LE MOYEN AGE
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lui communiquer l'impression directe de la réalité. II a donc passé sa vie à courir la France rAngleterre et rf.cosse, approchant les rois et les princes. se mêlant familièrement à la foule des chevaliers, interrogeant tout Ie monde et notant soigneusement les réponses. Jean Ie Bel lui avait donné rexemple de cette méthode, mais il ra pratiquée plus largement et pendant plus de temps : il y a con acré la majeure partie des revenus que lui faisaient ses protecteurs. II a vécu de rhistoire, mais surtout pour rhistoire, Pour mener à bonne lìn une pareille enquête il lui a fallu du désintéressement, une rare énergie, et, avant tout, cette fraîcheur d'imagination qui trouve un charme inlìni aux manifestations changeantes de la vie, Sa méthode rexposait à des erreurs, II n'est pas toujours exact, tant s'en faut, et il a accueilli plus d'une anecdote suspecte. Mais prenons-y garde : rhistoire ne gagne-t-elle pas à être recueillie directement des lèvres de ceux-Ià mêmes qui ront faite ou la font? N'est-elle pas plus colorée, plus vivante, plus lìdèle aussi, même au prix d'inexactitudes de détail ? Et si la vie moderne est devenue trop compliquée pour une entreprise de ce genre, si Ie jeu des intérêts nationaux présente aujourd'hui des énigmes trop subtiles pour être débrouillées au pied levé même par un journaliste magnilìquement doué, si trop d'acteurs se tairaient aujourd'hui ou parleraient pour déguiser leur pensée, pourquoi ne pas convenir que Froissart a vécu dans une époque plus simple, plus immédiatement accessible, où sa méthode était la bonne, quand on savait la manier comme lui? Qui donc, en dehors de F roissart, a jamais réussi à faire revivre avec une telle intensité, soixante-quinze ans de la vie agitée et tumultueuse de deux grandes nations? Quel historien, en aucun pays, a présenté d'événements aussi dispersés et aussi complexes un tableau aussi large, aussi puissant et d'un coloris aussi juste? II faudra, chez nous, aller jusqu'à Saint-Simon pour retrouver une vision aussi directe et pénétrante du spectacle humain. Mais Saint-Simon, enfermé dans son monde étroit de Versailles et de Marly, a surtout regardé l'individu : Froissart, qui pour champ d'étude s'est donné une partie de rEurope, voit plutõt les vastes ensembles : mouvements des a rmées , combats, sièges, entrées des princes dans les bonnes villes, tumultes et réjouissances populaires, émeutes et répressions, voilà la matière de son livre, et, dominant tout Ie reste, la lìère chevalerie de France et d'Angleterre qui remplit Ie monde de ses exploits et Ie harasse de ses pillages. F roissart raconte pillages et exploits avec la même complaisance et, semble-t-il, avec la même secrète admiration. Protégé par les grands seigneurs de son temps, il partage leurs préjugés: son âme est à runisson de la leur. Aussi, comme ils se reconnaissent en ses peintures! Avec quelle chaleur un Gaston Phcebus de Foix l'accueille, quand, au cours d'une enquête, il frappe à la porte de son château! Avéc quel empressement ils courent tous au-devant de ses questions! A-t-on jamais vu auparavant, reverra-t-on jamais pareille collaboration de toute une classe sociale avec rhomme qu'eile a choisi ou accepté pour son historien? De là la saveur unique de rceuvre de Froissart : c "est Ie témoignage collectif de tout un siècle, arrangé et mis au point par un greflìer de génie. Ici rhistoire n'est pas une résurrection du passé : c"est Ie présent lui-même qui entre de plain-pied dans la plus vivante et la plus lìdèle des chroniques. De nos jours, on a dignement célébré Ie grand écrivain qu'a été Froissart, mais il ne semble pas qu'on ait toujours apprécié à sa juste va:eur la surprenante originalité de sa méthode.
C'est sans doute qu'on a été trop sévère pour rhomme, On lui reproche d'avoir admiré, sans la juger, cette brillante chevalerie dont nous ne voulons plus voir que les défauts et les fautes. Mais constatons qu à tout Ie moins son admiration ne l'a pas induit en des compromis, II conte avec une candeur presque naïve; il ne dissimule rien et on ne pourra pas dresser contre la chevalerie de réquisitoire plus terrible que celui dont les éléments sont épars dans son ceuvre. II a donc été impartial, vertu assez rare, et ce n'est pas sa faute si la guerre et Ie pillage s'étaient installésà I'état permanent dans la société de son temps, Mais on se plaint qu'il ait accepté tro,:> joyeusf'ment cette anarchie sanglante, on s'offusque de ce désintéressemer.t d'artiste,