LA UEiNE JJE NAVAIUIE
François l*', pour l'histoire littéraire, s'efface derrii-re sa sœur Marguerite ', qui lut mariée au due, d'Alençou, puis au roi de Navarre. Daus ceHe-oi se relient et tous les niouvcnieiits, toutes les leudaiices de la Renaissance française, dont elle est à ce moment la plus complète expression : plus complète sans nul doute que Marot qui la surpasse en talent littéraire, lille est la leninic acoonqdie, comparable aux plus beaux exemplaires que lllalie ait offerts : une Isabelle de Gonzaf^'uc n'a pas eu un plus riche développement. A Alençon. à Bourges, à Nérac, à Pau, dans toutes ses résidences, en voyage même, elle n'apparait qu'entourée de poètes et de savants, qui sont ses valets de chambre, ses secrétaires, ses protégés et comme ses nourrissons? Elle reçoit les vers de Marol; Despériers lui traduit le Lysis de Platon; elle correspond avec Briçonnet et avec Calvin. Elle recueille, écoute toute sorte de philosophes et de théologiens, pourvu qu'ils ne soient pas scolastiques.
Née en 1492, en un tem])S où il fallait encore vouloir s'instruire, et le vouloir fortement, elle s'est instruite, et toute sa vie elle a continué de s'instruire; elle apprit l'italien, l'espagnol, l'allemand, le latin; Paradis lui donna des leçons d'hébreu, et à quarante ans elle poursuivait encore l'étude du grec avec Duchàlel. Dans sa litière, où cette infatigable voyageuse passa la moitié de son existence, elle travaillait, conversait, dictait : vers ou prose, chant, drame ou récit, religion ou galanterie, mythologie ou réalité, toute forme et tous sujets lui étaient bons. Sa science ne l'éloigné ni du monde ni des affaires. Elle tient sa cour, et une place brillante à la cour de son frère. Le roi trouve en elle un conseiller fidèle, un adroit et actif négociateur : pendant sa captivité, elle va jusqu'en Espagne traiter de sa délivrance.
1. Biographie : Néo en 149"2, rnaride en 1509 au duc d'Alenron. veuve en Ibi't, remariée en ly'i"/ avor ni'uri d'Albrcl. roi de Navarre, elle menrl en 1549. Elle recueille après rora},'e de 1523 les réformaleurs jiisque-lii groupés autour de Briçonnet, qui se rétracte. Elle place l.e Fcvre ix Blois, puis le reçoit en 1531 à Ncrac, ElU: fait prêcher à Paris, puis en Dcaru, (.lérard Iloussel, qu'elle fuit évèque d'Oloron Elle correspond nvecHe chanoine de Strasbourir, Sigismond de Hohenlohe, et tiçhe d'amener Mélanchtlicm il Paris pour conférer avec les théologiens. On bri'ile en 1529 Uerquin son ami. en 1039 Jean Michel son uumonicr. On prêche coalre elle à Issoudun ; on joue une comédie ronlic elle au collège de Navarre. — Éditions : le Miroir de l'âme pècheresxc, Alençi>n, Simon du Bois, in-4, golliique. 1531; ibid., 1533; Paris, ir)83; les Marguerites <lc la Marf/uerilc dus princesses, Lyon, Jean de Tournes, 1547; l'Heptami^ron, éd de P Boaibtuau, Paris, 15.58 (incomplète), de Cl. Grucel, Paris, 1559. Les Mari/uerilvs, clo , éd. F. Franck, 1873, 4 vol. in-16. L'Heplaméron, éd. Le Roux de Lincy, 1853, 3 vol. petit in-S ; éd. P. Lacroix, 2 vol. in-S, 18S0. Les JJernières poiiies de In reitic de .\nvarre, puLl. par A. Lefranc. 1S96, in-8. — A consulter : K. Tolda Cotilributo alla storia délia novclla /'runcesa del xv» e .wi» sccolo, Roma, 1895, iu-8. Lefranc, JUarg. de Navarre el le Platonisme de la Benaiisance, 189V.
Mais le trait le plus original de sa nature, c'est la place qu'elle lionne au sentiment. Le cœur en elle mène l'intelligence, elle ne vit que pour aimer et se dévouer, De là son mysticisme : elle aime Dieu passionnément, d'une libre et vive tendresse qui déborde hors de tous les cadres artillciels des idées. De là son amour fraternel : elle se donne au roi comme à Dieu, d'une pure ferveur, par an entier sacrilice. De là sa protection cpandue si libéralement sur tous les suspects, toutes les victimes des théologiens, des moines et du Parlement. Auprès d'elle, dans ses apanages et ses États, Marot, Despériers, Farel, Sainte-Marthe, Le Kèvre d'Étaples, Roussel, Calvin, on pourrait dire toute la Hen<iissance et toute la Hélbrme, trouvent sécurité et liberté : les offices de sa maison, les charges de ses domaines abritent ceux à qui Béda ou Lizet rendent la France intenable. Deux fois elle leur arrache Louis de Berquin. Sa protection qui ne tombait pas de haut, et froidement, était une tendresse soucieuse où son cœur, non pas seulement sa puissance, apparaissait EA\e dispute François I" jusqu'en 4.Ï34 au catholicisme scolaslique : et c'est à peine à la tin si le roi peut défendre cette sœur plus compromise encore par sa bonté que par ses opinions.
Elle n'était pas protestante : elle ne voulut ou n'osa pas rompre l'unité; mais sa foi avait de trop vives sources pour s'accommoder de la sécheresse des scolastiques; elle engageait dans sa religion de trop nobles aspirations intellectuelles et morales pour ne pas mépriser l'ignorance et la brutalité des moines. Elle ne voyait pas de mal à ce qu'un chrétien lût l'Ecriture ou priât en sa langue, mais elle n'avait pas de doctrine; elle s'accommodait de Calvin comme de Briçonnet. La religion en sonlme était pour elle aiïaire de sentiment profond et d'activé spontanéité. Elle défendra colle Ittrge concepttoTi même contre Calvin, quand son dogmatisme accusera la tiédeur ou l'erreur de certains l'éfofmés.
Quelques vers au début d'une de ses meilleures pièces expriment très bien le vœu de son esprit et le vœu de son cœur ' :
r' Fille. — Tout le plaisir et le contentement
Que peut avoir un gentil cœur honnête,
C'est liberté de corps, d'entendement.
Qui rend heureux tout homme» oiseau, ou bêle!
2e Fille.— 0 qu'ils sont sots et vides de raison, Ceux qui ont dit une amour vertueuse Être à un cœur servitude et prison, Et pour aimer la dame malheureuse!
1. Comédie : Deux filles, deux mariées, la vieille, le vieillard pt les quatre hommes. Ce?l un Joli essai de psychologie senlimenlale, à l'aide de caractères géuéraux.
23S HKN.USSANCE ET RlsFORMK AVANT ir..i:i.
Ainsi s'affranchir par rcnlendemenl, se donner par l'amour, voilà l'itlc'ul de celle ncd)le femme. Plus caraclérislique encore esl la |olie Comédie jouée à Mont-dc-Manan en loil . Ni la mondaine, ni lasuperstiticnse (catholique), ni mtMiie la saj^e (ralvinisle), ne la salisfont; seule, la Bcir/ère ravir de rdinour de Dieu qui ne dof,'malise pas, esl selon son cih'ur. Mais le bon sens français la ^'arantit des aventures du seulimenl. Elle n'échappe pas au i,'alimatias mystique; mais, avec un ferme jugement pratiijue et moral, elle (ixela limite au libre dévehippcmenl de l'individu. Klle reslieinl la viitii par la vertu. l»n ne l'a pas toujours comprise. On l'a calomniée dans sa vie et dans son o-uvre.
Celle œuvre nous révèle la complexité de sa nature. On y démCde très aisément comment le style moderne de res|)rit français se dégage du moyen âge sous l'influence de l'Italie et de l'antiquité. Au moyen âge appartiennent certains genres que cultive la reine Marguerite, les mystères, moralités, fan-es; certaines formes d'idées et de composition, les abstractions, les allégories, les constructions, si j'ose dire, massives et subtiles; certaines doctrines, la galanterie logique et chevaleresque; un certain e.xtérieur enfin, une certaine attitude et démarche de l'œuvre, je ne sais quelle raideur encore gothique, une héraldique complication de lignes entortillées sans souplesse. On sent des souffles d'Italie dans VHeptaincron issu du culte de Boccace, et les anciens sont de moitié avec l'Italie dans le platonisme, qui concourt, avec la théorie courtoise et la tendresse mystique, à former l'idéal amoureux de la reine, dans la mylholot;ie qui ne séduit plus par l'absurdité merveilleuse des faits, mais par sou beau naturalisme et par sa vérité pathétique, dans uue aisance enliu de la pensée, du sentiment, de tout l'être, qg{]L-.rJ3 soulève, anime, illumine la raideur rebelle des formes surannées. Mais à la Renaissance religieuse, à la Hr-forme. il faut rendre les in(piii''tudes morales, la revendfcation pour le fidèle du droit d'interpréter rÉciilure, et certain elfort sensible pour ramener vers le j ■ doux Uédempleur et le Père incomprcln-nsible b' culte un peu trop / délouiné au moyen âge sur riiumauité plus prochaine de la Vierge. ^ î
L'apparente incohérence de l'œuvre de Marguerite se réduit facilement à quelques traits principaux :
\'^ Rlle a ouvert la source du lyrisme, qui e»t dans lémotion persoimelle; quelques élans de foi ou d'amour fraternel nous le nionlrent '.
2" KIU; indique ce que la vie, la nature recèlent de poésie; elle trouve dans la spontanéité des impressions le principe de la noblesse et de la beauté =^.
1 . Cf. les Afnryiif files, od. K. Franck, l. I , p. il el ^iC ; l. 1 1 1 , p. 88 et 99 ; t. IV , p. IM. j