‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 146 sur 402 · LE MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LE MOYEN AGE

(( ma damoiselle n, et peut-être était-elle de bonne maison, En tout cas, c'est une coquette au cæur froid qui s'est jouée de lui. Lui, ViIlon Ie roué, qui est entré si jeune à l'école de la vie, il s'est laissé berner par les petites mines et les contes plausibles d'une mijaurée. Son orgueil en saigne encore, Et ilIa déteste autant que Thibaut d'Aussigny, Mais sur un signe d'elle, comme il accourrait! Et qu'il oublierait vite, (( accouté près d'elle n, déception, chagrin et haine! Dans la ballade de conclusion, iI feint qu ïl est mort martyr d'amour, et bien qu'il cligne de l'æiI en nous I'assurant, iI est un martyr plus authentique que tant de poètes qui avant lui et après lui ont chanté leurs souffrances sur un mode consacré, Cest qu'il n'aime ni par tradition, ni par mode, ni par devoir, mais pour Ie plaisir, pour Ie baUement de cæur que lui donne I'amour. II aime parce que les femm s l'attirent invinciblement et quelques-unes plus que les autres, Les abstractions ne sont pas son fait, ni Ie rituel : Corps femen;n, qui lanl es lendre, Poly, souef', si precieux, .,

... 8uave.

Mais cette sensualité n 'est pas I'unique fin qu'il ait recherchée en amour; ou sa mélancolie, sensible jusque dans ses bravades les plus fougueuses, n'aurait pas de sens. II Ie sait mieux que personne. L'amour I'a renié, et iI renie I'amour, proclame-t-il. Sans doute, mais observons l'ordre des faits: ce n'est pas ViIlon qui a commencé, lci encore, iI faut I'en croire. Et si I'on veut à toute force voir en lui Ie chevalier servant de la trop fameuse Margot, qu 'on prenne garde à l' envoi de la ballade :

Ce dernier vers, qui est à rapprocher d'un autre que nous avons cité plus haut,. illumin br s9uement un .coin de I'âme d.e Yill

Cette âme frémlssante d appetlts et de passIOn a connu aussl I mqUletude, Ie regret, Ie désespoir, Ie remords.

Désappointements d'amour, horreur de la maladie, de la vieillesse, de la pauvreté et de la mort, haine de la geôle et des geôliers, autant de thèmes qui courent d'un bout à l'autre du poème, souvent abandonnés, souvent repris, toujours présents. lis constituent la partie essentielle et de beaucoup la plus vivante du Testament. Sauf Ie premier thème déjà amorcé, on ne trouvait rien de tout cela dans les Lais qui, sa recherche d'un alibi mise à part, ne sont qu'un jeu d'esprit. La fiction sur laquelle ce jeu est fondé est reprise, iI est vrai, dans Ie Testament, mais bien qu'elle y soit traitée avec autrement d'ampleur et de verve, ce n'est tout de même que I'extérieur du poème. On ne ra pas toujours vu très clairement. De.là une te dance à considérer Ie Testament comme un ensemble disparate fait de pièces et de morceaux, comme un simple cadre imaginé par Ie poète pour y faire rentrer commodément ses production. antérieures. II est vrai que Villon aainsi sauvé de I'oubli quelques ballades auxquelles iI tenait et qui comptent parmi ses plus belles æuvres, Encore n'en faut-il pas grossir Ie nombre. Ni la ballade des Dames du temps jadis, ni les Regrets de /a belle heau/mière, ni la Leçon aux En/ants perdus ne sont, quoi qu'on en ait dit, des pièces rapportées. Ces morceaux tiennent au corps même du T estament dont ils refJètent, chacun à

Je suis paillarl, la pail:arde me suil.

Lequel vault mieux Chascun bien s'enlresuil, L'ung vault I'aulre; c'esl a mau' ral mau chal, Ordure amons, ordure nous assuil; Nous defJuyons onneur, il nous defJuil.

(f grant tenement 'Dillon Ct c. p,ne co8/tiffr,'r liugo., (I (It 1111(118,..

TITRE D'Lf'lE ÉDlTlON DE VILLON, publiée à Paris, par Michel Le Noir, vers 1503.

mauvais.

sa façon, un des aspects changeants. Quand on dépèce ainsi Ie poèm , malgré I'unité d'accent et d'inspiration qui en relie si visib!ement les parties, c'est qu'on ne voit pas l'importance suprême qu'ont eue dans la vie du poète I'été de 1461 et I'hiver de 146/-62, la période de la prison de Meung et de la noire misère qui a suivi. C'est alors que, malade, épuisé, sans argent, gueué par la mort, Villon a brusquement comprisque toutecarrière honorable lui était désormais fermée; qu'au regard des autres, tout au moins, sa vie n'avait plus d'objet. I\his c' est à ce moment aussi qu'iI a pris conscience de son génie, Le T eslamenl est Ie journal OÙ il nous a conté en traits rapides, parfois à peine indiqués, I'histoire des mois les plus douloureux et les plus décisifs de son existence, et OÙ il nous a dévoiIé sans aucune réserve la trame des sentimenÞs tumultueux qui agitaient alors son âme mobile.

De ceUe confession étrange, à la fois cynique et naive, violent et nuancée, iron;que et émue, il a fait un des plus beaux poèmes qui soie:Jt en notre langue. II y a donné sa mesure de grand poète, et iI I'a senti tout Ie premier. II a voulu que cette æuvre, OÙ Ie nom du (( povre Françoys II avait chance de survivre, renfermât tout ce qu'il souhaitait transmettre de lui aux générations à venir. II n 'y pouvait faire rentrer les Lais, bien entendu; toutefois il aura soin d'en rappeler Ie titre et d'en citer des vers en tiers. Mais il insérera dans son poème un rondeau (Mort, fappelle de ta rigueur) et huit ballades (Ies ballades à sa mère, à sa (( faulse beauté n, à I'âme du bon Cotart, à Jehan d'Estouteville, la ballade des Langues envieuses, les Contredits Franc Gontier, la ballade des femmes de Paris, la ballade à Margot). Ces pièces sont sûrement antérieures à son séjour dans la geôle de Meung. T outes elles présentent un caractère de gaieté, dïnsouciance et de jeunesse. Elle sont d'un homme qui n'a pas souffert, si ce n'est des désillusions de I'amour, et p3ur qui la vie a encore des promesses. Elles respirent un air de con fiance, (( II n'est trésor que de vivre à son aise n, nous dit rune d'e1les, et I'on sent que Ie poète ne soupço;me pas cncare toute la diHiculté de ce programme, II y a lojn de cet optimisme au ton des graves exhortations de la ballade de Bonne Doctrine. Ces pièces rapportées ont encore un au re trait en commun, c'est que toutes, plus ou moins, elles jouent un air de bravoure, comme il est naturel à des æuvres indépendantes qui n'ont été englobées que sur Ie tard dans un recueil plus vaste. Ainsi la merveilleuse (( oraison n pour l'âme de feu Jehan Cotart: Père Noé, qui planlasles la vigne, Vous aussi, Lolh, qui beusles ou' rochier, 'au, Par lei parly' qu'Amours, qui gens engigne", . de telle/açon, "trompe, De voz filles si vOus feisl approuchier (Pas ne Ie dy pour Ie vous reprouchier), Archelriciin, qui bien sceusles cesl arl, T ous Irois vous pry qu'o' vous vueillez perchier . aoec L'ame du bon feu maislre Jehan Colall!

Jadis exlraicl iI ful de voslre ligne, Luy qui beuvoil du meilleur el plus chier, EI ne deusl iI avoir vaillanl ung pigne' ; Cerles, sur 10us, c'esloil ung bon archier, On ne lui sceul pol des mains arrachier; De bien boire ne ful oncgues felarl'.

Nobles seigneurs, ne souflrez empeschier L'ame du bon feu maislle Jehan Colart!

Com me homme beu qui chancelle el trepigne L'ay veu souvenl, qU3nl il salloil cou hier, EI une fois il se feisl une bií!ne, Bien m'en souvienl, à I'eslal d'ung bouchier; Brief. on n'eusl sceu en ce monde serchier' Meilleur pvon' pour boire losl el larl.

F aicles enlrer. quanl vous orrez huchier', L'ame du bon feu maislre Jehan Colarl!

, peigne.

paresseux

, chercher.

, buoeur.

, appeler.

Prince. il n'eusl sceu. jusqu'a lerre crachier: T ousjours crioit: (( HalO! la gorge m' arl ' , >> EI si ne sceusl oncq sa seuf' eslanchier L'ame du bon feu maislle Jehan Colarl.

Sauf un mot bref ici ou là, on ne trouve pas dans ces premières pièces la mélancolie, Ie poignant retour sur soi-même qui font I'originalité du Testament, mais on y note déjà un sens très vif du piuoresque, une rare maÎtrise verbale, une technique achevée et, à 1'0:casion, un art délicat des nuances. La ballade à sa mère, la ballade à Cotart, la ballade à Margot, aUeignent, dans des tons diflérents, à la perfection du genre. Les Contredits Franc Gontier nous offrent un modèle de poésie spirituelle et fine, dont Marot se souviendra, mais q u'il ne surpassera pas.

T outes ces qualités, tant s'en raut, n'apparaissent pas dans les Lais, De là une conclu5ion, du reste très vraisemblable en soi, c'est que ceUe fJoraison appartient aux années 1457-1461, à la période d'aventures et de pérégrinations, Et quoi de plus naturel? Villon ne fut jamais un poète de cabinet. Le tableau de la fin des Lais est arrangé pour reffet. II a dû rimer au jour Ie jour et au hasard de sa vie

, brûle, , soif.

errante. La ballade (( a s amie II, nous I'avons vu, a été sans doute présentée à Blois au duc d'Orléans, en 1457 ou 1458. Le joli rondeau, Mort, j'appel/e de ta rigueur, a bien I'air de venir tout droit de la même cour. On entrevoit que la ballade des Langues envieuses a été composée à Sourges. Peut-être la ballade à sa mère a-t-elle été écrite à Angers, C'est là, en effet, qu'il semble avoir revu la bonne vieille après une longue absence. II ne la nomme pas dans les La is ; mais, dans Ie Testament, elle vient tout de suite après son II plus que père II, Guillaume de Villon, et avant Rose, qui occupait cette place d'honneur en 1456, Philippe de Vitry avait chanté les délices de la vie campagnarde et vanté Ie bonheur agreste de Franc Gontier et de sa compagne Hélène. Villon, qui donnerait Ie chant de tous les oiseaux d'ici à Sabylone pour un pot de vin clair servi dans une taverne enfumée de grande ville, écrira les Contredits Franc Gontier un jour que Ie poème de Philippe de Vitry lui sera tombé sous les yeux. 1\ y a là une gageure qui nous rappelle Ie cr concours de Blois )) et la ballade Je meurs de soil auprès de la fontaine. Le bon Cotart est mort en janvier 1461, C'est I'époque où Villon courait I'Orléanais en fort mauvaise compagnie. II est probable que, d'une façon ou de I'autre, la nouvelle de cette mort est parvenue jusqu'à lui, et I'oraison funèbre, riche en couleur, de lïvrogne parisien, a dû réjouir d'aise les suppôts de la Coquille. Le Testament comprend 183 strophes de 8 vers, et ces I 488 vers composent la partie proprement narrative du poème. Seize ballades et trois rondeaux, faisant un total de 535 vers, c'est-à-dire d'un peu plus du quart de I'ensemble, interrompent ici ou là la narration. Celles de ces pièces qui ont été composées en même temps que Ie T estament ne peuvent s'en détacher sans nuire à I'effet: elles sont emportées par Ie même mouvement, animées du même esprit. Alors que dans Ie corps du poème il y a une sorte d'enchaÎnement, de progression logique, que Ie thème se développe, parfois capricieusement et par sursaut, mais suivant une ligne tout de même continue, ces 001lades marquent chacune un arrêt où I'idée s'étale en largeur, où la pensée du poète s'éclaire et se con fume par des exemples anciens ou contemporains, alors que lui-même semble s'effacer pour laisser témoigner I'histoire et la légende.

C'est là quÏntervient son II érudition II. Jamais érudition ne fut moins livresque ou pédante, D'autres, à son époque, croient à la vertu éducatrice des textes antiques, et quelques-uns demanderont des leçons de morale même à Ovide, T ous sont fiers de cette science qui les distingue du commun. Villon n'a ni ces illusions, ni cette vanité de pédagogue. II tient que la prison de l\]eung lui en a plus appris sur la vie que tous les commentaires d'Averroès sur Aristote, Lui aussi, iI a lu dans les livres, et sans doute plus qu'on ne Ie croirait, mais ce qu'il a retenu, ce sopt de beaux noms bien sonores, qui fournissent des rimes rares et exq uises, ce sont des anecdotes gracieuses ou spirituelles, c'est surtout une image du passé - et même du plus récent - où les événements s' effacent. où Ie monde d'autrefois se réduit à quelques figures imprécises qui se meuvent dans une atmosphère de rêve. Ce sorot ces créatures insubstantielles que Ie poète se plait à évoquer. Vient-il de dépeindre I'æuvre terrible de la mort sur notre pauvre dépouille, il se demande si Ie corps de la femme devra subir cette profanation. II Oui II, répond-i1, (( ou tout vii aller es cieulx II. Et immédiatement :

Dictes moy ou, n'en que1 pays, Est Flora la belle Rommaine.

Archipiades, ne Thais, Qui fut sa cousine germaine.

Echo parlant quant bruyt on maine Dessus rivière Oll SUS estan.

Qui beaulté ot trop plus qu'humaine.

Mais ou sont les neiges d'antan

La royne Blanche comme lis Qui chantoit a voix de seraine, Berte au grant pié, Bietris, Alis.

Haremburgis qui tint Ie Maine, Et Jehanne, la bonne Lorraine 8 u'Engiois brulerent a Rouan; u sont i1z, ou, Vierge souvraine

Mais ou sont les neiges d'antan?

II Où sont les neiges d'antan ? II Cette plainte mélancolique, qui résume si merveilleusement la II Sallade des Dames du temps jadis II et la grande leçon du Testament, nous la répétons encore. Quel autre poète que Villon a jamais su extraire des fastes décolorés de I'histoire une si précieuse essence?

Les pièces antérieures au Testament ne pouvaient y entr r que par une sorte d'artifice. Le procédé de Villon est fort ingénieux, II consiste à traiter chacune d'elles - à une ou deux exceptions près comme un joyau qu'iI lègue, en souvenir de lui, à tel de ses amis. Ainsi, la seconde partie de son poème, celie où défile la foule bigarrée de ses légataires, y gagnait en variété, et d'autre part Ie poète se réservait par là la possibilité d'accueillir dans son Testament de véritables hors-d'æuvre. La Sallade pour I'âme de Cotart en est un. Le plus souvent il y a un rapport visible entre Ie II lais II et I'intention générale du poète. Nous avons vu comment, grâce à un vers significatif, la Sallade à Margot elle-même ne jette pas une note discordante,

FRA:'-oÇOIS VILLON - 115

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Photo cornrn. par :\1. Pie....e Lharnplon.

LE CIMETltRE DES INNOCENTS VERS 1460 (D'après un bréviaire paris:en, collection Lesouëf), - . Icy n'y a ne ris ne ieu. - Que leur vault il avoir chevances - N' en grans lis de parement ieu, - Englout:r vins en grosses pances ... >>

Ailleurs, la liaison est plus marquée. Villon avait fait une ballade au nom de sa mère, pour saluer Notre-Dame:

Dame du ciel, régente terrienne, Emperiere' des infernaux palus", . impératrice. marais Recevez moy, vostre humble chrestienne, Que comprinse soye entre vas esleus.

Ce non obstant qu'oncques rien ne valus.

Femme je suis povre<te et ancienne, Qui riens ne sçay; oncques le<tre ne leus.

Au moustier voy dont suis paroissienne Paradis paint, ou sont harpes et Ius', . laths. Et ung enfer ou dampnez sont boullus :

L'ung me fait paour', I'autre joye et liesse, peaT La joye avoir me fay, haulte Deesse.

A qui pecheurs doivent tous recourir, Comblez de foy, sans fainte ne paresse:

En ceste foy je vueil vivre et mourir, Cette ballade, il en fait don maintenant à sa mère, mais les effusions touchantes et naÏves de la pauvre vieille viennent à point nommé pour conso!er Ie fils: dans son malheur, Notre-Dame est son réconfort comme celui de sa mère.

Tel est ce poème singulier, OÙ Villon a mis Ie meilleur de luimême, et Ie pire, c'est-à-dire sa vie et son âme. Qui triomphera en fin de compte, l'instinct et l'habltude, ou la conscience? Quand on a vécu comme Villon, c'est assez que la question puisse se poser. Cette lutte, où se résume toute son histoire, est si réelle que lui-mime I'a mise en action dans Ie Débat du Cuer et du Corps de ViI/on, composé vers Ie même temps que Ie Testament, et sans nul doute un peu après: sinon, illui eût probablement fait une place dans son grand poème. Arguments pour, arguments contre : Ie Cæur est pressant, éloquent; Ie Corps se dérobe, allègue de mauvaises raisons. On devine de quel côté penche Villon à ce moment-Ià, Ce petit poème, en forme de ballade, nous aide à comprendre Ie sens du T estarnent, et il nous permet même de jeter un regard curieux sur rauteur, II retraict.., seulet II, Com povre chien tapy en reculet.

Iló - LE MOYEN AGE

n scrtit un jour de sa cachette, Ce fut pour rentrer en prison. Dès Ie 2 novembre, quelques mois après la composition du T eslamenl, nous Ie trouvons détenu au Châtelet, pour une affaire de vol. II faut croire qu'on n'était pas très sûr de sa culpabilité, puisqu'on allait Ie relâcher.

Mais survient une nouvelle péripétie: la F aculté de théologie, à qui appartenait Ie trésor jadis dérobé au Collège de Navarre, apprenant que son voleur est en prison, entend bien qu'iI y reste, - ou quïl rende gorge.

II fallut venir à composition : Villon promet de rendre les 120 écus d'or dans un délai de trois ans.

II est probable que Guillaume de Villon s'était porté caution. Comment croire que son protégé ne lui avait pas un jour ou I'autre envoyé son T eslament? Le bon chanoine dut se laisser attendrir une fois de plus. Voilà Villon libre (vers Ie 6 novembre), mais iI vient d'éprouver que son passé est un lourd héritage, II s'en console comme iI peut.

Après tout, si Ie malheur s'acharne encore sur lui, sa volonté n'yestplus pour rien. Ce sont des CJUpS de Fortune, II avait déjà accusé dans Ie T estamenl ceUe déesse implacable. Et maintenant iI feint qu 'elle s'adresse à lui, dans une ballade, pour défendre ses caprices-et, par là-même, justilìer Villon :

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ffftT pleeR 5cuout(e et poutrie . "n0 9 fC6063cumðe eé6zt6 il póuf8zc \ ]Den tftt ma(pafonnenefct)rie

1116 pZ!f&5ícu que toue nou6ßurit lfid

LES PENDUS. - Gravure de I"édition princeps.

Fortune fus' par c1ers jadis nommee 2 ue toy, François, crie et nomme murtriere, ui n'es homme d'aucune renommee, eilleur que toy fais' user en plastriere, Par povreté et loüyr en carriere; S' a honle vis, te dais tu donc ques plaindre} Tu n'es .as seul; si' ne te dais complaindre,

. je {us.

, je fais.

* ainsi done.

Et en effet Ie pauvre écolier de Paris est en bonne compagnie, pUlSquïl n'est pas plus mal traitéque ne Ie furent, en leur temps, Scipion I'Africain, Hannibal, Pompée, Jules César, Jason et Holopherne. II aura grand besoin, avant qu'il soit longtemps, de cette philosophie cO!lsolante; la Fortunen'estpas encorefatiguée dele persécuter. Vers décembre 1462, il a Ie malheur de se trouver présent à une rixe où un grave notaire pORtilìcal reçoit un coup de dague qui, du reste, ne pénètre point trop avant. Pour ce crime assez véniel il est sur-Ie-champ appréhendé, mis en prison et condamné par Ie Châtelet à être (( étranglé et pendu au gibet de Paris)). La justice du temps avait de singulières clémences et de subites colères. Villon appela au Parlement de cette inique sentence, La Cour /it droit à sa requête, mais, II eu égard à la mauvaise vie dudit Villon II, il était banni pour dix ans de la ville, prévôté et vicomté de Paris (5 janvier 1463), Ëperdu de joie, Ie poète adresse à ses juges un grand merci, bien sincère, quoique très ampoulé (\a poésie laudative ne fut jamais son fait), et à Garnier, II clerc du guichet II, un véritable chant de triomphe : Que vous semble de man appel, Carnier? F eis je sens au folie?

T oule beste garde sa pel'; 'peau.

Qui la contraint, efIorce au lie, Selle peuh, die se deslie.

Quant done par plaisir voluntaire Chanlee me fut ceste omelie, Estoit illors temps de may taire?

A cette explosion de joie on s nt combien l'alerte avait été chaude. II chantait d'un tout autre ton quelques jours auparavant, la veille

peut-être, quand ]a sentence du Châtelet lui fut signilìée et que sur Ie coup de ceUe dure nouvelle il écrivit son épitaphe, Car il se voit mort déjà, son corps pendu au gibet et balancé au vent: Freres humains qui après nouS vivez, N'ayez les cuers contre nous endurcis, Car. se pitié de DOUS povres avez, Dieu en aura plus tost de vous merc;s, Vous nous voiez cy attachez cinq, six:

Quant de' la chair, que trap a vans nourrie, Elle est pieça' dévorée et pourrie, EI nous, les as, devenons cendre et pouldre.

De nostre mal personne ne "en rie; Mais priez Dieu que taus nous vueille absouldre!

. pour ce c;ui esl de depuis longtcmps.

Se vous clamons' freres, pas ne devez Avoir desdaing, quay que fusmes occis Par justice. T outeslois, vous sçavez Que taus hommes .n'ont pas bon sens .r ssis; E"xcusez nous, pUlsqu e so mes tranSSlS , Envers Ie lils de la Vierge Marie, Que sa grace oe soit pour nous tarie, Nous pr"servant de l'inlernale 10uJdre; N01JS sommes mors, ame oe DOUS harie".

Mais priez Dieu que taus nous vueille absouldre I La pluye nous a debuez et lavez, Et Ie soleil dessechiez et noircis; Pies, corbeaulx. nOllS ont 1 3 yeux cavel.", Et arrachié la barbe et les sourcis.

Jamais nul temps nOllS ne sommes ag is:

Puis ça, puis la, comme Ie vent vari", A son plaisir sans cesser nous charie, Plus becquetez d'oiseaulx que dez à couldre.

N e soiez Clone de nostre conlrairie: Mais priez Dieu que taus nous vueille absouldre I Prince }hesus, qui sur taus a maislrie, Garde qu'Enler n'ait de nous seigneurie A luy n ayons que laire ne que souldre'.

Hommes, icy n a point de mocquerie; Mais priez Dieu que taus nous vueille absouldre !

. appelons.

.. morls.

.. tourmen!e.

" creusés.

, régler,

Voilà sans doute Ie chef-d'æuvre de Villon. CeUe vision salSISsante est la vraie conclusion du T eslamenl. La mort qui Ie gueuait depuis si longtemps Ie tient enlìn, Elle va jouer avec son cadavre aux jeux qui lui plaisent si fort. Et I'âme? Elle ira où il plaÎt à Dieu. Mais la Vierge Marie est bien puissante; et Villon, condamné par la justice humaine, peut encore se sauver devant Ie tribunal de celui qui lit dans les cæurs. Ainsi iI adresse son suprême appel au juge du ciel comme à ceux de la terre. A ses II frères humains )) il demande un peu de pitié. Qui sait si les conseillers du Parlement ne furent pas plus touchés de ceUe émouvante prière que convaincus du bon droit de sa cause? La poésie, qui n'a jamaisdonné de pain à Villon, l'aurait au moins une fois arraché à la mort. Nous ne savons si ce fut pour longtemps, Oélivré par l'arrêt de la cour, il dut quiller Paris. Que devint-il? Plus un seul document qui nous renseigne. \'illon disparaÎt. De bonne heure la légende s'est emparée de son nom, ViIIon devient un maître subtil en l'art de se procurer de bons repas aux dépens des naïfs, II doit cette réputation au recueil des Repues F ranches, composé à la /in du siècle par des gens qui ne savaient même pas quïl eût écrit des vers. II faut rejeter neUement cette sotte tradition. Que Villon ait parfois dÎné copieusement avec de l'argent qui ne lui coûtait guère, no us Ie savons, mais nous savons aussi que les jeûnes ont été dans sa vie plus fréquents que les festins, et en tout cas jJ ne saurait être question de faire de 1m un pique-assieue ou un écornifleur vulgaire. Nous n'admettrons pas davantage qu'il ait été' un II escarpe II, même II sympathique II. Les mânes de Philippe Sermoise ne réclament sans doute pas de nous ceUe vengeance. Et il n 'y a pas d'autre cadavre dans sa vie, que nous sachions, II a volé! C'est beaucoup, mais c'est tout. Et encore ne sommes-nous sûrs que d'un cas, l'affairedu Collègede Navarre. Quïl y ait eu dans sa vie d'autres vols, d'autres larcins. c'est possible et même probable; quïl soit un dévoyé, un pilier de tavernes et de mauvais lieux, rien n' est plus certain, Mais ne donnons pas une expression trop sinistre à cette physionomie mobile et joyeuse qui a été assombrie surtout par la faim et Ie malheur. Ne soyons pas dupes de la franchise de ses aveux. Non que ses conlìdences ne soient très sincères, t::.lles Ie sont tellement qu'jJ est facile d'en abuser, On est tenté d'y voir une sorte de mépris de I'opinion publique, et il est certain quïl n'ignore pas la portée de ses paroles, Dans celie mesure, on peut parler de son cynisme, mais c'est un cynisme qui n'est pas déplaisant, parce qu'il ne s'y mêle pas l'ombre de vanité, Où I'on risque d'être tout à fait injuste, c'est quand on accepte trop aisément sa franchise comme une sorte de monnaie courante. Cette monnaie est au contraire d'un si haut titre que toute comparaison devient chanceuse et incertaine. Nous ne croyons pas que l'histoire de la littérature française présente un second cas d'une sincérité aussi entière, aussi dépourvue de tout motif intéressé. Mon-

taigne lui-même ala coquetterie de ses défauts et il nous fait les honneurs de sa personne avec une secrète satisfaction de propriétaire. Villon n'a pas de ces roueries ni de ces arrière-pensées. II se montre tel qu'il est, sans plus, et Ie fait est si rare que, faute d'habitude, on devrait hésiter avant de porter un jugement trop duro Comment expliquer cette absence totale d'amour-propre C'est que Villon lui-même, tout pénétré de ses erreurs et de ses fautes. n'a jamais désespéré de son cas, La société I'a cru au fond de I'abime : lui a toujours été persuadé qu'il pouvait tomber plus bas. II n'a peut-être plus beaucoup de honte à I'égard des autres, iI n'a pas complètement perdu sa propre estime. II sait qu'iI vaut mieux que sa vie, et c'est pourquoi iI nous la raconte sans réserve. Pour apprécier cette attitude, il faut se rappeler dans quel pays dévasté par la guerre iI a grandi, au milieu de quel bouleversement moral se sont formées ses premières habitudes. Y a-t-il beaucoup de différence entre Ie brigandage organisé de la guerre de Cent ans, approuvé et pratiqué par les plus grands du royaume, et un vol de 120 écus d'or au Collège de Navarre? Villon avait la vue trop claire pour ne pas faire ce rapprochement: il sait bien qu'entre Ie pirate Diomède et I'empereur Alexandre la distinction essentielle est que I'empereur travaille en grand. La comparaison n'est peut-être pas Aatteuse pour Ie monarque, mais Ie pirate en sort à son honneur, et Villon aussi. T outefois, la grande raison pour laquelle iI ne s'est jamais abandonné, c'est que, si la société I'a rejeté de ses cadres, elle n'a pu Ie chasser de la communauté des fidèles. Dans la cité des âmes, il ne doute pas que la sienne ne compte pour autant que I'âme du (( feu Dauphin n lui-même. Villon croit dévotement à Notre- Seigneur et à Notre-Dame, sa bonne mère, et il est comme I'enfant prodigue qui compte toujours sur I'amour du père pour obtenir un jour son pardon. Voilà pourquoi, en dépit que nous en ayons, il se sent très près de nous. Sa vie, qui fait notre étonnement, ne I'a jamais séparé à ses yeux du reste de I'humanité, Elle lui a permis, toutefois, de regarder I'humanité d'un biais qui n'est pas ordinaire. Elle a donné à sa poésie un sens et une profondeur qu'on chercherait en vain chez ceux qui ront précédé. Tous ils ont été des gens bien rentés et heureux, ou tout au moins ils ont pu se faire une place honorable dans Ie monde de leur temps. On comprend qu'ils aient accepté une conception de la poésie Iyrique qui supposait un ordre immuable de la société, une hiérarchie bien établie. Ce bel arrangement, iI est vrai, n 'est plus guère qu' un souvenir au milieu des troubles de la guerre de Cent ans, mais les poètes, qui ne souffraient pas trop du nouvel état de choses, n'ont pas su rompre avec une tradition surannée. De là ce qu'il y a de conventionnel dans cette poésie (( courtoise n, même chez les plus sincères, comme Christine de Pisan et Charles d'Orléans. De par sa vie tourmentée et malheureuse, ViIlon, né poète, devait échapper d'entrée de jeu à l'influence de la tradition: la faim prête un aspect très particulier à I'universo Plus d'artifices, plus de conventions, la vie I'a mis en contact direct avec les dures réalités. II ne chante plus seulement I'amour, car au plan où il vit, on voit trop dairement qu'aimer n'est pas la seule affaire, ni même I'affaire essentielle: la pauvreté, la misère, la mort, voilà ce qu'il observe et ce dont il dépeint I'horreur. Et quand iI parle de I'amour, c'est d'un tout autre accent que ses devanciers. II a donc retrouvé ou renouvelé tous les grands thèmes Iyriques. Cet homme du xv e siècle est un homme de tous les temps. La poésie de son devancier Charles d'Orléans a Ie charme des jolies choses qui sont dessinées sur un modèle archaïque; elle est d'un tour qui rappelle une époque, moins que cela, Ie rêve d'une époque. II yadans les vers de Villon quelque chose d'universel et de profondément humain. II n'avait pas tellement tort de vouloir se rattacher à nous. Si, malgré tout, il a été longtemps délaissé, si même aujourd'hui iI est plus admiré que lu, c'est que son æuvre n'est pas toujoursd'accès facile. Non que sa langue ait beaucoup vieilli. Mais les allusions au Paris de son époque sont si fréquentes, elles supposent une connaissance si minutieuse des hommes et des choses de ce temps-Ià que, trois quarts de siècle après, ses lecteurs en étaient déjà désorientés. N ous sommes mieux partagés, car I'érudition contemporaine a éclairci beaucoup de ces obscurités. T outefois, il reste des énigmes ici ou là, et c'est dommage, car c'est surtout dans ces allusions que se déploie sa verve frondeuse et caustique. Tout un côté du Testament nous échappe ainsi en partie. II est vrai que la bonne humeur enveloppe I'æuvre entière. Cet homme qui avait tant de raisons d'être triste, et qui I'est souvent, est resté néanmoins, et en même temps, gai jusqu'à la fin. (( Je ris en pleurs n, telle est sa devise. Les malheurs n'ont jamais émoussé son esprit, et la qualité de cet esprit est assez nouvelle dans la poésie française. L'esprit de Charles d'Orléans est celui d'un homme du monde, fait de mesure et de tact, admirable quand iI s'agit d'éviter Ie ridicule et de se mouvoir avec aisance dans les limites étroites d'un monde tout conventionnel. L'esprit de Villon est celui d'un homme qui, par delà les attitudes et les masques, voit à plein la

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