‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 102 sur 402 · I. - Les derniers historiens anglo-normands · texte numérisé non relu

I. - Les derniers historiens anglo-normands

L"histoire de Guil!aume Ie Maréchal, comte de Striguil et de Pembroke, régent d'Angleterre de 1216 à 1219, publiée pour la Société de l'histoire de France par Paul Meyer, 3 vol., 1891-1901. - The Chronicle of Pierre de Langtoft, in french verse, edited by Thomas Wright (dans la collection dite du Maître des rôles), Londres, 2 vol" 1866- 1868,

O N I' a vu : les ducs de Normandie, rois d'Angleterre, et les seigneurs de leurs domaines n 'ont cessé, dans la seconde moitié du XI/e siècle, de patronner de nombreux rimeurs, quïls chargeaient de (( remembrer)) les hauts faits de leurs ancêtres ou de célébrer leur propre gloire. Cette mode subsistait encore au XlIl r siècle dans l'aristocratie anglaise, à telles enseignes que, vers l'an 1220, un haut baron lit composer en vers français, d'après des documents fournis par lui, une ample biographie de son père, Guillaume Ie Maréchal, comte de Striguil et de Pembroke (1140-1219), Le ménestrel qu 'il choisit pour écrire ce panégyrique s'est acquitté de la tâche avec adresse.

On Ie louerait plus volontiers si son moderne éditeur ne I'avait indiscrètement comparé, égalé, préféré à Villehardouin, à Joinville et à F roissart : mieux vaudrait un franc ennemi. Le seul fait que Ie biographe de Guillaume Ie Maréchal a travaillé sur commande et de seconde main interdit de teUes comparaisons. II reste quïl écrivait Ie plus pur français de France, que ses récits sont vifs et colorés :

iI prolonge dignement la lignée de Wace, de Benoit de Sainte- Maure et de Geoffroy Gaimar.

Cette lignée, d'ailleurs, va bientõt s'éteindre, II se rencontrera encore au début du XIV e siècle, peu a;:>rès l'an 131 I. un chroniqueur, Pierre de Langtoft, chanoine de Bridlington en Yorkshire, pour composer en vers français (9000 alexandrins) un abrégé de l'histoire d' Angleterre depuis les origines jusqu'à la mort d'f.douard ler (1306): ce sera Ie dernier effort d'une tradition épuisée.

l-il>

Sint Mæcenates /.., Si l'on considère Ie foisonnement des livres d'histoire, annales et chroniques, qu'avaient multipliés au cours des âges les grandes abbayes de Saint-Benoit-sur-Loire, de Saint-Remyde-Reims, de Saint-Germain-des-Prés; si l'on se rappelle au hasard les noms d'historiens tels que Richer, Flodoard, Gerbert, Suger, on s'étonne que des siècles aient pu s'écouler sans que lïdée vÎnt à un seul seigneur de France de se faire traduire un seul de ces livres latins. Privés de toute chronique en langue vulgaire, réduits à de vagues on-dit, quelle image informe et dérisoire de leur pays devaient se former, au temps de Louis \1 I ou de Philippe Auguste, et plus tard encore, les laïques les plus cultivés? Comment un haut seigneur, voire un roi de France, pouvait-i1 savoir quoi que ce fût du passé, même récent, de sa propre maison? Ce n'est pourtant qu'au XII/e siècle qu'on vit poindredans Ie monde seigneurial et se propager peu à peu, avec queUe lenteur! la curiosité de l'histoire. Observons les premiers symptômes de cet éveil.

Un écrivain du XIV e siècle, Jacques de Guise, dit avoir manié un livre, aujourd'hui perdu, qu'on appelait l' (( Histoire de Baudoin II, du nom de Baudoin IX, comte de Fiandre, qui l'avait fait composer peu avant son départ pour la croisade de 1202 :

c'était, in gallico idiomate, une sorte de Chronique universelle. Par malheur, nous ne sommes pas autrement renseignés sur cet ouvrage. Nous ignorons tout de sa valeur, de sa portée, de son action, et nous ne savons pas quelle place y pouvait tenir l'histoire de France,

Tote l'istoire de France 1.., Un tout petit livre, écrit en dialecte saintongeais vers l'an 1225, se pare de ce titre surprenant. Ce n'est, hélas! que la traduction d'une courte chronique latine émanée de Saint- Eutrope de Saintes: (( tote lïstoire de France)) s'y réduit à des notions relatives à ce sanctuaire et à quelques autres églises de la région. Mais voici enlin une tentative plus digne de mémoire, celie de ('Anonyme de Béthune.

On appelle ainsi un personnage - fut-i1 chevalier ou ménestrel ? on ne sait, - qui, de 1213 à 1216, suivit à la guerre, tantôt dans le Flandres, tantôt en Angleterre, Robert VII de Béthune, son seigneur.

II composa, pour raconter ces campagnes, deux chroniques en prose; mais, parce qu'il avait Ie goût du rétrospectif, i1les munit l'une et l'autre d'un long prologue. L'une commence par une histoire sommaire des ducs de Normandie, rois d'Angleterre; l'autre, par une histoire sommaire des rois de France, C'était une grande nouveauté. Selon toute vraisemblance - si I'on met à part Ie cas de Baudoin IX de Flandre -, Robert VI I de Béthune est Ie premier seigneur laïque auquel iI aura été donné de se faire lire, vers ('an 1225, un (( roman)) OÙ, depuis (( la noble lignée de Troie II, depuis Mérovée et Clovis jusqu'à Philippe Auguste, les gestes de France étaient racontées en une narration suivie.

L'Anonyme de Béthune, il va sans dire, n'avait fait que traduire. Pour Ie règne de Charlemagne, il avait traduit la Chronique du prétendu Turpin: pour Ie règne des autres rois jusqll'à ran 1182, iI avait traduit un livre composé par quelque clerc en 1205, l' Historia regum Francorum, sorte d'Epitome qui peut être réputé Ie premier en date des Manuels de l'histoire de France.

Trente-cinq ans plus tard, vers ran 1260, Alphonse de Poitiers, frère de saint Louis, chargeait un de ses ménestrels d composer à

Page 1