xiv^. M. Petit de JuUeville signale sept représentations de moralités, farces, dialogues, données en diverses villes. On voit s'organiser en ce siècle et prospérer des sociétés et confréries, sur lesquelles en grande partie reposera le théâtre du siècle suivant, basoche, enfants sans souci, etc. On a quelque raison de croire que les écoliers jouaient dans leurs collèges des pièces comiques : du moins leur voit-on défendre les « jeux déshonnêtes » aux fêtes de saint Nicolas et de sainte Catherine. Enfin, auprès de certains princes apparaissent des acteurs de profession : en 1392 et 1393, Louis d'Orléans donne des gages à quatre « joueurs de personnage ». Mais les œuvres font défaut.
On trouve seulement dans Eustache Deschamps quelques pièces, qui nous montrent avec quelle lenteur la comédie se détache des autres genres où son origine l'engage. Voici un » Dit des quatre offices de l'Hôtel du roi, à jouer par personnages », et ce dit, où Saucerie, Panneterie, Echansonnerie et Cuisine dialoguent comme les maîtres de M. Jourdain, est une burlesque, triviale et insipide moralité : c'est un divertissement de cour. Egalement destinées à la récitation dramatique sont certaines pièces de forme narrative et lyrique du môme écrivain : ici le fabliau se réduit presque en farce dialoguée, là une altercation bouft'onne s'enferme dans le cadre d'une ballade, « à jouer de personnages ^ ».
1. Du garçon et de l'aveugle, farce jouée à Tournai vers 1-270.
2. La première pièce est celle que M. de Queux de Saint-Hilaire intitule la Farce de Truberl et d'Atitroignart. Des vers de réci>. sont mêlés au dialogue. 11 semble que