LE MOYEN ACE
LES <EUVRES DE VILLON, celles deCoquillart et de Baude, ne nous rappellent guère la poésie artificielle de leurs devanciers.
T outefois ces trois poètes ont été, quoiqueàdes titres divers, des poètes parisiens; ils ont écrit pour des maîtres de I'Université, pour des c1ercs, des étudiants, en un mot pour des gens instruits: leurs lecteurs sont des bourgeois san s doute, mais qui ne sont très différents ni par leurs goûts ni par leur culture du public qui se plaisait auxæuvres de Christine de Pisan ou de Charles d'Orléans. Au contraire, bien loin des cours royales et seigneuriales, bien loindes tavernes de la grande vi lie, au fond des provinces de France, dans d'humblesvillages, on voit apparaÎtre à la même époq ue une poésie toute nouvelle d'aspect, qui s'adresse à de frustes auditoires de campagne et qui ne doit rien à aucun des maîtres du XIV c ou du Xv e siècle. Quelques manuscrits du temps nous ont conservé une partie d:: cette production, mais i\s n'en nomment pas les auteurs. D'où viennent ces chansons anonymes? D'où dérive ceUe II veine de poésie toute neuve, abondante, fraîche et savoureuse )), qui nous repose si agréablement des (( fatigantes allégories et de la lourde imitation du latin)) (C. Paris)? Ya+illà, comme on aime à Ie dire, un épanouissement soudain de poésie ? Est-ce la voix même du peuplede France qui, de ces temps lointains, arrive jusqu'à nous? A y regarder de près,la (( chanson populaÌre)) est moins nouvelle qu ïl n 'y paraÎt tout d'abord. F euilletons les recueils qui nous I'ont transmise: chants d'amour, plaintes de malmariées, pastourelies, chansons satiriques, chansons à boire, II romances )), ces formes et ces thèmes nous sont connus: ils viennent en droite ligne des troubadours et des trouvères du XII" et du xm e siècle. II n 'y a pas création, mais survivance. Et si ces chansons ressemblent si peu aux ballades d'un Machault, qui lui aussi continue I'æuvre des trouvères, c'est que nos auteurs de village n'ont pas lu Jean de Meung. lis ne songent pas à moraliser, i\s ignorent I'allégorie. De là Ie charme et la fraîcheur de ces petites pièces, où s'est peut-être conservé Ie meilleur de la tradition du passé. Elles sont inséparab!es de la musique comme I'étaient également les chants des trouvères. La chanson populaire, c'est la chanson courtoise passée au village. De même les II gestes II de I'époque féodale se prolongeront très tard dans les livrets de la (( Bibliothèque bleue )). C'est une poésie populaire d'intention, mais non d'origine, Elle s'adresse au peuple, mais elle ne vient pas du peuple, V oici une pastourelle :
Cl Gente pastoureUe au cueur gay, Qui moutons gardez en la prée, La vostre amour m'y soit donnée, Et la mienne vous donneray,
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VNE Cl CHANSON POPULAIRE>> DU xv. SIÈCLE.
It Gentilz gaUans de France - Qui en la guerre aUez, Je vous prie qu'il vous plaise - Mon amy saluer. )) Cl Comment Ie saluroye, - Quant point ne Ie congnois ? >> - (( II est bon a congnoistre : - II est de blanc armé, - II porte la croix blanche, - Les esperons dorez, - Et au bout de sa lance - Ung fer d argent doré. >> - It N e plorés plus, la belle...)) (B, N., ms, franç. 12744).
Je prensisse. moult grant plaisance, eel Ie, de voz moutons garder, Mais que ce fust en esperance Qu'" vallS me voulissiez aymer.
V ostre regard et voz doulx yeulx, V ostre face tant collorée, Ont mis mon cueur en grant E.ensée:
Point je ne dors, ains; m'aist Oieulx. " D
" prendrms.
"Dieu me sauve!
La pastourelle fut bien saige, Et respont gracieusement :
(( J e n ay pas Ie cuer si vollaige Quïl you. semble, par mon serment.
Car j"ay mon pastoureau tout quis", Le plus beau de ceste contrée Et si lui ay m'amour donnée: ' S'il m'ayme bien, si fais je luy. D Et voici une romance renouvelée des (I chansons de toile II du xm e siècle :
"tout trouvé.
La belle se siet au pié de la tour Qui, pleure et sou plIe, ' l\lalne grant marhre.
Aussi grant doullour; Et en grant doullour. et en .Brant doullour Son pere luy demande : Cl bile, qu'avez vous} )) Son pere lui demande: Cl Fille, qu'avez vous} Voullez vous mary, ou si voullez seignour} D Cl Je ne veulx point avo;r mary, Je veulx avair Ie mien amy Qui pourrist en la tour, >>
Cl Ma fo y , ma bellelille, à cella fauldrés vous": "vous n'y réu.sircz pas. Car iI sera pendu dema;n au poinct dU J 'our. D It Et pere. "on Ie pend, enterrés moy essoubs. Si" diront les gens: ce sont loyaux amours, D " alors.
Vlo - PHILIPPE DE COMMINES
:; Philippe de Comm;nes naquit en 1446 ou quelques années plus lôl. II a élé Ie principal conseillerdu ro; Lou;s XI. Le ro; mort, ;llu; fallut six ans pour retrouver auprès de Charles VIII une part de son ancien crédit, Dans l';nlervalle on l'enferme à Loches, puis à Paris; on Ie relègue enfìn à Dreux, et il est en outre condamné à rest;tuer aux La Trémo;lle des terres mal acqu;ses. Rentré en faveur, ;1 accompagne Ie roi Charles VIII dans l'expédwon d'ltalie (1494-1495), A l'avènement de Lou;s XII, il estécarté de la cour, y rev;ent en 1505, fait partie de la suite du roi dans la campa![ne de Gênes, après quo; Ie reste de sa vie nous échappe. II meurl probablement en 1511, dans son château d'Argenton. Ses Mémoires sont d;visés en huit I;vres, dont les six prem;ers lraUent du ro; Louis XI (à partir de 1464 env;ron) et les deux dern;ers sont consacrés à l'expédition d'Ital;e : ma;s ces divisions sont du fait des éditeurs.
La première édition est de 1524 pour la prem;ère partie (/;vres I-VI) et de 1528 pour la seconde (livres VII-VIII). La meilleure édilion moderne esl l'éd. B. de Mandrol, 2 vol., 1901-1903.
Sur la vie el l'æuvre de Commines, Voir, outre la préface de l'éd. de Mandrot: Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. I; A. Mo/inier, les Sources de I'histoire de France, t. V, n" 4663, A côté de l'ouvrage de Commines on ne peut guère citer, du côlé frança;s, que le]ournal de Jean de Roye (1460-1483), éd, B. de Mandrot, 2 vol., 1894-1896, plus connu sous Ie litre, absolument ;njustifìé, de Chronique candaleuse, A PRÈS Ie Testament de Villon, Ie livre de Commines est I'æuvre la plus remarquable du Xv e siècle, et c'est aussi celie qui nous fait Ie mieux comprendre la France d'après la guerre de Cent ans. Quand Philippe de Commines, ancien conseiller du roi Louis Xl, commence à écrire ses Mémoires, il a environ quarante-cinq ans. II vient de passer quelques mois dans une de ces cages de fer dont Charles \ 111 avait hérité avec la couronne et il est relégué dans son château de Dreux, où il peut méditer à loisir sur l'ingratitude des princes (1489). T outefois il ne s'attarde pas à d'inutiles mouvements de rancune. C'est un sage, que la disgrâce n'a point aigri. II a joué un grand rôle, et il sait que son heure peut revenir encore. Elle devait revenir en effet. En attendant, il se délasse à mettre par écrit I'histoire d'un roi qui savait distinguer ses amis de ses ennemis. II est visible que Ie sujet I'a attiré, et quïl a abordé sa tâche avec plaisir, On peut croire qu'il y serait venu aisément de lui-même, au cas où I'archevêque de Vienne, Angelo Cato, ne I'eût point invité à II mettre par mémoire " ce qu'il avait (( sceu et congneu des faits du roy Loys unzeiesme, à qui Dieu face pardon)), En tout cas Ie prélat ne pouvait s'adresser mieux. Personne n'avait approché Louis XI de plus près, personne ne I'avait connu plus intimement. Depuis 1472, en effet, Commines avait fait partie du petit groupe de fidèles dont Ie roi ne se séparait guère que pour les envoyer en mission et dont il écoutait volontiers les avis, sans toujours
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<1..GÜ"audon.
STATUE TOMBALE DE PHILIPPE DE COMMINES (musée du Louvre),
les SUlvre, Louis XI estimait Ie dévouement de Commines et la sûreté de son jugement. Commines admirait Ie roi pour sa pénétration, sa finesse, son sens des affaires, sa connaissance des hommes. II était venu à lui de son plein gré, et par choix. Né en Flandre, iI avait commencé par servir son suzerain, Ie duc de Bourgogne. II était à Montlhéry avec Charles Ie Téméraire, en qualité d'écuyer, C'est là qu'il commence son apprentissage de la vie. II note avec étonnement à quoi tient Ie sort des batailles et pour quelle large part Ie hasard entre dans Ie succès ou la défaite; iI ne voit dans les chevaliers pesamment armés que de médiocres combattants, très inférieurs aux archers; dans les négociations qui suivent, il découvre que les diplomates font de meilleur travail que les hommes d'armes et qu'on réussit mieux en traitant avec son ennemi qu'en lui faisant la guerre. Ce n'était pas I'avis de Charles Ie Téméraire, et bientôt Commines dut s'aviser qu'entre ces deux hommes qui dominaient Ie monde, Ie due de Bourgogne et Ie roi de France, Ie plus sage et Ie meilleur politique n'était pas celui qu'j\ servait, Un jour vint OÙ iI put les comparer de près, C'était à Péronne. Par un coup de souveraine imprudence, Louis XI s'était mis entre les mains de son adversaire, au moment précis OÙ iI venait de soulever les Liégeois contre lui, Pendant quelques jours Ie sort du roi de France resta douteux, mais finalement Ie sang-froid et I'habileté du suzerain triomphèrent des rancunes et de la colère défiante du vassal. Commines avait observé tous les détails de ce duel, OÙ I'enjeu était I'avenir du royaume de France, et iI contribua même à calmer la fureur du duc. Louis XI n'oublia jamais ce service : il est possible que dès ce mois d'octobre 1468, qui avait failli lui être si funeste, iI ait songé à s'attacher Commines. Mais ce n'est qu'en 1472, au fort de la campagne de J\Jormandie, que Commines quitta brusquement Ie camp bourguignon pour passer en terre royale. (( Envyron ce temps, je vins au service du Roy, )) nous dit-il, et c'est tout ce que nous saurons jamais de cet événement décisit de sa vie, On est tenté d'être surpris de cette défection, Mais Charles Ie T éméraire était Ie vassal de Louis XI; les frontières de leurs domaines, qui se joignaient, ne présentaient pas d'obstacle infranchissable, car plus d'une ville, plus d'un lambeau de territoire passait de I'un à I'autre fréquemment, au gré des circonstances et des accords changeants; sur une grande partie des possessions bourguignonnes on parfait français; quelques seigneurs relevaient à la fois du roi et du