LE SEIZIEi\lE SIECLE
en françois par luy mesme )). L'argument, ou préface, contient une déclaration non moins explicite.
La version de 1560 a paru suspecte, en raison des négligences et même des contresens qu'elle com porte. A vrai dire, des bévues assez lourdes se rencontrent déjà dans la translation de 1541. Elles sont dues à l'inauention des secrétaires auxquels Calvin dichit et à l'incurie des imprimeurs, Si ces inadvertances se sont muhipliées dans l'édition de 1560, c'est, nous Ie avons par un témoignage de l'un de ses amis, qu'il n'a pas écrit, mais dicté toutes les additions que comportait ce texte nouveau, et qu'il a laissé à l'un de ses secrétaires Ie soin de préparer Ie manuscrit destiné aux imprimeurs. On doit donc tenir pour authentiques dans leur ensemble les deux états principaux du texte de l'Institution chrétienne, celui de 1541 et celui de 1560. 1\ y a entre eux des différences assez sensibles : celui de 1541 est plus nerveux et plus concis: celui de 1560, plus Drolixe, plus agrémenté et plus Aeuri, com me l'original latin de 1559. Mais les procédés de traduction sont pareils, et pareils les mérites. La rédaction latine était destinée aux II gens d'estude)), La translation en idiome vulgaire veut II subveniraux simples... etquasi leurprester la main, pour les conduire et les ayder à trouver la somme de ce que Dieu nous a voulu enseigner en sa parole )). C'est un ouvrage de vulgarisation. Aussi Calvin a-t-il supprimé les vocables trop techniques, ajouté des termes explicatifs, et surtout usé de la langue familière toutes les fois que Ie sujet Ie comportait.
L'lnstitution, II en laquelle est comprise)), suivant la déclaration du sous-titre, II une somme de piété et quasi tout ce qui est nécessaire à con noistre en la doctrine du salut )), est essentiellement un exposé des dogmes du christianisme, Dans la première édition (1536), toute ceUe matière était distribuée en six chapitres : I, la Loi, d'après Ie Décalogue: II. la Foi, résumée dans Ie symbole des Apôtres: III. la Prière, d'après l'oraison dominicale: IV, les Sacrements du Baptême et de la Cène: V, les Sacrements ajoutés par l'f.glise aux sacrements primitifs; \1, la Liberté chrétienne, Ie Pouvoir ecclésiastique et l'Administration civile, Au cours des accroissements de rouvrage, ce plan a subi des défor- Illations; mais, dans son ensemble, il a été respecté. L'ordonnance de l'ouvrage est simple: elle n'a rien d'original. Elle ne procède d'aucune conception particulière de la théologie ou de la philosophie : elle suit, sauf peut-être dans sa dernière partie, l'ordre adopté traditionnelleInent dans l'enseignement élémentaire de la doctrine chrétienne, Aussi bien Calvin ne se targue point de traiter des questions religieuses selon les méthodes théologiques. 1\ ne procède pas à la façon d'un docleur en Sorbonne, par définitions rébarbatives, distinctions, suppositions et autres modes scolastiques de raisonnement. La Sainte f.criture, affirme+il dans l'argument du livre, contient une doctrine parfaite, à laquelle on ne peut rien ajouter. Mais une personne qui n'y est pas exercée a besoin de quelque conduite et adresse pour savoir ce qu'elle y doit chercher, afin II d'aUeindre à la fin où Ie Saint Esprit l'appelle)). L'office de ceux qui ont reçu de Dieu plus de lumière que les autres est d'aider quiconque désire être instruit de la doctrine du salut. Cest à ceUe fin que Ie livre est composé : il n'est dans la pensée de Calvin qu'une introduction à la lecture de l'Arcien et du Nouveau Testament.
Le fondement de la doctrine est donc I'f.criture sainte, qui est inspirée de Dieu. Calvin y découvre certains traits qui lui font rejeter la thèse de l'inspiration littérale et verbale : par exemple, l'ordre des temps n'est pas toujours observé, Ie Nouveau Testament oflre des citations erronées de I'Ancien. etc. 1\ ne s'auache donc pas au texte même du livre, mais à sa substance, et il estime que la Bible est suffisamment claire, pourvu qu'on en recherche les enseignements avec Ie cceur plutôt qu'avec I'esprit.
Ainsi se trouvent éliminées tout;:s discussions de philologie et toutes argumentations de caractère scolastique, 1\ n'y a rien de technique dans la méthode de Calvin, rien qui doive rebuter ceux à qui il adresse son livre, les II simples II.
En quoi consiste donc pour Calvin la substance de l'f.criture sainte Quelles sont les idées maîtresses de sa théologie Encore
qu'il n' ait point cherché à les mettre particulièrement en évidence, elles ont frappé immédiatement ses contemporains. Rabelais I appelait Ie (( prédestinateur II, et la doctrine de la prédestination était, en effet, I'élément original de ceUe théologie. Elle est exposée dans un chapitre intitulé: De fa prédestination et de fa providence de Dieu, qui offre Ie double avantage de nous faire connaître une des pièces capitales du système théologique de Calvin et de nous montrer quelle est sa méthode ordinaire d'exposition. Calvin, ayant constaté que (e I'AlIiance de vie n'est pas également prêchée à tout Ie monde et que, même où elle est prêchée, elle n'est pas également reçue de tous II, examine comment il se fait que Ie salut est (( offert aux uns II et que les autres en sont (( forclos )). Ainsi est posée la question de la prédestination, Deux règles doivent être observées dans cette enquête: 1 0 1\ ne faut pas prétendre connaitre les choses que Dieu a voulu tenir cachées; il nous a (( testifié en sa parolle les secrets de sa volonté qu'il a pensé être bon de nous communiquer; il n'y a point de honte à ignorer quelque chose en ceste matière... il y a une ignorance plus docte que l'erreur )); 2" On ne doit pas renoncer à s'enquérir de ce que l'f.criture nous apprend sur ceUe question de la prédestination, sous prétexte que ceUe recherche est périlleuse. 1\ est ticite, il est prescrit (( d'ouvrir les oreilles à toute la doctrine qui est adressée de Dieu )). Or, (( en suivant simplement la propriété du mot )), sans s'embarrasser des diverses acceptions que des contentions superflues ont données à ce vocable, nous appelons Prédestination Ie conseil éternel de Dieu par lequel il a déterminé ce qu'il vouloit faire d'un chascun homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation... Selon donc que I'Escriture monstre clairement, nous disons que Ie Seigneur a une fois constitué en son conseil éternel et immuable, lesquelz il vouloit prendre à salut, et lesquelz it vouloit laisser en ruine. Ceux qu'il appelle à salut, nous disons qu'illes reçoit de sa miséricorde gratuite, sans avoir esgard aucun à leur pro;:>re dignité. Au contraire que l'entrée de vie est forclose à tous ceux qu'il veuh livrer en damnation et que cela se fait par son jugement occuhe et incompréhensible, combien qu'il soit juste et équitable. )) Ce dogme, Calvin Ie dégage de l'enseignement de (( rApôtre )), c'est-à-dire de saint Paul. 1\ refute brièvement les opinions de saint Ambroise, de saint ]érôme, d'Origène, de saint Augustin, écarte une (( subtilité II de Thomas d'Aquin; puis il développe sa propre thèse neUement, en insistant sur Ie rôle du (( bon plaisir )) de Dieu dans ceUe élection et ceUe réprobation. 1\ prévoit la révohe de resprit de l'homme contre une idée si contraire à son instinct de justice, et il s'empresse d'apaiser sa protestation: (( Dieu l'a voulu ainsi! II Tout ce qu'il veut doit être tenu pour juste, parce qu'il Ie veut, Si nous ne comprenons pas les raisons de ses jugements, II iI nous faut prendre cela patiemment et ne refuser point d'ignorer quelque chose II. - Mais encore, pourquoi Dieu a-t-il prédestiné à la damnation des gens qui ne I'avaient point mérité, (( veu 'lu'ilz n'estoient pas encores? )) - Eh quoi! ne sommes-nous pas tous (( corrompuz et contaminez en vices))? (( Si ainsi est que tous hommes, de leur condition naturelle, soient coulpables de condamnation mortelle, de quelle iniquité, je vous prie, se plaindront ceux lesquelz Dieu a prþdestinez à mort? Que tous les enfans d'Adam viennent en avant pour contendre et debatre contre leur Créateur, de ce que, par sa providence éternelle, devant leur nativité ilz ont esté desvouez à calamité perpétuelle! Quand Dieu au contraire les aura amenez à se recognoistre, que pourront-ils murmurer contre cela? S'i\z sont tous priz d' une masse corrompue, ce n'est point la merveille s'ilz sont assubjectz à dampnation, Qu'ilz n'accusent point donc Dieu d'iniquité, d'autant que, par son jugement éternel, ilz sont ordonnez à damnation, à laqueUe leur nature mesmes les meme. II L'homme ne peut vouloir Ie bien par sa seule volonté, celle-ci étant corrompue par Ie péché originel. 1\ n'a pas de libre arbitre. II incline fatalement au mal.
C'est vainement que ron alléguera, assuret-il, quelques sentences de saint Paul et Ie mot du prophète f.zéchiel : (( Dieu ne veut pas la mort du pécheur, II Calvin réfute I'objection
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éclate en imprécations farouches pour protester de sa sincérité : II Si je destourne les mots en autre sens que saint Augustin ne les a escrits. qu'ilz me crachent au visage! )) II est évident que Calvin n'a Jamais cherché. dans son style. la cadence régulière ou la Huidité de la phrase. ni Ie bel équilibre des périodes : de telles élégances répugnaient à I'austérité de sa pensée. Ses mérites sont ailleurs. La qualité qu'il prisait entre toutes est la brièveté. II blâmait chez Sénèque et saint Augustin la prolixité. II se piquait d'être concis : II Que je sois déclamateur. écrivait-il. il (Westphal) ne Ie persuadera à personne et tout Ie monde sait combien je sais presser un argument et combien est précise la brièveté avec laquelle j'écris. )) II C'est se donner en trois mots. dit jmtement Bossuet. la plus grande gloire que I'art d'écrire puisse auirer à un homme! )) De ceUe brièveté même. Calvin entrevoyait les inconvénients. II se demande. dans une letlre à Farel. si sa pensée n'est point trop condensée pour rester aisément intelligible.
II savait Ie prix d'une belle ordonnance des idées. II regreUait. dans son commentaire du De clementia, de ne pas trouver chez Sénèque I'ordre. ceUe lumière du discours, Dans Ie détail de I'expression. comme il écrivait pour des II simples)). it visait avant tout à être clair, Cest pourquoi. dans Ie texte français de I'Institution. il renforçait au besoin par une image familière I'expression abstraite du texte latin primitif; il remplaçait les substantifs abstraits. de formation savante. par des infinitifs employés substantivement: il rajeunissait en 1560 Ie texte de sa traduction de 1541. la débarrassant des tours qui tendaient à tomber en désuétude.
Le mouvement est un autre caractère de son style. Parce que Bossuet, dans son parallèle fameux entre Luther et Calvin, a déclaré que Ie style de Calvin est plus triste (et aussi II plus suivi et plus châtié ))) que celui de Luther. on se représente volontiers ceUe prose comme empreinte d' une austérité monotone, En fait, elle est sévère plutôt que triste. et ceUe sévérité est loin d'être continue. Divers sentiments se partagent I'âme du réformateur et donnent à son style un ton âpre et mordant. du mouvement, parfois de la fougue. C'est l'ironie du Picard. qui se plaÎt aux quolibets ; c'est la passion du dialecticien qui anime I'argumentation, et c'est la colère même. qui profère ces injures dont Ie II beau style )) de I'écrivain serait II souillé)). au jugement de Bossuet: c'est surtout Ie désir d'accommoder la doctrine II à la plus simple forme d'enseigner)). qui, par une foule de détours. de locutions proverbiales. de métaphores familières, voire de termes triviaux, donne au texte français de I'lnstitution une saveur populaire absente de I'original latin, Rapporté à la date de sa publication, Ie grand ouvrage de Calvin est d'une originalité liuéraire quïl convient de souligner. En (5.H, un livre de théologie en langue vulgaire est une innovation. Depuis la restitution des bonnes leures. la prose française n'avait été illustrée que par des verso des romans et des contes, Dans I'lnstitution de la religion chrétienne. notre II vulgaire)) parlait pour la première fois,avec quelle éloquence! - de phitosophie, de théologie, de morale. de spiritualité. Calvin est une des gloires les plus originales de nos leures du XVI C siècle.
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GENÈVE. d'après la Sciographia de Meisner, édition de 1673. - L'éléphant de guerre est donné comme I'emblème de la forteresse calviniste.
tirée de ces autorités : (( Le Seigneur. en promeUant ainsi, ne signifie autre chose. sinon que sa miséricorde est exposée à tous ceux qui la chercheront. Or nul ne la cherche, sinon ceux qu'il a iUuminez, Finalement. il iUumine ceux qu'il a prédestinez au salut. )) En d'autres termes. Ie mérite des ceuvres est nul; l'homme ne saurait vouloir Ie bien sans la grâce de Dieu et cette grâce ne lui est octroyée que s'il est prédestiné au salut.
T elle est la thèse de Calvin sur Ie problème de la prédestination. Les théologiens catholiques - Bossuet. par exemple, dans son T raité du libre arbitre - maintiennent com me évidentes et l'existence du libre arbitre et la prescience divine; ils renoncent à les concilier, en alléguant, eux aussi, I( qu'il ne faut point refuser d'ignorer quelque chose )), Calvin. résolûment. sacrifie Ie libre arbitre de l'homme, qu'il estime incompatible avec la grandeur de Dieu et inconcevable dans l'état de misère où sont plongés les enfants d'Adam. De cette dure doctrine. jamais Calvin n'atténua la rigueur. Cest eUe qui provoqua une scission définitive entre les f.vangéliques et lui, entre I'Humanisme et la Réforme. Qu'importaient au dictateur de Genève les murmures de quelques tièdes II Nicodémites)) II appréhendait avec plus d'inquiétude Ie découragement OÙ cette espèce de fatalisme pouvait Jeter les âmes des simples. N'allaient-ils point renoncer II à toute solicitude et cure de bien vivre )) ? Pernicieuse nonchalance. contre laqueUe il réagit par des exhortationsà la patience chrétienne, dans une émouvante paraphrase de la parole du Christ : II Bienheureux ceux qui pleurent ! )) La controverse ne tient pas une moindre place dans ce traité de théologie que l'exposé de la doctrine, Tel chapitre, sur Cinq autres cérémonies faussement appelées sacrements. n'est qu'une discussion critique des enseignements traditionnels de l'f.glise, C'est là que se révèlent toutes les ressources de la dialectique de l'orateur. II puise largement dans son érudition de juriste. d'humaniste, d'f.vangélique versé dans la pratique de l'f.criture sainte. Ici, dans une peinture de la résignation chrétienne. il évoque, en contraste. Ie sage idéal qu'avaient imaginé les stoïciens: II homme magnanime.... dépouilléde son humanité.... vain simulacre de patience, lequel ne s'est jamais trouvé entre les hommes. )) AiUeurs, il allègue des textes du Décret, Ie grand recueil de droit canonique. ou encore il cite ironiquement Pierre Lombard. que les sco astiques qualifiaient de Maître des sentences. Le plus souvent. c est à I'f.criture qu'il emprunte ses exemples et ses arguments.
Au reste, rien de sec. ni de pédant, dans cette controverse. Une Hamme de passion I'échauffe et en varie Ie ton. Là Calvin accable de mépris les théologiens qui. à son gré. discutent en sophistes: II Messieurs noz maistres peuvent bien. sans grande difficulté, disputer de ces matières estans en leurs eschoUes, assiz moUement sur des coyssins. Mais quand Ie Souverain J uge apparoistra du cieI. en son throsne judicial, tout ce quïlz auront déterminé ne profitera guères. ains s'esvanouyra comme fumée, Or, c'estoit ce quïl faiUoit icy cercher. queUe fiance nous pourrons apporter pour nous deffendre en cest horrible jugement et non pas ce qu'on en peut babiUer ou mentir en quelque anglet d'une Sorbonne. )) Tantôt il s'échauffe à presser ses adversaires. tantôt it cite en témOlgnage contre eux II tous ceux qui ont la crainte de Dieu )). Parfois il
v. - FRANÇOIS RABELAIS
) François Rabelais est né, vraisemblablement. en 1494. près de Chinon, à la Devinière, domaine de son père. ravocat Antoine Rabelais, De sa première éducation on ne sa it rien de certain. Selon une tradition recueil/ie au XVII' siècle, il aurait été novice au couvent des Cordeliers de La Baumette. près d'Angers, Vers la fin de /520. on Ie trouve dans un monastère du même ordre, Le Puy Saint- Martin, à Fontenay-Ie-Comte, principale vil/e du Bas-Poitou. Comment et pourquoi est-il entré en religion;J Parmi les Cordeliers. les plus ignorants des moines. il semble égaré. I I fréquente des gens de loi, Ie lieutenant du roi au siège de Fontenay. son assesseur, ravocat général. qui se réunissent pour s'entretenir de droit et de lettres chez ravocat André Tiraqueau. On rencontre dans leurs ouvrages de grands éloges du savoirde Rabelais : (( Vir supra ætatem præterque ejus sodalicii morem utriusque linguæ omnifariaeque doctrinæ peritissimus. )) II Vir utriusque linguæ doctissimus. )) II conna;t, en
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