II, - LA PROSE PENDANT LA GUERRE DE CENT ANS
Ouvrages didactiques t:: Le Livre du Chevalier de La Tour Landry, pour I'enseignement de ses filles, éd. A. de Montaiglon, 1854. - Le Ménagier de Paris, éd, ], Pichon, 2 vol., 1846.
E N dehors des historiens, Ie XIY C siècle ne nous ofire que bien peu de prosateurs, Malgré Ie succès du roman de Lance/ot, on ne semble pas encore admettre que la prose soit un moyen d'expression égal en dignité et en valeur à la poésie, et on ne I'emploie guère que dans des æuvres d'intention didactique, Sur ce point les idées changeront au milieu du Xye siècle, C'est bien un livre d'enseignement que celui du chevalier de La Tour Landry, puisquìl I'écrit pour que ses filles y apprennent à lire, et puis à se conduire plus tard dans la vie. C'est pourquoi illeur rapporte de belles histoires empruntées à la Bible et à I'antiquité, qui constituent un cours suivi de morale en action. Le chevalier n'est pas un érudit: toute cette science, il nous avoue qu'illa doit à des clercs de sa maison. Son affaire à lui est de prendre dans la vie contemporaine les exemples dont it a besoin, A sa suite, nous pénétrons dans les châteaux de la noblesse de province. Sourires et fines reparties des dames, audace et parfois confusion des chevaliers, conversationsamoureuses, discussions d'étiquette et de morale, éloge et b!âme des modes nouvelles, c'est toute une société qui revit ainsi devant nous, et nous entendons causer Beaumanoir, Clermont et Bouciquaut. Si Ie style est un peu traînant, les descriptions sont colorées et on les s nt fidèles, Elles nous donnent une idée favorable de la noblesse provinciale ou tout au moins de ses distractions. T outefois Ie bon chevalier, qui admire de con fiance la société du temps de ses aïeux, croit que son siècle a dégénéré. C'est qu'il a bien noté que les actions ne correspondent plus à lïdéal traditionneI. Mais il n'est pas non plus dupe des mots, même qúand ils apparaissent en des formules tra,lsmises par les ancêtres, et il prête à sa femme une critique bien amusante et bien fine de la théorie qui veut que I'amour de la dame I( fa se valoir)) Ie chevalier, On ne saurait jurer que Ie seigneur de La Tour Landry pense toujours à ses filles. II avait d'abord écrit son prologue en vers, et son livre débute par la description conventionnelle du printemps. Voilà qui sent son auteur. Ce sont au fond les mémoires d'un gentilhomme de province qui nous sont offerts sous I'apparence d'un livre de lecture et de morale à I'usage des jeunes filles.
Nous croyons reconnaÎtre une fiction analogue dans Ie Ména![ier de Paris, écrit entre 1392 et 1394, par un bourgeois déjà sur I'âge, à I'intention de sa jeune femme, qui n'avait que quinze ans. II s'agit de parfaire I'éducation de cette enfant pour Ie plus grand profit d'un second mari, Cette abnégation touchante est-elle bien dans la nature ? II n'y a sans doute là qu'un moyen détoumé de justifier un cours complet de morale et d'économie domestique. Nous retrouvons ici les histoires tirées de la Bible et de I'antiquité; et peut-être n'est-ce encore que de I'érudition d'emprunt, Ce qui est sûrement de I'auteur, ce sont les rens ignements abondants qu'il nous donne sur I'administration et I'ordonnance d'une grande maison au Xlye siècle. Si Ie chevalier de La Tour Landry fait revivre pour nous les personnages du temps.
ici nous voyons Ie milieu et Ie décor. Bien qu'écrits pour des publics un peu différents. les deux livres se complètent. et du reste il est visible que I'auteur du fv[énagier appartenait à la haute bourgeoisie et a fréquenté la meilleure société de Paris, II écrit une langue excellente. où les trouvailles d'expression ne sont pas ral"es, C'était un esprit indépendant : il a sur la sorcellerie des paroles qui dépassent de bien loin Ie niveau moyen de la pensée de son époque.
Historiens et cbroniqueurs Cest surtout I'histoire qui fait I'intérêt de la liuérature française du XIV e siècle, et. parmi les historiens ou chroniqueurs. deux noms se détachent sur tous les autres, ceux de Jean Ie Bel et de Froissart. JEAN LE BEL
Jean Ie Bel, né Vers 1290, mort en 1369 ou en 1370, appartenait à une fami/le noble, et lui-même. quoique d' E;glise, a mené grand train, entouré d'un monde de clients et de dépendants. II avait composé des poésies qui ne sont point parvenues jusqu'à nous, Sa Chronique a été commencée entre 1352 et 1356; il est probable qu'e/le est incomplète. E/le a été publiée par /. Viard et E. Déprez. 2 vol.. 1904-1905. Voir Molinier. les Sources de I'histoire de France. t, IV. n" 3093.
JEAN LE BEL était un riche chanoine de Liége qui, à la demande de Jean de Hainaut. seigneur de Beaumont, entreprit de raconter la mortelle guerre que se faisaient les rois d'Angleterre et de France. La partie la plus vivante de sa Chronique, qui va de 1329 à 1361. est la relation de la guerre d' f.cosse à laquelle iI avait pris part. Pour Ie reste. il a interrogé Jean de Beaumont. les seigneurs de son entourage, d'autres encore. II vise à remplacer (( un grand livre rimé )). plein de bourdes et de mensonges. Et son souci d'exactitude et même d'impartialité est visible. II écrit dans un style clair et vigoureux, qui fait penser à un homme d'action plutôt qu'à un homme d'étude. Mais il est diHicile d'apprécier toute son originaiité et la raison en est curieuse. C'est Ie succès de Froissart sans doute qui a fait disparaÎtre les manuscrits de son ceuvre : on n'en a retrouvé qu'un seul. et de nos jours. Or. on s'est aperçu alors qu'une partie importante de sa Chronique avait passé, presque sans changements, dans celie de Froissarto Froissart nous avait loyalement prévenus de ces emprunts, mais on ne soupçonnait pas I'étendue de sa dette. Quelques-unes de ses pages les plus admirées sont de Jean Ie Bel: tel Ie fameux récit du d vouement des bourgeois de Calais. II en résulte qu'on distingue
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FROISSART, . RENTRÉ EN SA FORGE ", ÉCRIT SA CHRONIQUE. -II reçoitla visite d'un grand seigneur, - Miniature composée à la cour de Eourgogne vers 1460 (Arsenal, ms. 51901.
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ILLUSTRATION D'U'I CHAPITRE DE FROISSART. - << Co>nmentle roy Edouart se maria a ma dame Philippine de Henault" (1328). É r. ousée par procuration, elle s'embarque à Wissant pour J'Angleterre (Arsena, ms. 5]87, xvesiècle).
mal Jean Ie Bel de Froissart. tant les deux ceuvres sont solidaires. Pour évoquer la vraie physionomie du chanoine de Liége. il faudrait un travail de comparaison minutieuse qui, jusqu'à ce jour, n'a pas été tenté. Froissart, qui est Ie plus riche des deux, n'y perdra rien, mais Jean Ie Bel n'y a pas encore trouvé son compte.