‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 87 sur 504 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Les Mystères. Le Vieux Testament; la Passion; les Actes des Apôtres. Caractère pieux des représentations. Leur organisation. Art à la fois réaliste et conventionnel. Scènes populaires et triviales. Valeur littéraire des mystères. Les Confrères de la PassioJi. — 2. Théâtre profane et comii^ue. Basoche, Enfants sans souci. Sotties, moralilcs^ farces. Grossièreté des farces, leur esprit. La Farce de maitre Patelin : expression comique de types observés et vivants.

Entre la fin de la guerre de Cent Ans et le commencement des guerres de religion s'étend une période de paix intérieure, où, sous la domination protectrice d'une royauté qui se fait absolue, la bourgeoisie, moins opprimée, moins inquiète, plus riche, s'attache avec passion aux représentations dramatiques.

Par toute la France se dressent échafauds et tréteaux pour toutes sortes de jeux sérieux et comiques. Entre tous les plaisirs de l'esprit, celui du théâtre est le plus sensible et le plus intense pour un tel public, grossier et homogène, composé par conséquent d'individus en qui vibre plutôt l'âme commune des foules que les impressions uniques d'une âme personnelle.

Les pièces sacrées de l'âge précédent, représenlatiom^. jeux, miracles, deviennent au xv^ siècle des mystères. Ce mot désigne d'abord vers 1400 des représentations figurées, sans dialogue dramatique, des scènes muettes, pantomimes, tableaux vivants, dont les sujets étaient mythologiques, allégoriques ou chrétiens, et qu'on donnait aux fêtes, aux entrées de rois et de princes. Ainsi.

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quand (iluules Vil fail son entrée solennelle à Paris en 1137, de la |)orle de la ville, par la rue Sainl-Dènis, jusqu'au pont du Cliàlelet, s'échcltjnnenl de place en place diverses scènes de l'Évangile, Passion, Hesxnrcclion, Aiwoncialion, elc, sans parler de saint Denis qui naturellement reçoit le roi à la porte Saint-Denis, entouré de saint Louis, saint Thomas, saint Maurice et sainte Geneviève Cotait là des '< jeux de mystère >■.

Ce fut vers 1450 que ce nom passa aux représentations dram.i tiques. Ces m ijstcrea ' sont la postérité lointaine du drame liturgique : ils retiennent de leur orii,'ine ce caractère, que les sujets en sont toujours, ou à peu près religieux. Us forment comme une sorte d'illuslralion populaire ou toute la suite de l'IiisLoire religieuse est ligurée et découpée en scènes. Toutes les sources sont mises à contribution, sans critique, avec un égal respect, et un non moins égal sans-gêne : Bible, Kvangilcs canoniques, Kvangiles apocryphes, actes de martyrs, vies de saints; c'est un vaste et l'onlus ensemble qui va de la création jusqu'à saint Dominique et saint Louis. Parmi tous les mystères indé|)L'ndanls où un événement parl:iculier, une destinée individuelle sont exposés, trois compositions d'un caractère plus général se détachent : le ^fys(€rc du Vieil Tcitainent 1 qui, en près do 50 000 vers, nous mène du Paradis terrestre jusqu'au temps d'Auguste; \o Mystère delà Passio)t, qui, en près de .S.'i 000 vers dans lu-'uvri; de Greban, embrasse tous les récit des Kvangiles, et le Myalcrea des Actes des Apôtres, qui, en plus de 00 000 vers,- expose la diffusion de la religion nouvelle et le martyre des premiers serviteurs du Christ.

La tendance cyclique de ces trois onivres est manilesle. D'abord ces trois mystères s enchaînent et se l'ont suite. La Passion sert de centre : rédigée par Arnoul Grèban avant 145"2, elle s'est complétée par les Actes des Apôtres, que le même (iréban, avec l'aide de son frère Simon, a mis en drame. Lutin, comme il est arrivé dans les épopées cycliques, où l'on a remonté les temps en passant des fils aux pères, le drame de la nouvelle loi a suscité le drame de l'ancienne foi : on pense que le Mystère du Vieil Testament s'est organisé sou.s l'inlluencc de la Passion de Gréban. Au resio

I. Éditions : A. Jubinal, Mystères medlts. Pari;», 18.37. 2 vol. in-8 : ces myslèrcs |i!ii-.iissi;iU représenler le répertoire des Confrères de la Kission antérieur aux drames rydiqiies, le Mystère dit Vieil Teatameut, piibl. par J. de Rothschild (Société des Aiic. te.\lcs), Paris, 6 vol., 1S78-1S01 ; le Mystère de la Passion d'Arras, éd. J.-M. Richard, 1S93, pr. in-S ; Oréhan, le Mystère de la l'assion, piibl. par G. Pari» et Ci. Reynaud, Paris, Vieweg, in-8, 1878 ; le Mystère du siège d'Orléans, publ. pur Gucssard et de Certain, Paris, Impr. Nal., 18GJ ; Griogore, Vie de saint Louis, t. Il des Or.uvrcs (f3ibl. clzév.). Paris, 1877.

A consulter : Petit de JiiUeville, les Mystères, Paris. '2 vol. in-8 ; \V. Creizenach Gescliichte des neueren Drainas, Halle, in-S, 1893, 1. 1,

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d'autres rédactions antérieures et postérieures à l'œuvre de rii-<'ban attestent la force de la tendance cyclique. Si Ton met à part !.es vies de saints, qui ne se prêtaient d'aucune façon à s'agglutiner en masse, le mouvement se dessine nettement : le drame litiuiiique des Prophètes du Chriat s'est brisé en drames distincts, et ces drames distincts se sont réunis de nouveau et soudés dans le mystère du VieilTestanieiit, où les derniers apparaissent seulement juxtaposés. Pour la Pasdon, ou plutôt pour la Vie du Christ, il n'apparaît pas d'ensemble primitif ; le poème cyclique succède aux ]Sativités, aux Annondations^ aux Adorations des rois mayes, aux Résurrections, aux Passions, etc., qui existèrent d'abord séparément '. Quant aux Actes des Apôtres, ils ne sont qu'une œuvre artificielle, une sorte de découpage du Livre sacré, par lequel des auteurs avisés ont voulu compléter et exploiter un succès assuré.

Rarement, au xV siècle, les auteurs de mystères sont sortis de l'histoire religieuse. On en cite deux : le Mystère du siège d'Orléans, œuvre orléanaise, qui n'est pas de beaucoup postérieure à la délivrance de la ville, ou tout au moins ne l'est pas à la réhabilitation de Jeanne d'Arc : on s'explique suffisamment le senlim.ent de piété locale qui fit choisir ce sujet, d'autant que la fête anniversaire du 8 mai était devenue la vraie fête patronale de la ville d'Orléans. L'autre est le mystère de la Destruction de Troye, œuvre d'un écolier lettré, qui, pour intéresser le public à un sujet peu nouveau, lui a donné la forme alors la plus goûtée. Mais il n'est pas même siir que ce découpage de Darès le Phrygien et de Benoît de Sainte-More ait jamais été joué, et qu'il y ait là autre chose qu'un roman dialogué destiné au divertissement des lettrés qui lisaient. Les mystères profanes n'apparaîtront vraiment que dans l'extrême décadence du genre, entre 1548 et 1598, quand l'interdiction du Parlement aura enlevé aux acteurs de mystères leur répertoire sacré .

En effet, quelque profane qu'apparaisse souvent l'esprit des mystères, ils n'en sont pas moins le produit d'une intention pieuse et destinés à l'édification. On les joue « en l'honneur de Dieu pour l'instruction du pauvre peu[)le » : en 1497, à Chalon-sur-Saône, pour obtenir la fin d'une peste; en 1509, à Amiens, pour remercier Dieu des bonnes récoltes. Un chanoine de Langres fait jouer à Langres en 1482 Une Vie de Mgr saint Didier : c'est le patron de la ville. Gringore compose une Vie de saint Louis pour la corporation des maçons et des charpentiers, qui possède la chapelle de saint Biaise et de saint Louis : le mystère se jouera le 25 août, pour honorer le patron des maçons et des charpentiers. Et ainsi

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