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Cf. Jubinal, ouvr. cité, t. II

?Ofi I.ITTIÎRATURE DRAMATIQUE.

toute sorte de saints loraux auront leurs mystf-res, comme patrons de villes et de fordVéïies; ou bien une paroisse, un couvent voudront accn'diler d<>s rfli(|ues, rectiinniandci- un pclerinaj,'e : cela se fera par imi- représentation drainai iquo, coinme trois siècles plus tôt par une épopt-e. Maintes fois les actes de dévotion accompagnent la représentation : a. Seurre, en I40G, la vcilli' <lu jour où devaient commencer les repcésentulions d'un mystère de saint Martin, les acteurs en costume vont assister à un .salut solennel dans Téfilise du saint, pour en obteinr du beau temps. Et pendant tout le temps des re[)résentations, ù la lin de chaque journée, ils se rendent à la même église pour chanter un Suite, lieyina.

C'était chose longue et coiUeuse que la i)réparation d'un mystère : tantôt le clerj^'é, tantôt un prince, tantôt la ville, et tantôt des confréries ou des corporations en faisaient les frais; il se formait des associations temporaires, à seule fin de jouer un mystère, comme celle qui entreprit à Valenciennes de jouer la Passion en loi-7; les frais étaient communs et l'on |iartageait les bénélices.

Les acteurs se recrutaient dans toutes les classes de la société, prêtres, avocats, bourgeois, artisans : les nobles jouaient rarement, les femmes jdus rarement, et à une époipie très tardive. Le rôle du Christ appartenait comme de droit à un prêtre : c'est en cette qualité qu'à Metz (1437) le curé Nicole faillit mourir en l'arbre de la croix, pour y être resté pendu plusieurs heures de suite, récitant trois ou quatre cents vers dans son agonie. Il fallait beaucoup de zèle, de patience et de discii)line, pour mouler un mYslèr<% pour rassembler, instruire, dresser parfois plusieurs centaines d'acteurs, pour arriver sans encombre du cry qui, plusieurs mois à l'avance, annonçait l'entreprise et invitait les acteurs volontaires à se présenter, à la montre solennelle, qui promenait par la ville tout le personnel d;i la représentation, en costumes parfois somptueux, depuis Dieu le Père jusqu'au dernier valet de bourreau.

Les représentations duraient souvent plusieurs jours, parfois plusieurs semaines. Le Mystère des Actes des Apôtres, à Bourges, en 1530, se poursuivit pendant quarante jours : il mit en action Cinq cents personnages. Il va sans dire (jue imlie ombre iVtmitt', au sens classique du mot, n'existait dans de telles pièces. Même les plus courts mystères ceux qui ne demandent «juun jour, usent du temps et du lieu avec une extrême liberté. Le lieu change d'une scène à l'autre satis difliculté; et sans dilliculté aussi, le drame embrasse dix ans, un siècle, ou quatre nidle ans, comme le Mystt'ic du Vieil Testament.

Ce théùtro est à la fois min"tieusemen( réaliste et hardiment

conventionnel. FI montre tout ce qui se peut montrer : mais il supprime tout ce qui ne se peut montrer, et suppose tout ce qui se peut imaginer. Sur la scène vaste, large do 30 à 50 mètres, tous les lieux à travers lesquels se transportera successivement Taction sont figurés sinmllancmcnt : figurés en abrégé ou en raccourci, bien entendu, et comme par échantillons ou symboles. Les distances intermédiaires, les lieux inutiles sont abolis. Une gouache du manuscrit de la Passion, jouée à Valenciennes en 1547, figm^e onze lieux ju.\taposés : le Paradis, une salle, Nazareth, le Temple, Jérusalem, le Paradis, la maison des Évèques, la Porte Dorée, la mer, l'Enfer. Une Nativité, iouée h Rouen en 1474, exigeait, entre le Paradis et l'Knfer, vingt-deux lieux différents de Nazareth, Jérusalem, Bethléem et Rome.

On ne négligeait rien pour parler aux yeux et aux sens. Dans le Paradis très élevé, Dieu apparaît entouré de rayons d"or, d'anges et de séraphins. L'Enfer est une large gueule de dragon, béante, d'où les démons, effroyables et grotesques, sortent en hur» lant et gesticulant : des flammes s'en échappent; les damnés crient : il se fait dans les profondeurs invisibles un tapage effroyable; les tambours et les tonnerres font rage, et l'on tire même le canon, pour les grands effets. On use de trucs et de machines : diables sortant par des trappes, vols d'anges, bêtes mécaniques, mannequins substitués aux acteurs pour les tortures. La descente du Saint-Esprit se fait par « grand brandon de feu artificiellement fait par eau-de-vie », cependant qu'un gros tonnerre d'orgues roule au cénacle. Un réalisme naïf ou grossier évoque les âmes à côté des corps, et de même sorte est le symbolisme qui revêt Jésus et le bon larron de chemises blanches, tandis qu'une chemise noire exprime l'irrémissible impénitence du mauvais larron.

Le peuple apporte une curiosité infatigable à ces représentations : il s'émerveille, il pleure, rit, s'apitoie; son âme grossière, avide de sensations intenses, n'a jamais assez savouré la Fasi^ion de son Christ; il n'y a jamais trop d'injures, de violences, de supplices, pour lasser sa pitié et l'assurer de son rachat. Il a besoin des souffrances de ses martyrs : plus il les aime, plus il faut croître leurs mérites. Il écoute très décemment, très dévotement les, sermons, les propos édifiants, il voit avec révérence les hautes vertus, les faits admirables des saints personnages. Mais ce peuple est peuple : vulgaire par essence, et d'un âge positif et railleur. Avant tout, ce qui lui plaît, c'est la vie, et sa vie : dans ces drames merveilleux, rien ne le touche tant que le réel, et parmi ces acteurs surhumains, sa sympathie va à la simple, même à la basse humanité, au peuple vulgaire comme lui, comme lui bruyant, gausseur et jouisseur. Il ne se détache pas du présent, et c'est le

Lanson. — Histoire de la Littérature française, o

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présent qu'il clicrcho. Qu'on lui patio de fui, et contre ceux pai qui i] cioit soullVir : il nilond volontiers inr''|triser les nobles et Ir prêtres, et tous ses maîtres. Mais surtout la [ilacf |»ul)lique, la rue, Ja taverne, avec leur population piltoresqin^ et leur virante confusion, des chansons d'aveugles, des geigneries de mendiants, des quolibils de buveurs, des jurements de joueurs, des insolences de peigents, des boniments de marchands, voilà le spectacle dont il ne se lasse jamais. La farce avec son réalisme trivial et sa cynique bonffonneiie envahit le mystère, et le drame chrétien est étoud'c sous l'excessive abondance des scènes populaires.

La brutalité dure des âmes ^'oùle le comique jusque dans l'horreur : la souffrance physique est plaisante, si le patient est odieux. Une bouffonnerie féroce se joue du pauvre corps iiumain. Les bourreaux, de mine truculente, aux noms pittoresques, Humebrouet ou Claquedent, sont de facétieux compères, évidemment symjjathiques à l'assistance, même quand ils torturent les saints ou le Christ : on ne trouve jamais leurs rôles trop longs. Les acteurs surnaturels eux-mêmes tournent au comique. Le diable fait peur, el fait rire. L'homme tremble à voir l'eimemi : mais il voit Dieu, qui sera le plus fort, et se rassure. Toujours nasardes, coups, tombent sur ces pauvres diables : ils sont bernés; ils sont nigauds; iU sont vulgaires. Ils cessent d'être sérieux : ils vieiment enlever les ftiues des morts, après une bataille, dans des brouettes.

Ainsi s'avilit la grandeur essentielle des sujets par la complaisance des poètes pour les bas instincts du peuple. Le peuftie faisait la loi : car il ne voyait pas seulement, il commandait, et il jouait les pièces. L'auteur servait de son mieux ceux qui le payaient ; du reste, il était peuple lui-même, et s'amusait des mêmes clioses.

Cependant ce même peuple croyait, et les hautes parties du drame chrétien l'eussent touché, s'il y avait eu des autcuis pour les traiter dignement : elles touchaient telles quelles, dans l(Mir platitude et dans leurs diffusions. Le malheur fut que le génie manqua aux faiseurs de mystères. Nulle époque ne met mieux en lumière l'absolue dilTérence qui sépare le théâtre de la littérature. (Test au sv'- siècle certainement que le thétUre du moyen Age s'épanouit dans tout son éclat : et littérairement, les œuvres dramatiques du xV siècle sont foit médiocTes; je ne sais si, quand on passe du xii® et du xm" siècle au xv», il n'y a pas décadence : à conp sur il n'y a pas progrés. L'irunntion se perd dans la diffusion et le bavat-dagc. L'art ne se marque que par les raflinements pénibles ou baroques du rythme et de l'expression. ' Ce n'est pas qu'il n'y ait de belles idées, et même d'heureuses parties dans quelques-uns de ces mystères. Il sera facile de louer

ce débat de la Miséncorde et de la Justice, qui encadre le mystère de la Passion, e-u lie les scènes, et eu j^écise le sens : ce drun)e symboliiiue, se jouant dans le ciel au-dessus du drame humain qui l'explique, est une hante invention. Mais quand on rej)rend le texte, quand on le lit dans sa plate pauvreté, on se rappelle que ce débat est un lieu commun des sermons du moyeu Age déjà exploité du reste au théâtre, et rinventiou de Gréban perd de son prix, par l'insuffisance de Texécution. On citera ainsi quel- (]ues scènes de grande poôsie métaphysique et religieuse : la scène du lioy Advenir, où Josaphat, 1H« d'un roi, élevé dans les délices, rencontre un lépreux, un mendiant, «« vieillard, et devant cette révélation soudaine <le la ra^ ladie, de la pauvreté, de la moi't, médite anxieusement sur la vie; la scène encore où Marie, dans les Pitssioîis de Grébati et do Jean Michel, supj>lie Jésus d'écarter d'elle et de lui les horreurs de la Passion, et où Jésus lui révèle le mystère de la Héflejnption, la nécessité, l'eflicaeité de chacune de ses souffrances. Mais ici l'émotion humaine se mêle au mystère incompiéhensible, et nos vieux poètes ont senti dans la Vierge une mère qui aimait son fils comme toutes les mères. C'est un mérite : et de là vient que leur €hrist si pâle, si froid, si peu vivant, n'a pas de caractère, tandis que Notre Dame les inspire mieux.

Croyant à l'absolue réalité des choses qu'ils montraient, ils ne se doutaient pas que souvent c'était les dégrader, les fausser, les vider de leur sens, que de les figurer uniquement comme des réalités : mais parfois, quand ils s'approchaient fauiilièremeut des objets de leur foi, avec un sens instinctif de la vie, ils ne rendaient pas sans bonheur le pathétique des situations ou le mouvement des passions que les livres sacrés indiquaient. Je laisse l'anachronisme perpétuel des costumes et des mœurs, qui n'éclate pas seulement dans les scènes comiques : si les ouvriers de la tour de Babel sont des maçons du xv'' siècle, f>azare parlant pour la chasse, un faucon sur le poing, sur les lèvres un refrain de chanson nouvelle, est un galant seigneur du môme temps. Mais c'est dans la peinture que ce travestissement a toute sa grâce : et nos bavards mystères ne nous offrent rien qui ne soit cent fois plus charmant dans les tableaux des vieux maîtres allemands ou hollandais.

Ce qui a plus de prix, c'est le naturel des sentiments, justement senti, curieusement développé par une intuition spontanée : à force de ne pas se guinder, à force de facilité à retrouver dans l'antiquité évangélique et biblique tout le détail de la vie contemporaine, nos découpeurs des Livres saints, sans art, sans goût, sans style, ont donné à quelques scènes un air de vérité aisée, qui est près de charmer. 11 y a des coins de pastorale gracieuse dans le

2Ul LITTÉRATURK DHAMATIQUB.

Vieux Trstdmnil, ilans la Passion : mais surtout il y a quel<jues coniiiK.'iiceincnls liciircux «r(\\|)n'ssioii draniatiquc «les camch'ies. Dans le Vicnx Testament, qii('li(ues IoucIk'S du caraclére de Caïii, une esquisse du palhélique moral au(|U('l le sacrifice d'Abraham peut donner lieu dans les rôles du père et du liis, une notation un peu sèche, mais cssontiellement juste des sentiments respectifs de Samsonet de Daiila, une discrète et délicate pfinture de la belle âme de Suzanne, d'heureux traits do loi timide dans L.-ther, et d'or^Mieil féroce dans Aman : voilà où l'esprit aime à se reposer dans la platitude aride de l'immense mystère. F.a iV<ssio« de Gréban nous ofl'riiait quelques accents vrais et touchants dans le rôle de la Vierge, ou dans le couplet de la mère de l'enfant mort, de la vérité encore dans le rcifienient de saint Pierre et dans le suicide de Judas, un réquisitoire d'Anne contre Jésus qui amuse comme l'involontaire expression de leflarement irrité du bourj^eois devant le socialisme révolutionnaire du (ils de Dieu. Jean Michel a fait une anti'c Piission, pour élrc jouée à An^'ers en 1 i-S'i : moins sec et moins juste que son devancier, moins respectueux du texte sacré, plus bavard, accueillant toutes les fantaisies di's '&pocry|dies et les léf^endes les plus extravagantes, il a parfois des saillies, des trouvailles heureuses d'imagination. Toute la jiartie de la « mondanité » de Madeleine nous présente une amusante et vive silhouette de coquette évaporée et vaniteuse : il a bien rendu aussi, avec une saisissante brièveté, le dialogue suprême du Christ et de sa mère.

Tout n'est donc pas à mépriser dans les myst?res ; il reste vrai pourtant qu'ils valent par leurs sujets, et moins que leurs sujets, moins aussi à l'ordinaire que les récits qu'ils traduisent. Ils les suivent servilement ou les altèrent sans raison. Jamais ils ne donnent la sensation d'un art qui s'elîorce pour ne rien laisser du caractère ou de la beauté qu'il aperçoit dans la nature. En jilus d'un siècle, on ne trouve ni un homme, ni une œuvre. VA il n'y a pas à dire que le genre ail gagné par cent ans de vogue ot de fécondité : il serait plus viai de dire qu'il s'est épuisé. Ici encore la Henaissance est venue <léblayer, non détruire.

Il est très frappant que la Confrérie de la Passion n'ait servi de rien au progrès de la poésie dramatique. Ce n'était plus là, en effet, une société provisoirement instituée ou s'appliquant momenlanément en vue d'une re|)résentation unique, sans précédents directs et sans suite immédiate : lorsque la Confrérie de la Passion, qu'on aperçoit déjà à Paris en 1830, a obtenu la fameuse ordonnance royale de 1402 qui conlirme et étend ses privilèges, un théâtre permanent est foniié, ot une tradition artistique.

En possession du droit de jouer leurs mystères, d'interdire à

LE THÉÂTRE DU QUINZIÈME SIÈCLE. -.'Il

tous autres d'en jouer à Paris ou dans sa banlieue, établis a l'Hôpital de l'Hôtel de la Trinité, plus tard à l'Hôtel de Flandre, ils lurent peut-être les premiers à représenter le drame do la Passion : ils furent sans doute les promoteurs des vastes compositions cycliques, dont la permanence de leur théâtre leur rendait facile, autant qu'avantageuse, la représentation. A eux sans doute aussi revient l'idée de transporter acteurs et public dans une salle fermée : et par là, resserrant en quelques toises carrées la scène immense dos places publiques, obligés de figurer insuflisamment et de ramener à un moindre nombre les lieux multiples où s'éparpillait l'action dramatique, ils préparèrent, sans son douter, le triomphe des unités.

Mais ces artisans, ces bourgeois, n'eurent Jamais, en près de deux siècles que vécut leur confrèrio, une idée qui tendit à perfectionner l'art : tel ils le prirent dans le temps où ils s'associèiiMit, tel en somme, ou plus bas, ils le laissèrent quand ils renon- > ■ lent à exploiter eux-mêmes leur privilège. La Hélorme leur .Mirta un coup mortel : n'ayant pas su s'élever à l'art, ils excitèrent, par la plate familiarité ou le réalisme bouffon de leurs drames, la raillerie scandalisée des protestants, la défiance et l'hostilité des catholiques. Il était devenu nécessaire de marquer extérieurement le respect et la foi qu'on donnait aux Écritures et à la religion. D'autre part la Renaissance les condamnait : acteurs, pièces, mise en scène, tout chez les Confrères était du xv- siècle : tout choque donc au.xvi*' l'esprit nouveau, affiné par l'humanisme et par l'art italien. Le Procureur général, en 1542, ne les maltraitait jjas moins comme mauvais acteurs de pièces mal faites que comme offensant la morale et la religion.

Enfin, en 1548, au moment où les Confrères s'iustaliaient à l'Hùtel de Bourgogne, un arrêt du Parlement, en leur confirmant leur monopole, leur interdisait de jouer des mystcres sacrés. Mais leur interdire les mystères sacrés, c'était leur défendre d'exister : leurs sujets étaient tout dans leurs drames; ils n'avaient pas d'art dont ils pussent appliquer ailleurs les principes et les formes. Ils mirent près d'un demi-siècle encore à mourir, mais ils moururent.

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