‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 104 sur 402 · LE MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LE MOYEN AGE

s:Jn mage un petite histoire des rois, Ce mén strel procéda tout comme avait fait I'Anonyme de Béthune: il traduisit, pour l'of{rir à son maître, la même Historia regum Francorum (en yajoutant, pour Ie règne de Louis VIII. une traduction du Speculum historia/e de Vincent d:: Beauvais).

Nous voici à la nn du règne de saint Louis, Hormis ces deux chétives en treprises , qui se ressemblent tant. celie de l'Anonyme de Béthune, celie du Ménestrel d'Alphonse de Poitiers, rien n 'avait encore été tenté pour communiquer au,,- laïques Ie savoir des clercs. Mais rabbaye de Saint-Denis va se mettre à I'ouvrage, LES II GRAN DES CHRONIQUEs DE FRANCE II

Les Grandes Chroniques de France, selon qu'elles sont conservées en I'église de Saint-D::nis, p, p. Paulin Paris, 6 vol" 1836-1839. - Une autre édition, entreprise par Jules Viard, est en cours de publication (collection de la Société de rhistoire de France), t. I, 1920.

L'ABBAYE DE SAINT-DENIS, gardienne des tombes royales et de 1'0riAamme, passait pour s'être constitué de bonne heure un autre trésor, un riche dépôt de documents d'histoire, Les auteurs des chansons de geste ne se lassent pas de célébrer Ie II mostier seignori )), La ou les gestes de France sont escrites.

En sa (( librarie )), disent-ils, sont conservés les II rolles II, les livres I( de vraie estoire II, II de grant ancesserie II, De fait, nous avons conservé plusieurs manuscrits du xn e et du xm e siècle, qui ont été écrits par des religieux de cette maison : on y trouve, rangées en bel ordre et reliées entre elles par des pièces de raccord, les plus célèbres chroniques latines, les Gesta Dagoberti d'Aimoin, puis les Annales Laurissenses, puis la Vita Caroli d'f.ginhard, etc" et chacun de ces recueils, dont une tradition vraisemblable attribue à Suger la première idée, forme une histoire continue de la France. Or, I'abbaye ne s'était pas contentée d'assembler de vieilleschroniques des temps anciens; pour les périodes récentes, elle en composait de nouvelles. Après Suger, biographe de Louis VI, elle avait compté parmi ses moines Rigord, biographe de Philippe Auguste. Au xm e siècle, Ie haut privilège lui était presque ofnciellement conféré d'écrire I'histoire de France : pouvait-e1le s'en tenir désormais à I'écrire en latin? Elle connaissait - on en a des preuves - les deux livres en français déjà composés à l'intention de I'élite des seigneurs et des bourgeoi, : celui de I'Anonyme de Béthune et celui du Ménest reI d' Alphonse de Poitiers. Les religieux de la (I maistre abeïe II eurent regret sans doute de s'être laissés devancer. T oujours est-il qu'un jour - ce fut probablement en l'an '274- I' a bbé de Saint-Denis, ce Mathieu de Vendôme que naguère, à son départ pour la croisade de Tunis, saint Louis avait choisi comme régent du royaume, se présenta devant Philippe Ie Hardi. Ses moines

Cl. G iraudon BLANCHE DE CASTILLE ET SAINT LOUIS. - !voire du Musée de Cluny.

l'escortaient. L'un d'eux, nommé Primat, s'agenouilla devant Ie roi et lui offrit un livre qu'il venait d'achever : les Grandes Chroniques de France.

Primat avait translaté en une saine et forte prose française, non pas, comme ses devanciers, quelque modeste manuel, mais tout I'ample corpus dionysien des anciens chroniqueurs, depuis Aimoin jusqu'à Rigord, Ce long travail, ill'avait entrepris, dit-il, II par Ie commandement de tel homme qu'il ne put ni ne dut refuser)) : c'est saint Louis qu'il a voulu désigner, On lit dans sa préface :

(( Ceste estoire est mireors de vie; ci pourra chascuns trover bien et mal, bel et lait, sens et folie, et faire son preu (son profit) de tout. )) En ces propos pleins de simplicité et de grandeur, et aussi dans I'éloge magninque qu'iI fait de la nation française, (( fort et nère et cruel contre ses anemis et pourtant misericors et debonaire, et dame renommée seur autres nations )), c' est sans doute la voix même de saint Louis quïl faut reconnaÎtre. Vingt ans plus tard, Ie recueil de Primat s'augmentait des biographies de Louis IX et de Philippe I I I, composées par Guillaume de Nangis, autre religieux de Saint-Denis; et ainsi continûment; et chacune de ces biographies est un modèle de sincère et grave simplicité, A partir de Charles V, la charge de continuer I'ouvrage sera transférée à des laïques, comme Pierre d'Orgemont, chancelier de France, mais qui resteront ndèles à I'esprit de I'abbaye, esprit de candeur et de probité, Aussi la vénération qui, dès Ie temps de Primat, s'était attachée à ce recueil, se maintint à travers les âges, s'accrut à mesure que Juvénal des Ursins, puis Alain Chartier, puis Jean Castel, puis Pierre Desreys I'e.uichissaient de compléments, et Ie premier livre français qui ait été imprimé en France est une édition, en trois volumes in-folio, datée du 16 janvier 1476 (nouveau style, 1477), des Grandes Chroniques, Du XIIJL' siècle au xvn e , cette belle Vulgate de notre histoire a grandement agi sur les imaginations et sur les cceurs. Elle a servi à propager hors du monde étroit des clercs, en opp03itÏ'on à I idée féodale, l'idée nationale, I'idée de la nation une et indivi. sible: car c'est d'abord et surtout par elle que des générations de Français ont appris à remonter vers leurs plus lointains ancêtres et à se reconnaÎtre entre eux,

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"':1. Gil"audon.

PHILIPPE III LE HARD!. - Statue tombale de Sa;nt-Denis.

AUTOUR DES II GRANDEs CHRONIQUES ))

Chronique de Philippe Mousket, publiée par Ie baron de Reiffenberg (collection des Chroniques belges), Bruxelles, 2 vol., 1836-1838. - Récits d'un ménestrel de Reims, publiés par Natalis de Wailly, pour la Société de rhistoire de France, 1876. (Le même ouvrage a été publié sous Ie titre de Chronique de Rains par Louis Paris en 1837, et sous Ie titre de Chronique de Flandre et des croisades par de Smet en 1856, dans Ie Corpus chronicorum Flandriæ, t, HI.) - On trouvera dans Potthast, Bibliotheca historica medii ævi, t. I, p. 269, la liste des édilions (partielles) de la Chronique de Hainaut (de Pharamond à ran 1278), dite de Baudoin d'Avesnes. ON MEsURE mieux Ie bienfait d'un livre tel que les Grandes Chroniques si I'on compare au grave et digne Primat deux historiens venus un peu avant lui et qui ne lui ressemblent guère, Philippe Mousket et Ie Ménestrel de Reims.

III II!!

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PRÉSENTATlO", DES <<CRANDES CHRONIQUES DE FRANCE. AU ROI PHILIPPE LE HARDI. - (:\lanuscrit 782 de la Bibliolhèque Sainte.Geneviève),

LlITÉR. FRANÇ. I. - 7.

PhIlippe Mousket. - Cétait un riche bourgeois, issu d'une familIe échevmale de Tournai. II s'est laborieusement appliqué, vers I'an 1240 ou 1250, à composer une Chronique rimée des rois de France: elle commence, comme iI convient, au siège de Troie, s'étend indé/iniment sur Ie règne de Charlemagne et se poursuit jusqu'à l'an 1241. CeUe rhapsodie, en 31 000 octosyllabes très prosaïques, est surtout une adaptation d'un manuellatin que propageait l'abbaye de Saint-Denis, I'Abbreviatio gestarum regum Francorum, mais enrichie d'emprunts à d'autres sources et agrémentée de récits fabuleux tirés des chansons de geste, que ce crédule compilateur prenait pour des documents dignes de foi. Le Ménestrel de Reims, - Philippe Mousket a (I romancé II l'histoire par naïveté; Ie Ménestrel de Reims, par légèreté. On intitule Récits d'un Ménestrel de Reims un étrange petit livre, écrit après 1260, avant 1270. C'est un répertoire d'anecdotes piUoresques, recueillies dans un passé récent: les plus anciennes se réfèrent à ]a seconde croisade. L'auteur les raconte à bâtons rompus, non sans esprit, non sans grâce, et les allures de son style alerte, dégagé, sûr, bien rythmé, tendent visiblement à ménager des effets de lecture à haute voix. Les ménestrels, ses confrères, lisaient ainsi ou récitaient devant les seigneurs des romans et des fabliaux : ce sont bien aussi, Ie plus souvent, des romans et des fabliaux qu'illeur conte, sous prétexte d'histoire, i\:on que la vérité soit toujours exclue de ses récits : mais elle n'y entre que comme accessoire de la fiction et à condition qu'elle soit divertissante.

V oici Ie fabliau d'f.léonore d'Aquitaine, amoureuse de Saladin; voici Ie petit roman conjugal de Guy de Lusignan et de Sibylle, et Ie mélodramatique roman du suicide de Henri II d'Angleterre, toutes inventions du Ménestrel, tous gages de son indifférence au vrai, et, en dernière analyse, de son incuriosité. Son éditeur, de Wailly, a dressé un inventaire édi/iant de ses anachronismes, de ses coq-à-I'âne, de ses bourdes, souvent voulues, (I Le 1\1énestrel, conclut-i1, trompe sans scrupule ses auditeurs. II ne se croit pas obligé en conscience de véri/ier les faits qu'il ignore, ni de respecter les faits qu'il connaÎt, II Que lui importe de tromper, s'il amuse ?

Ni Philippe ì\lousket, ni Ie Ménestrel de Reims n'ont connu les Grandes Chroniques de France: venus un peu plus tard, auraient-ils demandé à Primat des leçons propres à les guérir, I'un de sa naïveté, l'autre de son pédantisme à la cavalière? Ce n'est guère probable. Ce qui est sûr, c'est que les Grandes Chroniques ont puissamment contribué à former, pour faire contraste aux publics amis de l'histoire amusante, un public ami de I'histoire tout court.

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