É\TIL DE l'esprit CHEVALERESQUE
Marot séduisit les contemporains comme la postérité : en vain Sagon et quelques envieux rallaquèrenl. 11 prit posture de chef d'école, et on le voit quelque part exposer gravement à ses disciples là règle des participes. Ce qui restait de rhétoriqueurs guindés ou de cyniques bourgeois dans les provinces se fondit peu à peu dans son école : quaud il mourut, tout le reconnaissait pour niaitre. A la cour, son luthéranisme ne l'avait pas discrédité : mais là il était plus facile de l'admirer que de l'imiter. Mellin de Saint-Gelais ', qui fut après lui le plus en vue des poètes de cour, était sou aîné : mais homme du monde, plus qu'écrrvain, il ne recherchait pas la gloire littéraire; il ne s'exposait pas volontiers au public. 11 s"effaça devant Marot, par nonchalance plutôt que par modestie. L'exil, puis la mort de Marot le poussèrent au premier plan.
Plus savant que Marot, possédant parfaitement le grec comme le latin, traduisant, paraphrasant en français, ou imitant en leur langue les poètes de Rome, il représente mieux l'esprit de l'humanisme : mais il est surtout italien, et il unit la froideur maniérée du pétrarquisme à quelques restes de raide subtilité qu'il a hérités de son père Octovian. La grosse obscénité, à la gauloise, commence à tourner chez lui en mignardise polissonne. Sa galanterie, quand elle n'est pas cynique, se fait sentimentale avec préciosité. Sauf dans l'épigramme, qu'il décoche parfois vivement, il est entortillé, pincé. Même son délayage est alambiqué. La forme est sèche, plus voisine du xV siècle que celle de Marot; la pensée -t aussi frivole, et moins sincère. Ce que la poésie de circoutance a de plus léger, voilà son genre : des étrennes, des vers de mascarade et de ballet, des inscriptions à mettre sur des luths, sur des boites, pour des cadeaux.
La vie de cour italienne, transportée chez nous, aboutit à une sorte de restauration féodale et chevaleresque. La délicatesse ultramontaine aide nos seigneurs à dissiper la lourdeur du bon sens liourgeois dont leurs pères avaient subi la contagion : l'idéal romanesque de la féodalité française reparaît, réveillé au fond des
1. Bl»graphie : Mellin de Sainl-Gelai3 (1487-1558), fils du poêle Octovian de Saint- Golais, évèque d'Angoulème, fut très bien instruit en laut-ues, sciences, armes, arts libéraux, étudia le droit aux universités de Poitiers, Bologne, Padoiie, entra dans les ordres en 1524, et devint aumônier du dauphin. Il élait aussi, en 1544, gardien de la bibliothèque de Fontainebleau.
Éditions : Lyon, 1547, et 1574; P. Blanchemain (Bibl. elzév.), 3 vol. in-16, 1873.
A consulter : Vies d'Octovian de Saint-Gelais, Mellin de Saint-Gelais, etc., par G. Colletet, publ. par Oelliberl des Séguins el Caslaigne, Paris, 1863, in-8.
cœurs, ou renvoyé par des influences étrangères. Une fusion se l'ait (lo l'hiMiiitMir chevaleresque et dti désir de la gloire, mobile des individiKilili's hérnï(|ues de rantiqiiilf^ et de ritalFe ; et nous en trouvons le ténioiyna^'C dans la cliaiinante biographie de Bayard oerile par le Loi/al Scniteiir ' : c'est coinnie un mélange de Chrétien dfvTroyeset de Philarque.
On se reprit aux tournois, à l'amour courtois, aux vieux romans, à leurs transcriptions rajeunies, à leur plus ou moins authentique postérité. L'expression littéraire de cette mode l'ut la traduction (ÏAmndU de Gaule laite sur un original espagnol par d'Herberay des Essarts s. Amadi^ ravit François I'', le rot chevalier, et toute cette brave noblesse des guerres d'Italie, qui se reconnaissait bien lorsqu'elle lisait comment, les chefs discutant s'il fallait dotiner bataille à un ennemi supérieur en nombre, « Agraies donna des éperons à son cheval, criant à haute voix : Maudit soit qui plus tardera, voilà ceux contre qui il faut di'ballre, non pus entre nous; et ce disant piqua droit aux ennemis ». Il y a dans Amadis une fantasmagorie d'héroïsme, des héros occis, des géants pourfendus, des chevaliers vaincus par deux et par trois à la fois, des hommes d'armes par huit ou dix, des soldats par milliers sur le champ de bataille, un seul preux, tantôt Amadis, et tantôt Galaor, ou un autre, pour toutes ces besognes : des enfants perdus et retrouvés, des époux ou des amants séparés, des amours foudroyants ou ineffablement profonds, des enchantements, des oracles, une géographie fabuleuse.
Mais à travers cette folie d'invention on rencontre sans cesse une ferme réalité : des amours « exécutés » tels qu'ils le peuvent être dans le train le plus commun du monde, et plus rapidement même, de positives conclusions qui suivent, et parfois précèdent les vaporeuses adorations, une franchise d'accent, presque une brusquerie délibérée d'humeur chez ces chimériques héros, qui leur donne un peu de consistance et l'air de la vie. Amadis est sanguin, ardent, colère, un vrai c gendarme » des guerres d'Italie; Monluc l'avouerait, quand il retourne d'un coup de pied le lit où git un vieux coquin, en l'envoyant à tous les diables.
Ainsi s'explique (ju'Amadis et son cjxle aient éclipsé les preux demeurés Français de France, Lancelot, Tristan, Ferceforéf, dont
1. Éditions : Galiot du Pr<^, 1527: Son. do l'Hisl. de France, Pari». in-S, 187S.
2. Éditions : f^ex livres l à XII d'Xmadix, Paris, lâiO-l'irH». 12 part, en 1 ou 6 vol., in-fol. Les huit premiers seuls (lôiO-lôiS) ont été traduits par d'Herberay des Essarts, ils comprennent: Amadis de Gaule (l-IV); Esplandian (V); Perion et Lisuard de Grèce (VI); Amadis de Grèce (Vil et VIII). Parmi les autres éditions, l'éd. imprimée par Plantin, Anvers, 1561, 6 vol. in-8. — A consulter : Bourciez, le» Mœurs polies et la Lilléralure de cour sous Henri II, Hachette, 1886.
les Vérard et les Galiot du Pré avaient imprimé les aventures; et que la tradition de la Table Ronde ait fait comme un crochet il travers la chevaleresque Espagne po"ur passer de notre xii" à notre xvi«' siècle. Le fait est considérable, et ce premier apport de l'Espagne ne pouvait être passé sous silence : car Amadix ne fut pas seulement au temps de François I*^"" et de Henri II le code des belles manières et de l'honneur mondain, il ranima le roman idéaliste, et devint le point de départ d'une évolution qui nous conduit, par d'Urfé et Mlle de Scudéry, jusqu'à George Sand et à Feuillet.