LE MOYEN AGE
type, une parenté, la communauté d'un même esprit: les chansons de geste ne célèbrent-elles pas, elles aussi, des saints, ceux qui en France, surtout au temps de Charlemagne, ont travaillé par I'épée au triomphe de la chrétienté
Longtemps, les critiques modernes ont moins vivement senti ceUe parenté: parfois même, ils I'ont tout à fait méconnue, et cela pour avoir accordé trop de crédit à des théories selon lesquelles nos romans, tous composés, sous les formes que nous avons, à I'époque capétienne, représenteraient I'aboutissemenl d'un travail poétique commencé des siècles plus tôt, du vivant même des personnages quïls mettent en scène, c'est-à-dire dès I'époque de Charlemagne, de Charles Martel ou de Clovis.
Ces théories semblent aujourd'hui à jamais condamnées. II n'est pas vrai que les chansons de geste se soient formées comme on voulait, aux temps du romantisme allemand, sous I'empire des idées de \'rolf, de Herder, de Lachmann, que se fussent formés I'lliade, les Nibelungen, Ie Ramayana, et tant d'autres épopées dites (( primitives )) et (I populaires II. II n'est pas vrai qu'elles relèvent de cette ample et mystique doctrine qui, des frères Grimm à Renan et à Gaston Paris, a rempli tout Ie XIX!' siècle de son bruit et de ses prestiges, celie qui prête au génie popu-
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ROLAND. - Haul-relief de la Calhédral e de Vérone (milieu du XII C siècle'. SUI la lame de répée, on Iii DurinJarJa.
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LE PAPE LÉON III ET CHARLEM4GNE AGENOUlLLÉS DEVANT SJ\INT PIERRE.- L'apôlre conlie à Charlemagne rélendard (vexillum) qui deviendra roriflamme, Mosaïque de Sainl-Jean-de-Lalran à Rome (VIII'" siècle).
ont quelque fondement historique ou quelque ancienneté, sont en relation avec I' un de ces sanctuaires, que hantaient des pèlerins, et, auirés par les pèlerins, des jongleurs. Les clercs du lieu et les jongleurs s'employaient de concert à édifier et à récréer ces pèlerins :
ainsi se sont formées les chansons de geste.
En que! temps? Au XII' siècle au plus tôt, durant la période où Ie personnage de Charlemagne, que depuis des générations les clercs ne cessaient d'idéaliser toujours davantage, prit tout à fait sa figure de chevalier de Dieu, de champion de la chrétienté; durant la période OÙ se préparèrent les Gesta Dei per Francos, croisades en Espagne, croisades en Terre Sainte, Ce fut Ie temps des grandes initiatives françaises.
Les partisans de la théorie germanique d'une longue préparation antérieure des poèmes objectaient que I'apparition subite d'une æuvre comme la Chanson de Roland serait un miracle. Soit, a répondu M. J. Bédier, mais (I miracle comme la croisade elle-même, comme la poésie des plus anciens troubadours, comme les premiers essais de peinture sur verre, comme les premiers tournois, comme les premiers arcs d'ogive, comme touteslescréations françaises de ce grand xICsiècle)). (( Et voici, a dit Ernest Lavisse, d'autres mi-
qu'à partir du XII' siècle au plus tôt, ceux-Ià même qui les notaient n'y voulaient voir que des efforts négligeables de clercs pour s'annexer et pour exploiter sur Ie tard des légendes, des poèmes accrédités depuis des siècles. C'est seulement du jour OÙ furent ruinés les arguments qui semblaient soutenir I'hypothèse de I'origine très ancienne et toute populaire des chansons de geste, que ces faits reprirent leur vrai sens.
Au XII' siècle et au XIII', la tombe de Richard de Normandie était vénérée en I'église de la Trinité d Fécamp, celie d'Ogier Ie Danois en I'église Saint-Faron de Meaux, celie de Roland en I'église Saint-Romain de Blaye. La mémoire de Charles Martel et d'Eudes de Gascogne était liée aux traditions domestiques de I'abbaye de Stavelot. Girard de Roussillon était Ie genius loci de V ézelay, Guillaume d Orange celui de Saint-Guilhemle-Désert. On a pu dresser une liste de plus de cinquante églises qui gardaient la tombe ou des reliques de héros de chansons de geste ou des documents les concernant. Or, ces églises, qui forment Ie paysage de nos romans, jalonnent à I'ordinaire les routes qui menaient aux sanctuaires les plus célèbres: Saint- Denis, Aix-Ia-Chapelle, Vézelay, Saint- Gilles de Provence, Saint-Jacques de Compostelle, Saint-Pierre de Rome. T outes les grandes légendes épiques, toutes celles qui
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laire une puissance créatrice immanente: et c'est bien vainement que les érudits ont essayé de peupler de I( poètes populaires II les siècles de notre haut moyen âge. De ce que nos romans du XI Ie siècle mettent en scène un Roland ou un Eudes de Gascogne, un Ogier ou un Charles Martel, il ne suit pas que les romanciers du XIII' siècle aient dû emprunter leurs raisons de s'intéresser à ces personnages à d'antiques chants carolingiens ou mérovingiens, dérivés euxmêmes d'une plus ancienne épopée germanique, La célèbre formule d'Uhland, trop souvent répétée chez nous:
II L'épopée française, c'est I'esprit germanique dans une for!TIe romane, )) n'exprime qu une erreur.
Pourrendrccomptede I'élément historique des chansons de geste et pour comprendre qu'elles célèbrent des personnages des âges carolingiens ou mérovingiens, on dispose aujourd'hui d'un principe d'explication plus efficace, Dès Ie XVIJl' siècle, Félibien, Mabil- Ion et d'autres érudits avaient reconnu que la mémoire de plusieurs de ces lointains personnages vivait à I'époque capétienne en certaines églises.
Bien d'autres critiques depuis, étudiant telle ou telle légende épique, en ont reconnu les attaches à telouà tel sanctuaire.
Mais, parce que ces faits de localisation ne se constatent
OLIVIER.- Haul-relief de la C'alhédrale de Vérone.
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