‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 91 sur 504 · VUEGÉNÉRALE DU SEIZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

VUEGÉNÉRALE DU SEIZIÈME SIÈCLE

i. La « découverte de l'Italie ». — 2. Tendances pratiques et positives de la Renaissance française. Les divers moments du xvi"= siècle : confusion, puis séparation et organisation. Résultats.

La fécondité du moyen âge semblait tout à fait é^iiisée à la fin du xv<= siècle : le dogme limitait l'essor des esprits, eTîëimiail de tous côtés riiorizon. L'idée théologique de la vérité révélée condamnait la philosophie même à l'idolcàtrie du iex^e perpétuellement commenté et développé. L'intelligence, dans l'exercice logique, sacrifiait le résultat à l'effort. Les âmes au fond desquelles vivait encore une foi intense, avaient perdu l'enthousiasme : les nobles avaient ruiné la féodalité, les gens d'Eglise étaient en train de perdre l'Église et la religion : les grandes idées périssaient par les hommes qui les représentaient. L'esprit bourgeois triomphait partout, tout positif, fait de bon sens et de raison pratique, mais desséché, démoralisé par le spectacle de la forme qu'avaient donnée au monde ces grandes puissances de l'Eglise et de la noblesse, tourné vers la défiance railleuse, vers la négation hostile, tirant du train des choses une leçon de ruse et d'égo'isme, le culte du faif

et <lu succès, voué enfin ;i la poursuite des jouissances m£tcrielles. Il avait fait la liltt-ralurc à son iina^'e : une littérature pauvre d'idées, de sentiment vulgaire et cynique, de forme aisée et légère sans grandeur, à laquelle les érudits des cours féodales n'étaient arrivés qu'à opposer une littérature vide, de forme compliquée, capable seulement de donner le sentiment d'un immense elTort évanoui dans le néant dos résultats, dans le néant même des intentions.

Quelques tentatives s'étaient produites pour élargir la pensée, nu renouveler la littérature : mystiques, hérétiques, philosophes et curieux «le toute sorte avaient, avec plus ou moins de succès individuel, essayé de rompre le réseau du dogme. Certains tempéraments avaient trouvé en eu.\-mémes des sources profondes de rétlexion ou de poésie : diverses influences avaient excité çà et là des commencements de philosophie et d'art. Une grande idée s'était levée, l'idée nationale, lien des âmes et principe d'uuitè littéraire : elle pouvait i)rendre la place des idées centrales et communes, d'où l'inspiralion du moyen âge était sortie.

Mais rien n'aboutissait : dans la littérature, qui seule doit nous occuper, tous les efforts individuels se perdaient dans l'inerte masse des débris du passé. Ni génie d'un homme, ni commun sentiment n'avaient la force de rejeter le poids encombrant des choses mortes. Tous les germes furent, non pas, comme on le croit trop souvent, étouffés, mais excités, épanouis par la Uenaissance.

1, I.A DÉCOUVERTF, DE I.'iTAl.lE.

On se représente communément la Renaissance comme un réveil de l'antiquité. Cela n'est pa> vrai de la France, ou du moins n'est pas complet ni exact. Le xiv« et le xv^ siècle auraient fait la Uenaissance, si l'antiquité seule avait suffi pour donner au génie français l'impulsion efficace et définitive. Nous avions les anciens, nous les lisions, nous les aLlmirions : nous ne savions pas ce qu'il y fallait admirer et prendre, ce qui nous était utile et nécessaire pour nous développer. Il nous fallait lidéc de Vart, idée que peutêtre la tendance pratique de notre lomiiérament national répugne à introduire dans la littérature, qu'en cinq siècles il n'avait pas acquise, que ]»eut-étre il ne pouvait absolument pas s'adapter dans toute sa pureté, et qu'il lui fallut toutefois saisir le plus possible pour s'exprimer par elle dans une grande littérature. Le t XVI'? siècle, au point de vue strictement littéraire, n'est en somme ! que l'histoire de l'introduction de l'idée d'art dans la littérature française, et de sou adaptation à l'esprit français.

Vue générale du seizième siècle 223

Or cette idée nous vint non de l'antiquité, mais derilalio, qui enl avait fait l)riller déjà une étincelle dans la poésie de'ce denii-Ualicn, le prince Charles d'Orléans : l'Italie nous révéla l'art de l'aiiliquilé. Ld Renaissance française est un prolongement et un edot de la llenaissance italienne : la clironoloi^ie seule suffirait à l'indiquer. I ï.a rencontre do la France et de l'Italie se fit dans les dernières années du w" siècle : il ne s'agit plus de quelques individus qui portent ou rapportent chez nous quelques lueurs de civilisation ultramonlainc. C'est l'armée de Charles VIII, toute la nobk-sr.e toute la France, qui se jette sur l'Italie : après, c'est l'armée de LouisXII ; après, c'est l'armée de François I''^ Cinq ou six fois en une trentaine d'années, le flot de l'invasion française s'étale sur la terre italienne, et se retire sur le soî français : vers lo2J), la pénétration de l'esprit, de la civilisation o'Italie dans notre esprit, notre civilisation, est chose faite, et notre race a fécondé tous les germes qu'elle portait en elle '.

Je ne puis faire ici le tableau de la Renaissance italienne : je dois me borner à rappeler brièvement ce qui explique le soudain agrandissement de notre littérature. L'Italie la première avait retrouvé les deux clefs de l'antiquité : elle avait compris la vérité, senti la beauté des œuvres anciennes. Le christianisme poussait toujours hors de la nature, ou contre la nature : l'antiquité ramenait à la nature, et faisait voir la puissance de la raison. Elle révéla aussi le prix de la forme et l'intime parenté de la littérature et des beaux-arts. '

Aux Latins, toujours présents et vénérés, elle avait, dans le cours du xv'' siècle, ajouté les Grecs : si superficiellement que soit hellénisée la Renaissance, si clairsemés qu'aient toujours été les vrais hellénistes, en Italie et ailleurs, cependant l'action des (irecs fut immense et heureuse : de Platon découvert et d'Aristote mieux compris, d'Homère et de Sophocle, sont venues les plus hautes leçons de libre pen>ée et d*art créateur, et ils ont peut-éfre le principal mérite de l'heureuse évolution par laquelle la Renaissance, échappant aux creux pastiches et aux grâces bâtardes, atteignit l'invention originale et la sérieuse beauté.

Appuyée sur l'antiquité, l'Italie prenait confiance eu la nature

1. A consulter -. Michelet, Histoire de France au xvi« siècle. Renaissance; Bavr.khardt, la Civilisation en Italie au temps de la Renaissance, trad. Schmilt, 2 vol. in-8, 1885; Faguet, XVI' siècle, 1894, in-12, Avant-propos ; 3. -E. Spingarn.A hislory of Literary criticism in the Renaissance, 1899; E. Picot, les Français italianisants au XV/' siècle,? vol., 1906-1907 — Il faut ici se garder des généralisations imprudentes. Ce que je dis de la littérature ne serait pas vrai de la peinture et de la sculpture, qui étaient lOin ?'ètrc réduites à la même stérilité à la fin du xV siècle, et dans lesquelles l'élépance italienne du xvi< siècle donna parfois de funestes leçons à nos artistes, surtout en peinture, où les modèles anciens manquaient pour balancer et corriser cette influence.

?2i RE.NAIBSANCK ET RÉrOIlME AVANT 1535.

V hiimniii*', ronUance en la laison; écartant la coiitiaiiilo du dogme, j la tristesse il»' rascélismc, elle faisait en tons sens l'cxpcrionce des forces lie l'esprit : forte de la première et saisissante victoire de la laison sur la théolofjie dans la découverte de tlolomli, elle alTrancliissait les sciences et la philosophie, et s'essayait librement, par tonte sorte de pointes hardies, à les constituer dans leur pleine indépenilancc. Elle travaillait à réaliser en latin, mais déjà aus?i dans sa langue, les formes charmantes ou splcndides qui la ravissaient dans l'éloquence et la poésie des anciens.

Elle se mettait à aimer la vie : elle rêvait la vie comme une féfc et comme um^ œuvre d'art, bonne et belle, elle y réinié^iiait la bienfaisante douceur de ces biens naturels que l'antiquité avait lant adorés, la lumière, l'espace, les ombrages, les eaux, les lleurs; elle y jetait toutes les commodités, toutes les splendeurs (le l.i richesse et du luxe, tous les agréments de la société. Dans ce cadre charmant, elle posait l'idéal de riionjme complet : le corps souple, robuste, gracieux, amené à la perfection de sa force et de sa forme, non plus instrument vil et méprisé, mais valant par soi, ayant tlroit à l'iMilière réalisation de ses fins proj)res et particulières, droit d'être et de jouir le plus possible; l'âme parfaite aussi en son développement, enrichie de tous les modes d'existence qu'il lui est donné de posséder, sepanouissant avec aisance dans sa triple puissance d'agir, de comprendre et de sentir.

Rompant tous ses liens, rejetant la gène de la loi morale, l'oppression des préjugés et des respects traditionnels, l'individu tend à être le plus longtemps possible : il affirme que sa valeur est en lui, et de lui; le mérite seul inégalise l'égalilé naturelle des hommes; l'idée de la gloire raffine l'égoïsme instinctif, et fournit un principe d'action suffisamment revêtu de beauté; par elle, l'individu emploie sa vie ii se créer imk' vie idéale après la mort, plus prochaine et plus humaine en qnehpie sorte que l'éternité promise au juste chrétien. La théorie de la r//7», d'où tonte noiion morale est exclue, fait de l'individu même l'œuvre oii l'individu travaille à réaliser la plénitude de la force et de la beauté.

Eu uii mol, l'Italie du xV siècle offrait nn mélange infiniment -(•(luisant (le curiosité érudite, de lieautéartisliijue et de délicatesse mondaine. Mais partput, dans l'aise ('■Icganle delà vie comme dans l'élan hardi de la pensée, une sensation esthétique se dégageait : dans la poliliiiue, l'amour, la philosophie, la science, le besoin s'enveloppait d'art, et l'activité humaine, s'affrauchissant des fins particulières qu'elle poursuivait, iiis dépassant, se complaisait dans la grâce de son libre jeu, ou se réalisait en formes d'une absolue beauté. Deux choses couraient grand risque : le dogme avec l'Église qu'il soutient, et la morale, la pratique aussi bien que la théorique.

Qu'on se reprôseftte la France île fiOt descendant pour la première fois de l'autre côté des Alpes, les fils des compères de Louis XI, des conipagnons du Téméraire découvrant soudain au sortir de leurs bonnes villes et de leurs maussades plessis la daire et délicieuse Italie : ce l'ut une stupeur, un éblouissement, un enivrement. Ils lurent pris par tous tes sens et par tout l'esprit : une conception nouvelle de la vie s'éveilla cb etrx, et ils commeuièrent à transporter chez eux totft ce qui les avait ravis là'bas : ils voulurent avoir des palais, des jardins, des tableaux, des statues, des habits, des bijoux, des parfums, des livres, des poètes, des savants, des animaux rares, de- la science, de l'esprit, comme en avaient les Médicis, les ducs d'Urbin ou de Ferrare; quand ils revinrent en France, toute la Renaissance y entra avec eux, un peu pêle-mêle, dans leurs cervelles comme dans leurs fourgons,

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