VUE GÉNÉRALE DU XVF SIECLE
La secousse décisive était donnée; tous les germes qui dormaient épars dans la décomposition de l'aneienne France commencèrent d'évoluer. H fallut une vingtaine d'années et, avec François I'^'", l'avènement d'une génération nouvelle, pour que l'universelle transformation apparût. Mais il est curieux de voir comment, dans ce contact d'une civilisation supérieure, qui la. domina si puissamment, la France préserva, développa même son originalité littéraire : chaque élément de la Renaissance italienne fut adapté, transformé ou éliminé par ce génie français dont elle a tout à coup éveillé la force. Moins artiste que le génie italien, il a des ten- ; dances pratiques et positives qui l'orienteront vers la recherche : de Ta vérité scientifique ou morale : il trouvera de cè~~aSTt~Tm -, .ippui dans les races septentrionales, en Angleterre, en Flandre, .■n Allemagne surtout, où la Renaissance prend la forme de l'éru-. dition philologique et de la réforme religieuse.
L'étude de l'antiquité et la vie de. co^ur sont comme les deux \ portes par où un air frais et vivifiant arrive à notre littérature, j Les studieux jeunes gens nés dans les dernières années de Louis XI, que l'éducation scolastique avait laissés inquiets et affanws, lisent avidement, avec un esprit nouveau, avec l'esprit des Pogge, des Valla, des Guarini, les grandes œuvres latines dont le moyen âge n'avait ni pénétré le sens profond ni senti l'admirable forme : ils reçoivent la révélation de ce qu'avaient caché trop longtemps les bibliothèques des couvents. Lucrèce, Tacite, Quintilien, une grande philosophie, une profonde psych<jlogie, une fine
VZr» IICIMAISSANUC Kl HbrUHMK AVANT 133S.
rhétorique. Dt'jii hommes, ils s'eiifermeut dans un collège, ils échappent à l'inertie d"un couvent, comme Budé ou Rabelais, pour épelcr ces lanjjjues si nouvelles et si anciermes, les langues fondamoniales de la science et de la relii^ion : l'hébreu, le grec. D'autre part, le roi, les princes ont leur cour, somptueuse et polie; il leur faut des pot-les pour l'orner; mais, avec le luxe brutal et la lourde sensualité du moyen âge, ils ont rejeté aussi le pédantisme grimaçant de la « rhétorique ». Leur esprit plus ouvert vent qu'on ramiisc avec le jeu éliiicelant dos idées, non plus avec le cliipietis baioque des mois; et ils diMiiandent au.\ lettres la mémo sensation de notle et lumineuse élégance, que leurs nouveaux palais, leurs tableaux, leurs habits même et leurs armes leur donnent.
Dans la première époque de la Ilenaissance française, les divers courants ne se distinguent pas : tout se confond. Erudits et poètes s'assemblent autour do François l""", autour surtout de sa sœur Marguerite. Le Fovre d'Ltaples est un helléniste et un théologien : il sert rilumanisme et la Réforme. Dcspériers sert la Réforme, la libre pensée et la poésie. Marot, poète de cour, est un protestant de la première heure. .Marguerite elle-même unit la poésie, le mysticisme, l'humanisme, le zèle de la morale; on sent dans cette période comme un effort pour réaliser l'idéal italien de l'homme complet, dont le hbre développement physique et moral ne souffre point de restriction et de limites.
Puis le mouvement se précise : les éléments hétérogènes se séparent; les tendances divergentes s'accusent. Vne première rupture, à laquelle aide l'exemple de Luther, dégage la Réforme de la Renaissance : Calvin se pose en face de Rabelais. La morale reparait comme l'objet supérieur de la Réforme religieuse : Marot, trop prolestant pour rester à la cour, est trop peu moral pour vivre à Genève. Même dans la libre philosophie, dans Rabelais, comme plus tard dans Montaigne, l'établissomont d'un idéal do la vie prati(|ue devient la fin princi|)ale que |)ouisuit la laison. C'est l'élimination do la virlù ou, si l'un veut, de la notion de l'art pur appliqué à la forme de nos actes.
L'art s'élimine aussi, par la tendance esscntiollo do l'esprit français, des autres ouvrages de la pensée. L'humanisme, par les efforts de Budé, de Rabelais, de Turnèbe, de Lambin, de Cujas, de Ramus, des Estienne, abandoime chez nous l'imitai ion artistique pour l'examen critique : il devient la philologie; Ronibo est vaincu par Érasme. Toutes les sciences si; détaohont et se cuiislituent : histoire, philosophie, politique', àgronomio, sciences naturelles : les spécialités, les écrits li-chniquos apparaissent en l*aré et Palissy. Un grand élan tic curiosité porte le raisonnenienl et roxpérieuco vers la cuQquétc de lu vérité ^cientilique, plus rigoureuseinâiU Uéllnic
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qu'elle ne Ta jamais été chez les anciens, parce qu'elle emprunte le caractère d'absolue riyueur de la venté théologique h laquelle elle s'oppose. Ces sciences et la philologie se séparent de la lillérature : celle-ci garde l'homme moral, et le grand traducteur du sfècle, Amyot, ofTre Plutarque, non aux philosophes, ni aux grammairiens, mais à tous ceux qui veulent savoir ce que c'est qui' l'homme et que la vie.
Cependant un grand effort se fait pour élever à la forme de l'art, sinon toute la littérature, du moins celle de ses partféi'qui peut le mieux s'y prêter, ou le moins s'en passer : la poésie. La poésie de Marot avait déjà un 'certain caractère d'art 1 mais c'était un art mondain, fait d'élégante netteté et de distinction aisée; car le premier effet de la Renaissance a été de ranimer chez nous la j)oésie aristocratique. L'art, la^ràce, la beauté sont reçus d'abord comme cliôses souverainement nobles; et, pendant tout le siècle, les essais de création artistique s'enveloppent d'aristocratique délicatesse. Cela apparaît chez Ronsard, dont la poésie d'homme d'épée et d'homme de collège implique à ce double titre le mépris du bourgeois et du populaire. Il essaie d'atteindre à la beauté de la poésie grecque : par la combinaison du lieu commun et de l'image, dans les moules rythmiques et poétiques des anciens, il essaie de s'élever au grand art. Lui-même et son école remettent en usage les formes littéraires des anciens, les genres, ode, épopée, satire, élégie, tragédie. Impuissants à l'imiter, ou effrayés de son demiéchec, ses disciples et ses serviteurs laissent le grand art antique, se réduisent à l'alexandrin, au gréco-romain, enfin, avec Desporles, à l'art italien, retour qui met en lumière la vraie origine et l'agent efficace de notre Renaissance. Ce goût mièvre et mondain est comme une banqueroute de notre poésie, qui semble revenir à Charles d'Orléans, à Marot, si l'on veut, avec le naturel eu moins. De l'esprit et de la distinction, il semble que ce soit tout l'art où nous puissions atteindre : un art charmant et petit, dont la principale affaire sera d'orner les salons et d'amuser lés cours, et qui n'aura guère que la grâce d'un bibelot ou la beauté d'un ajustement.
Pendant que la poésie reculait de. l'iielléaisme à l'itaUaaismû, la division des éléments de la Réforme et de la Renaissance s'était achevée. De la détermination des tendances, et de la précision des doctrines, avaient surgi des oppositions, des polémiques, des guerres, où le xvi" siècle dépensait largement sa fougue passionnée et sa robuste vitalité. Ce fut une cause, en un sens, d'abaissement, en un autre, de renouvellement pour la littérature. Hommes, œuvres, genres, tout ce qui était pialiqiie ou actuel, tout ce qui servaiit ou ëjcprim^it le»> intérêts ou les passions de oiiconstancti,
prit le dessus. A travers toute sorte d'écrits éphémères ou vul- I gaires, injurieux, partiaux, mesquins, deux j^enres s'y éprouvèrent et se foiaièrent : les tnétnoires el re/07U( «ce. La, poésie, qui se perdait dans rimitalion ai tilioielle eriés froides érûcTîtlons, se rapprocha de la réalité, elle apprit à puiser aux vraies sources des senTïaieuts profonds et généraux ; la loi catholique de Ronsard, le zèle prolestant de d'AuLigne lira deux le meilleur et le plus pur "Se leur poésre. Cette période se clôt par la Salire Ménippcc, œuvre de circonstance et de polémique, dont rintérèt dépasse la circonstance, et dont la polémique annonce l'apaisement.
Dès le temps des hitles, un giand esjtrit qui s'est tenu à l'écait des luttes a marqué le but; éclairé par le Plutarquc d'Amvot. Montaigne fixe à la littérature son domaine, la description de l'horiime moral; très positif sous son apparent scei»ticismé, il exclut àTaTôîs 3e son- idéal l'érudition encyclopédique et i indilTérence morale, et ramène le type italien de l'homme complet au type plus réduit et plus solide de l'honnête homme.
Sur les fondements qu'il a posés s'élève la littérature du rè^ne de Henri IV : mais tandis que le rationalisme de Montaigne excluait en réalité le christianisme, les Charron, les Duperron, les François de Sales cherchent dans la religion à la fois le couronnement et la condition préalable du rationalisme. Insensiblement le xvn" siècle se dégage du xvi" : la fougue cède à la discipline, la sensibilité à la raison, le lyrisme à l'éloquence.
Tout cela, c'était, au fond, le retour de l'esprit bourgeois : d'abord comme submergé par l'aristocratique civilisation où avaient floui i l'élégance de Marot et la splendeur de Konsard, il reparaissait, mais affermi, étendu, ayant pris conscience de sa force et de sa fonction, avide enfin et capable de toutes les vérités.
Restait qu'il acquit la notion et le sens de l'art : ce fut l'oflice de Malherbe de les lui adapter. Malherbe sauva l'art du naufrage de Ronsard, et, tandis qu'avec Desportes la poésie relournail aux firàces étriquées de la mondanité spirituelle, Malherbe fit d'une ma'n un peu brutale la soudure de l'art antique et de la raison moderne. Kn proposant à l'art de manifester la raison, il trouva la formule (jui résolut le grand problème littéraire du siècle, et nous rendit . possible l'acquisition d'une grande poésie. Vers le même temps Hardy, si peu artiste, organisait la plus haute forme d'art qu'ait possédée notre littérature classique : il adaptait la tragédie au public, et la transportait de la rhétorique lyritpie à la psychologie dramatique. Le xvii'' siècle commençait, et allait recueillir les résultats de la grande agitation du xvj" '.
1. J'ni essayé de dessiner le plus exactement possibL i courbe du développement Uo lu liUoratiiro au xvi° ttii'-ulu. Muiti un cuiiçoil que U via ne s'ajuste point ex.'iclo-
On voit tout lo chemin qui a été parcouru en unsiùcle. Ou pourrait dire en deux mots que, au contact de l'Italie, et sous l'intluence de l'antiquiti*, le bon sens français a dégagé d'abord l'idée de vérité rationnelle, puis celle' de beauté esthétique, et que, demandant à sa littérature une vérité belle et une beauté vraie, il en a circonscrit le domaine aux sujets dans lesquels la coïncidence ou bien l'identité de ces deux idées se trouve le plus naturellement réalisée.
mcnl A nos cadres ; les périodes que j'ai indiquées ne sont pas séparées par une limite toujours précise; elles montent l'une sur l'autic, se pénètrent; il y a des prolongements, des enclaves. 11 suffit que le mouvement général soit justement indiqué; on devra du reste se reporter aux tableaux chronologiques pour comprendre et la légitimité essentielle et les exceptions nécessaires de nos divisions. La première période irait de 1515 à 1535: la seconde, do 1535 a 1562; la troisième, de 156'2 à 1593; et de œlle-là se dép:açrerait Montaigne. La dernière irait enfin de 1593 à 1615 environ, où commencerait à peu prés le vrai xyii» siècle.