HUMANISME ET HELLENISME SOUS FRANÇOIS F
En 1515, changement soudain de décor : dès que paraissent François F' et sa sœur Marguerite, à la vulgarité bourgeoise, à la boursouflure bourguignonne succède toute la splendeur italienne de la vie de cour.
François I'^'" est assez ignorant, léger, superficiel : il semble qu'en fait d'art il ait eu surtout le sens du décor, surtout du décor mondain et fastueux. Il a aimé les tableaux, les statues, mais plus encore les bâtiments : l'architecture est son art favori. Sa passion est de se créer des demeures dignes de lui, où sa royauté s'encadre et ressorte ; et s'il recherche les tableaux et les statues, c'est un peu parce qu'il y voit un mobilier royal. Il a de l'intelligence.au reste du goût : il aime la poésie, il fait des vers ', comme Marot, trop souvent comriie Jean, mais jiar rencontre aussi comme Clément. Il a l'imagination abstraite, subtile, spirituelle, des souplesses et des sourires nouveaux dans la sécheresse un peu triste d'autrefois.
Saint-Gelais et Marot, des épîtres et des chansons, suffisaient à la passion spontanée du roi : de lui-même, il n'avait pas besoin d'une autre littérature. Mais un Frédéric d'Urbin, un Laurent de
1. Éditions . Paris, 15!3. Œuvres de Jean Lemaire de Belyes, ùd. J. Stecher, Louvuiu, 1SS2-1891, 4 vol, in-8 et une notice.
2. Ainsi, de ne pas faire tomber la césure sur un e muet, d'alterner les rimes masculines ou féminines; cetle dL-rnière règle non encore obligatoire.
'3. Édition : Poésies de François J", tti-., éd. Champollion-Figeac, 18'(7, p. in-fol.
Î3-3 RENAISSANCE ET RftFORMR AVANT ir.35.
Mcdîcis, et tant d'antres princes bien petits devant nn roi de France, lui avaient jiar leurs exemples incul(7iié cette croyance, qu'un souverain aceornpli se doit à lui-même de prntf^t^er IouIp> les formes • le l'esprit et de !a science, d'orner son règne de philosophes et (1 hellfiiisles aussi bien que de peintres et de poètes. Il élargit sa (•iiriosit6, il otfvrJt sa cour, sa favcor, son esprit à Rinl»', aux liiaves (éruditions, à la ijrande antiquité'-. Sa protectifin facilita la victoire de fininianisinc stn* la discipline du moyen âge.
I.e grec '• nous l'avons vu déjà, est absent du moyen Age. Sauf quelques moines irlandais qui en avaient un instant réveillé la tradition, les plusi.'rands espiitseux-?Ti^mes, tels quefierberl, l'avaient ignora. Le seul auteur grec connu était le pseudo-Denys l'Aréopagife, identifié h saint Denis, en l'honneur de qui, le f6 octobre, on célébra tous les ans jusqu'en 1789 une messe grecque à l'abbaye de Saint-Denis. Les traductions de quelques ouvrages d'Aristote n'impliquent aucune intelligence de la larigne ni surtout (!e la |)ensée grecques : on lisait la Poi'tiqtte, et nous voyons, dans un traité de métrique du xrV siècle, les poèmes de Lucain et de Stace don.i<''S comme exemples de ttàgédies. Les dominicains, pour l'intérêt des études lliéologiques et de leurs missions lointaines, semblent s'être préoccupés du grec, comme de l'hébreu : on a d'eux quelques traductions faites sur les originaux. .Mais, au début <lu xv^ siècle, l'ignorance est encore si entière que Jean de Montreuil ne peut déchiffrer dans .liivénal et dans Hoère le fameux -•v(7)0i <t£3(UT6v. Cependant le besoin de connaitie les langues des Kvangiles et de la Mible devenait plus pressant : et peut-être, en exécution de résolutions prises depuis assez longtemps, l'université de Paris doniia-t-elle cent écus à riiégoire Tifernas en 1'k"»7 pour enseigner le grec avec la rhétorique. Dés 1 \iy.\, m<';me dès 1W7 selon une lettre de Jean de Montreuil, un maître d'hébreu avait été rétribué. Ces essai.s, semble-t- il, ne se soutiennent pas; et Tifernas, qui munrut quelques années après en Italie, ne tut pas remplacé.
On continua d'étudier exclusivement le latin. Les éludes hltér-'iies refleurissaient depuis la fin du xiv» siècle : les humanités faisaient une concurrence, modeste encore, mais réelle, à la logique. Guillaume Fichct à la Sorbonne, Hoberl tiayuin aux Matliurins, d'autres aux Bernardins, à Navarre, enseignaient la rhélu-
1. A consulter : E^'W. i Hvll>'itisme en /■'rmico, l'uris, -2 vol. in-S, 1800; Thurol, Dk rort/anisation de l'enseignement dam l'Université de Paris, Paria, m^, 1850; G. KoupiTC, linish'e. Pans, 1874, in-8; DelnriieHe. fi. liuiU. Pari?, 1907, in-S; A.Lcfranc, Hislotre du Coll^ifC rie Ffame, V'.iri», l^itS, in S; S. »irecr. Qatrin tioti- Uam habiierunl liityux ItehrrnrxCInistiaiii médit tempnria in Onllia, iti-S, 1803; Cf., en outre, Rahclat», iivros I cl 11; cl Bayle, Dict. cril., arl. Andrelin, Ùrda, Outlé, Érasme, Caslellaii, Fivre {le) d'Élaptes, etc. '
CLÉMENT MAROTi ?.33
rique, et Ja Faculté, en 1489, assigna une heure dans l'après-dîner aux poétea^ c'est-à-dire aux maîtres des humanités.
Le xw" siècle s'ouvrit et l'esprit du moyen âge dominait encore : les logiciens méprisaient les grammairiens; la dispute fut en honneur jusqu'après lo31 '. k on n'entendait parler, dit Ramus, que de suppositions, d'ampliations, de restrictions, d'ascensions, d'expolibles, d'insolubles, et autres .chimères {wreilies ». On lisait toujours le Floretus, Facetus, Tartaret, Buridan , Pierre d'Espagne; et le Doctrinal d'Alexandre de VilLedicu (tin du xm'' s.) demeure la base de l'étude de la langue latiae jusque vers 1.j14, où l'expulse le Rudiment de Jeaji Despaulère. Muret, Ramus, Lambin, lous les érudits qui oot fréquenté les cours de l'Université dans la première moitié du siècle, gont unanimes dans leurs doléances, a( lestent l'absolue vérité des satires de Rabelais II «'est pas jusqu'à Harot, si peu érudit, qui ne se plaigne de J'iusuffisance des études :
En effet, c'éloient de grans Ijesies Que le« régens du temps jadis : Jamais je n'entre en paradis, S'ils ne m'ont perdu nja jeynesse.
Mais vers l'époque de l'expédition de Charles VIJI, l'humanisme engagea vivement la lutte, et força peu à peu les portes des eollèges, où depuis le siècle dernier étaient renfermés les étudiants. Fauste Androlin venait d'Italie enseigner les secrets de la versifl'^ cation antique. Des hommes studieux qui avaient achevé l'aneien cycle d'études se remettaient à l'école. Budé avait vingt-quatre ans, il avait .terminé son droit, quand, vers 1491 ou 1492, il reprit les auteurs latins, surtout les poètes, et commença de les comprendre; Erasme avait près de trente ans, en 1496, quand il s'enferma comme boursier au collège Montaigu. Par sa science, sa maturité, sa fièvre d'enthousiasme, cet écolier valait un mattfe. Il avait déj<à écrit deux livres de ses Anti-barbares, titre éloquent qui lui seul est un manifeste. 11 a consigné plus tard dans un colloque ( 'I/ôuoçaYÎf») ses souvenirs de Montaigu : l'ascétisme imbécile et inélégant, Ja nourriture sordide, l'écœurante malpropreté, les manières brutales; et de telles rancunes exprimées après vingt ans attestent bien qu'avec l'étude des anciens se développe une conception absolument nouvelle de l'ordre général de la vie.
Rares étaient encore les ressources : Érasme, Budé furent euxmêmes leurs propres maîtres : aÙTOfjLaôôç te xat ô^j/tîxaOri?, dit celui-cj, « j'ai appris tout seul, et tard ». La ruine de l'empire grec avait envoyé en Occident de savants hommes, mais aussi toute sorte de
?3'l RRNA1SSANi;k i.i nr.H-nMh AVANT li>35.
u'oiii;, i|iii ii'avnieril de grec que le nom, et, s'ils savaient a peu pit's leur lan^nie nationale, étaient tout à fait incapables «le I enseigner. iUul<' sadresso an Spartiate George llermonyme; Krasmc rencontre un (irec artanié, Michel Pavius, qui le t'ait payer très cher : tous les deux, après quelques leçons, renoncent a rien tirer de leurs professeurs. .
En loOO paraissent à Paris les Adages d'Érasme; c'est toute la lumière de l'antiquité qui se répand à flots ï>ur le monde : dans ce petit livre est ramassée la quintessence de la sagesse ancienne, la fleur de la raison dAlliènes et de Home, tout ce r|ue la pensée humaine suivant sa droite et naturelle voie peut trouver de meilleur et de i)lus substantiel, avec cette forme exquise et simple <}ui s'était perdue depuis tant de siècles. A l'apparition des Adtnjes, tous les esprits qui cherchaient et attendaient se sentirent comme inondés de la grâce de l'antiquité. Peu après l.SOO, Henri Estjenne commence à imprimer des livres latins. Kn 1502, liiidé traduit en latin un traité de Phitarque. Kn 1504 ou loOo. Le Kèvre d'Étaples explique la grammaire grecque de Théodore Gaza au collège de r.oqueret. Jérôme Aléandre, Jean Lascaris arrivent d'Italie. En 1507, Tissard édite chez Gourmont le premier livre grec qui ait été imprimé à Paris, cet informe et touchant liber gnomagyricua, où éclate à la fois tant d'ignorance et de bonne volonté. Puis on public une grammaire, un dictionnaire, en 1523 deux chants de l'Iliade, en 1528 sept tragédies de Sophocle. Cependant, dès 1519, Homère a paru en français, il est vrai d'après le lafir., dans la version parfois heureuse de Jehan Sauxon; Le Fèvre d'Étaples, qui a édité et commenté en latin les Êpîtres de saint Paul en 1512, Iradiiil en 1523 les Évangiles, en 1530 la Bible. Thucydide, traduit par Claude de .Seyssel, parait en 1527. Budé avait renouvelé le droit en 1508 par ses notes sur les Pandectes; son traité des Monnaies cl Metaures a7zcic'?inc.s (1514) tournait l'humanisme vers l'exacte érudition.
11 était naturel qre ces gens qui s'étaient faits eux-mêmes, eussent foi en Icui' esprit, dans la raison luimaine qui, en eux, soutenue par la volonté, réglée par la méthode, avait été à la science à travers tous les obstacles. N'ayant pas eu de maîtres, que devait conipter pour eux l'autorité? .Non moins naturellement tous les Thubal Hoiophernes et les Janotus de Bragmardo des universités enrageaient. La grande révolution pédagogique de l'humanisme, (jui se résume dans la sunstitulion de la composition écrite à la dispute orale, mettait les logiciens au désespoir. Mais surtout les théologiens écumaient. Toutes ces langues, l'hébreu, le syriaque, le' grec plus encore, leur étaient stispectes : dans les recherches philologiques, dans la simple grammaire, ils flairaient — non sans raison — une odeur d'hérésie, de raison indépendante,
donc rebelle. De fait, les huinanistos ne distinguaient pas entre l'antiquité sacrée et l'antiquité profane : ils expliquaient l'Écriture et les Pères avec la même simplicité hardie que Platon ou Justinien. Luther était en train de remuer rAllemai-'iie, de l'arracher à la domination du saint-siège; ils n'étaient pas Luthériens, ils ne voulaient pas rompre l'unité chrétienne; mais ils ne pensaient point avoir de raison d'exclure de leur étude les textes qui sont la base de la foi.
De là les colères des théologiens. La farce des Thvoloi/mtres nous fait voir combien la lutte est violente entre iir>'2'.i et \'6i9 : elle nom encore fameux de Noël Bjda résume les furieux efforts de la Sorbonne soutenue du Parlement pour supprimer la Réforme avec la Renaissance qui l'enveloppait. Ce Uéda était un enrage Picard, que Bayle appelle « le plus grand clabaudeur » de son temps : préchant, écrivant, dénonçant, calomniant, injuriant, déchaîné aujourd'hui contre Érasme, demain contre Le Fèvre d'Elaples, un autre jour contre Louis de Berquin, qu'il fit enfin brûler, il ne laissa point de répit aux libres esprits, jusqu'à ce que ses fureurs, atteii:nant la propre sa:;ur du roi, le firent enfermer au Mout-Saint- Michel, où il mourut.
Heureusement, la royauté n'avait pas hésité à se ranger du parti de la raison et de la civilisation. Charles VIIÏ, Louis XII avaient donné quelques marques de bonne volonté aux promoteurs des études antiques; Louis XII avait fait de Lascaris un ambassadeur; oc fut sous son règne que l'hellénisme entra à la cour avec Budé, devenu secrétaire du roi. Autour de François I"'" les érudits furent aussi nombreux que les poètes : outre Budé, qu'il fait directeur de sa bibliothèque et maître des requêtes, il essaie d'attirer Érasme; il reçoit dans sa familiarité Guillaume Cop, traducteur d'Hippocrate et rénovateur de la médecine; il a pour lecteur Jacques Colin, puis Duchàtel, deux savants hommes, le dernier surtout éiudit universel et infatigable hseur, après avoir été un intrépide voyageur.
.Même François 1'^'' voulait témoigner par des effets plus solides l'intérêt que, selon son idée du prince accompli, il estimait devoir prendre aux études : il rêva des établissements fastueux, dont le malheur du temps priva la France. En 1529 Budé, dans une de ses Préfaces, rappelait au roi qu'il avait à doter une fille pauvre, la philologie : qu'il avait promis d'orner sa capitale d'une sorte de musée où les deux langues grecque et latine seraient enseignées, où des savants en nombre illimité trouveraient « un entretien convenable et les loisirs nécessaires ». L'année suivante, satisfaction fut donnée à la philologie par la nomination de quelques professeurs royaux : c'est de là qu'est sorti le Collège de France. \t:^^V>.
'^:*' ItLNAlStiA.NCL U lIl-.KuHMli AVANT 1.j3J.