LE MOYEN AGE
.\ , ïi \
-'vi'
rigoureux. II inspire con fiance, II croit à la dignité de I'histoire : de là un style tendu, volontaire, dont I'emphase peut rebuter, mais qui a vraiment quelque chose de noble et de grand, La phrases'essaieàretrouver Ie rythme de la période latine et y réussit souvent; déjà Alain Chartier avait connu ce secret, mais Chastellain pousse la recherche plus loin, et son vocabulaire abonde en termes calqués sur Ie latin.
Jean Molinet a donné à la Chronique de Chastellain une suite qui va de 1474 à 1506, mais si son livre a une valeur documentaire certaine, il n'y faut pas chercher d'autres mérites. Avant lui, Olivier de la Marche avait écrit une Chronique singulièrement plus colorée, où il s' attache surtout à faire revivre les magnificences de la cour de Bourgogne : iI fut run des ordonnateurs des fêtes de LilIe, dont il nous a laissé une description complaisante. 1\ est à noter qu'il n'a pas terminé sa Chronique; seule la partie qui va de 1435 à 1467 est rédigée; pour la période suivante, et jusqu'à 1488, nous n'avons que des notes, D'autre part, la Chronique de Chastellain et celIe de Molinet n'ont été connues qu'au XVle siècle. Ce n'est donc pas leur æuvre historique qui a valu à ces trois écrivains I'admiration de leurs contemporains, On a vu en eux surtout des poètes, I\s ont fondé r école des grands rhétoriqueurs, qui forme la transition entre Charles d'Orléans et Clément Marot, car, en dépit de Baude et de Coquillart, Villon est resté un isolé. Le terme de II seconde rhétorique II a eu à I'époque un sens un peu floUant, mais dans l'ensemble il s'applique à la poésie par opposition à la prose, Les grands rhétoriqueurs sont donc tout simplement les poètes de la fin du Xv e siècle. On ne peut pas dire qu'ils marquent un progrès sur leurs prédécesseurs, Com me eux et sur leur modèle, ils s'appliquent à combiner les enseignements de Jean de Meung et les traditions de la poésie Iyrique courtoise : débats, casuistiq ue amoureuse, my thologie, allégorie, c'est Ie même bagage poétique et ce sont les mêmes procédés. Mais ce n'est plus la même fraîcheur: on a l'impression d'une perpétuelle redite, et presque d'un radotage, Déjà dans sa cour de Blois, Charles d'Orléans, l'exquis poète, nous fait parfois l'effet de rimer ses rondeaux mélancoliques pour une génération disparue. Comment admettre que, d u temps de Villon et de Louis X (, de pâles imitateurs puissent se com pia ire encore à ces vieilleries? lIs ont trouvé pourtant des lecteurs, et même des lecteurs enthousiastes, L'illusion ne se dissipera que très lentement. En attendant, les grands rhétoriqueurs tirent parti de la situation et leur fécondité est merveilleuse, Elle leur coûte peu, car. de l'héritage de leurs prédécesseurs i\s retiennent surtout une disposition à moraliser en tout sujet, et rien ne prête au développement facile comme un thème de morale. Le poète Iyrique qui au XII C siècle était avant tout Ie chantre de I'amour n'est plus guère, trois siècles après, qu'un prédicateur verbeux de lieux communs très rebattus. Cette tendance, il est vrai, est visible dès Ie temps même de Machaut, mais à la fin du Xve siècle elle est devenue irrésistible, II s'y mêle en outre un élément inquiétant de bizarrerie. Olivier de la Marche s'éprend, par une nuit de décembre, d' une dame dont les précieuses qualités apparaissent soudain à son esprit étonné. Sur quoi i\ décide, séance tenante, pour plaire à cette beauté, de lui confectionner un habit qui des pieds à la tête l'enveloppera de vertus, 1\ commence par les pantoufles, puis viennent les souliers, les chausses, les jarretières et successivement tout l'attirail du costume féminin de I'époque; mais pantoufle, comme chacun sait, signifie humilité, et soulier diligence, et chausse persévérance, et ainsi de suite, Mettons donc nos pantoufles, et soyons humbles; chaussons nos souliers et soyons diligents; et chacune de ces vertus est dûment illustrée par une anecdote en prose empruntée à la Bible ou à I'histoire. Est-ce un journal de modes, un recueil d' II exemples)) ou un catéchisme ? Et Ie Triumphe des Dames (composé vers 1493) est une des meilleures compositions d'Olivier de la Marche. Pourquoi les douze Dames de Rhétorique, Science, Eloquence, Gravité de Sens, Noble Nature, etc., apparaissent-elles en songe à Antoine de Vergy, seigneur de Montferrant, pourquoi I' (( araisonnent II -elles si longuement ? C'est pour qu'il veuille bien remontrer à Chastellain j'injus-
LA COUR DE CHARLES LE TÉMÉ.RAIRE. - D'après un manuscr;t (B. N., franç, 2689) de la Chronique de Georges Chastellain. Le vieillard qui se tient debout, un livre sous Ie bras, à la dloite du due, est sans doute Chastellain. La femme agenouiIlée, que tous les assistants écoutent, est un pelsonnage allégorique, "Clel Entendement D, Le due est morne et pen.if D, car il vient de succéder à son père (1467) : Clel Entendement l'exholte à leplendre courage.
la tête des chevaliers d'élite à qui il accorde cette précieuse distinction; en 1453 il donne à Lille une fête magnifique au cours de laquelle les seigneurs de son entourage viennent à l'envi promettre (( à Dieu, à Notre-Dame, et aux dames )) qu'ils iront guerroyer Ie T urc. Pendant plusieurs années on caressa I'idée d'une nouvelle croisade; puis, quand on eut bien joué avec ces souvenirs d'autrefois, on revint au présent, et chacun resta chez soi. Mais il demeurait dans les âmes une parcelle de cet enthousiasme, et les livres que lisait la noblesse bourguignonne I'entretenaient dans ce cuhe du passé, Philippe Ie Beau s'entoure d'un monde de secrétaires qui, à son inspiration et parfois sous sa surveillance, traduisent en français les chroniques latines et meUent en prose les belles chansons de geste de la France féodale. C'est ainsi que Jean Vauquelin, traducteur zélé et calligraphe émérite, renouvelle pour les lecteurs du Xve siècle les exploits du vieux Girart de Roussillon (1447). Charles Ie Téméraire à son tour reprit ces traditions: en face du roi embourgeoisé et mesquin qu'était Louis XI, il représente la chevalerie brillante et hautaine. Granson, Morat et Nancy dissipèrent ces rêves, mais Ie souvenir s'en conserva un instant et, en tout cas, tant qu'i\s durèrent, ils ne furent pas sans influence sur la réalité. Les représentants les plus célèbres de I'école bourguignonne ont tous été des serviteurs fidèles de la maison de Bourgogne, dont ils ont exahé la mission et vanté les splendeurs, Le plus grand nom de cette école est celui de Georges Chastellain, que les contemporains ont appelé (( Ie grand Georges II. 1\ est surtout connu aujourd'hui par sa Chronique des choses de ce temps, qui embrasse la période de 1419 à 1475 et dont nous n'avons plus que des fragments, du reste étendus. lIs permettent de reconnaître en lui un véritable historien. 1\ s'etforce d'écarter ses préférences ou ses antipathies personnelles et juge de haut les princes contemporains. II n'admet pas la raison d'Etat. II demanderait volontiers aux souverains, dans la conduite de leurs atfaires, les mêmps vertus qu'on exige des simples particuliers, et ce n'est pas naïveté d'érudit ignorant des choses de la vie, Grand voyageur, il a fréquenté les cours, conversé avec les hommes d'Etat, pris part aux combats: c'est un homme très bien informé. II n'a peut-être pas la souplesse intellectuelle d'un Commines, mais il a un idéal mieux défini et plus