LES LETTRES A LA COUR DE BOURCOCNE
du royaume, Commines n'admet pas Ie règne du bon plaisir, II a horreur de la cruauté, de I'arbitraire, II veut que Ie peuple soit heureux, que Ie souverain Ie fasse entrer dans ses calculs, qu'il en soit aimé.
II note que Louis XI n'a pas su gagner I'affection de ses sujets, et iI ne l'en félicite pas. Du reste nulle sentimentalité dans ces vues, ni même aucune trace de fraternité chrétienne ou simplement humaine. C'est un homme qui a médité les leçons de I' expérience, II sait que la modération est la grande vertu : il a calculé que la violence ne rapporte rien. Lucidement, froidement, il préfère ce qui réussit. La guerre ne lui dit rien qui vaille. Elle est trop coûteuse et trop aléatoire. Mieux vaut biaiser, céder même, quitte à reprendre ses avantages par une méthode moins brutale et plus sûre, II croit aux négociations et même aux intrigues. II est diplomate dans I'âme, II a bien vu Ie rôle que jouera la monarchie en France, seulement ilia voudrait prudente, mesurée, s'appuyant sur Ie peuple, II envie certains avantages de I'Angleterre : les bouleversements politiques y ont été inouïs, iI y a eu en ce pays plus qu'ailleurs des changements de lOis et de dynasties, mais on n'y massacre pas les pauvres gens et on n 'y brûle pas les maisons. II voit trop de ruines en France. Si on veut les relever, qu'on consulte Ie peuple sur les dépenses et sur les guerres. II n'indique pas la méthode, mais Ie principe était bon à proclamer, et, venant d'un conseiller des lOis, l'idée avait du mérite, On pourra trouver cette sagesse bien terre à terre et bien sèche, et nous avons peine à faire de Louis XI notre hélOS. II est certain que Commines n'est pas un grand caractère. II s'est laissé trop facilement enrichir aux dépens des autres, et peut-être la diplomatie telle qu'il I'entend ne comporte-t-elle pas assez de scrupules. Mais notons qu'iI fait des réserves même à I'égard de Louis XI, en qui il est loin de tout admirer, et prenons garde qu'il n'a pas en vue une société idéale, mais I'Europe de son temps, encore meurtrie de la guerre de Cent ans. Après un siècle de tueries et de pillages, la ruse est un grand progrès sur la violence, et elle peut conduire insensiblement à la franchise et à I'honnêteté, Sans compter que la politique de Commines n'est pas en premier lieu une politique de ruse, c'est une politique de résultats, Qui en a Ie profit en a I'honneur, aime-t-il à répéter. Mais iI n'admet que les résultats qui durent, et on s'estimerait heureux que ceux qui sont venus après lui en Europe n'aient jamais cherché à obtenir des résultats durables que par les moyens qu'il a préconisés.
S'il n'a pas voulu faire æuvre d'historien, ses Mémoires sont une des sources les plus importantes de I'histoire de son temps. II n'a pas dit tout ce qu'iI savait, mais tout ce qu'il nous a dit est exact. Ses jugements sont aussi sûrs que ses dires : iI a tracé de Louis XI et de Charles Ie Téméraire des portraits étonnants de justesse et dïmpartialité, Seule chez lui la forme désappointe un instant. Commines a peu fréquenté les livres, et il y paraÎt. Sa phrase est volontiers longue, embrouillée, surchargée. Le ton est nonchalant, familier, la langue très près de I'usage courant. Ce n'est pas tout à fait Ie style qui conviendrait à une manière abstraite comme la sienne, Mais tout ce que la vie la plus active peut apprendre à un observateur supérieurement doué, qui est resté au centre des choses, il Ie sait, et d'une science bien assimilée. II est à I'aise au milieu des hommes et des événe ments. II a jeté un regard pénétrant sur son époque et sur ses contemporains, et dans cet art difficile d'interpréter les caractères et les situations, il n 'a pas trouvé son égal autour de lui, saul, à I'occasion, Ie roi Louis XI. II n'est pas douteux qu'il n'ait senti ceUe supériorité. De là une ironie légère dont Ie reRet éclaire sa phrase un peu terne, Son livre gagne à être lu et relu, On n'en apprécie pas toujours d'emblée la force et la saveur.
Commines est l'intelligence la plus ouverte et la plus vigoureuse de son temps. Avant lui, il y a sans doute eu dans son pays des esprits de même
trempe, mais ils n'ont pas écrit en français, Un livre comme Ie sien est une grande nouveauté dans la France du xv e siècle, Après quatre siècles et plus, la France d'aujourd'hui peut encore y profiter.
VII. - LES LETTRES A LA COUR DE BOUR- GOGNL LES GRANDS RHtTORIQUEURS
:t Sur f'activité littéraire dans les domaines bourguignons, voir G, Doutrepont, la Liuérature française à la Cour des ducs de Bourgogne, 1909.
Avant Chastellain ou en même temps que lui, il faut citer comme chroniqueurs" du côté bourguiqnon, Enguerrand de Monstrelet (mort en 1453), dont la Chronique (éd. Douët d'Arcq, 6 vol., 1857-1862) continue celie de Froissart jusqu'à 1444, et Mathieu d'Escouchi, qui Vers 1465 compose une suite à Monstrelet pour la période allant de 1444 à 1461 (éd, G. du Fresne de Beaucourt, 3 vol., 1863-1864), Georges Chastellain (né en 1404 ou 1405,ou Vers 1415, mort en 1475), originaire du comté d'Alost, étudie à Louvain en 1430, entre dans la maison du duc de Bourgogne dès 1434, fait de longs séjours en France, accomplit de nombreuses missions, devient conseiller du duc en 1457; Vers cette époque ou un peu auparavant, il commence la rédaction de sa Chronique, puis se retire à Valenciennes vers 1467; en 1473, il devient II indiciaire n, c'est-à-dire historiographe, de la maison de Bourgogne. Ses æUVres ont été publiées par Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 8 vol., 1863-1866, Jean Molinet (1435-1507): ses Chroniques se trouvent dans la Collection Buchon, 5 vol" 1827-1828.
Olivier de la Marche (né Vers 1425, mort en 1502): Mémoires, éd. Beaune d d'Arbaumont, 4 vol., 1883-1888, Sur les æuvres historiques de Chastellain, Olivier de la Marche et Molind, voir A, Molinier, les Sources de I'histoire de France, t. I V, n · 3957 et 3961, et t. V, nO 4753. Sur tout ce qui concerne la poésie des grands rhétoriqueurs de Bourgogne, de France, de Brdagne et de Flandre, voir H. Guy, Histoire de la poésie française au XVI C siècle, t. I, I'f.cole des rhétoriqueurs, 1910; en outre H. Chamard, les Origines de la poésie française de la Renaissance, 1920. Le Triumphe des Dames, d'O/ivier de la Marche, éd. Julia Kalbf/eisch-Benas, Rostock, 1901, Sur la véritabl e interprétation du poème des Princes, voir A. Piaget, Romania, 1921, p, 161; la pièce est probablement de 1453.
Les traités de versification du XV" siècle ont été publiés par Ernest Langlois, Recueil d'arls de seconde rhétorique, 1902.
L E, règne de ouis XI s'ou re, en litt rature, par une série d æuvres bnllantes, Les poemes de V IlIon, Pathelin et Ie Franc Archer de Bagnolet, Ie Petit /ehan de Saintré et les Cent nouvelles nouvelles, Ie Jouvencel et Lalaing, il y a là de quoi iIIustrer une époque, et on n'a pas vu de fJoraison pareille en France depuis Ie XlIIe siècle. Mais il est à noter que Louis XI n'yest pour rien, Tout occupé du succès de ses combinaisons, ce politique méfiant n'a eu ni Ie temps ni Ie goût de protéger les lettres. Ala société des poètes il préfère celie de son barbier, Olivier Ie Daim; il déteste Ie faste et la littérature lui apparaÎt sans doute comme un luxe inutile. Ce n'est pas à sa requête qu'ont été écrites les Cent nouvelles nouvelles, et ce n'est pas sa cour que vante Lalaing comme Ie séjour de toute vaillance et de toute courtoisie. Commines s'est bien gardé d'écrire ses Mémoires du vivant de son maître; Villon, qui lui doit d'être sorti de la prison de Meung, ne lui a pas dédié son Testament; aucun Alain Chartier n 'apparaít parmi ses secrétaires. De là vient en partie que cette renaissance de la littérature française n 'a pas eu de lendemain. II aurait fallu coordonner une activité encore éparse, offrir aux écrivains comme un centre de ralliement, leur indiquer une direction. Louis XI n'y songeait guère, Aussi dès 1470 la production semble s'arrêter de nouveau. Pour trouver une école littéraire digne de ce nom, il faut la chercher hors de la France de Louis XI, dans les f.tats de son puissant voisin, Ie duc de Bourgogne, A un certain moment Dijon et les grandes villes fJamandes ont été des capitales intellectuelles qui semblèrent parfois éclipser Paris. L'atmosphère y était autre: alors que les désastres de la guerre de Cent ans ruinent Ie lOyaume de France et font apparaítre à plein I'insuffisance de I'idéal chevaleresque, les domaines bourguignons, mieux préservés du pillage, sont plus lents à tirer la même conclusion ; on y respire plus à I'aise, la vie y est plus large, on peut s'y permettre Ie luxe de conserver en partie les idées du passé. Philippe Ie Beau fonde en 1429 I'ordre galant de la T oison d'or et parade à
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