UN CH<EUR DE FRANCS BUVEURS
LE GÉANT PANTAGRUEL et deux de ses << apostoles)) ou << acolytes D. Vignette populaire, ornant Ie Disciple de Pantagrue/, ouvrage faussement attribué à Rabelais (1538).
seneuse et si grave, est loin d'être païenne. Les athées, les libertins spirituels sont rares parmi nos humanistes, qui presque tous rêvent d'une conciliation de la raison et du dogme, de la philosophie antique et du christianisme, La formule de leur religion est dans I'évangélisme des promoteurs de la Réforme française.
Rabelais dans ses deux premiers livres semble être en pleine union avec les f.vangéliques, II leur ouvre toutes grandes les portes de Thélème :
Entrez, qu' on fonde icy la foy profonde, Puis qu'on confondeet par voix et par rolle" Les ennemys de la saincte parolle!
" écrit.
Dans quelle mesure cette profession de foi religieuse est-elle sincère ? C'est une question délicate à trancher, En effet, d'une part, on constate que Rabelais n'a jamais atlaqué ouvertement, ni peut-être même sourdement, les dogmes essentiels du christianisme. II a parlé en termes émus du II Grand Servateur des fidèles, qui feut en Judée ignominieusement occis par I'envie et iniquité des Pontifes, docteurs. presbtres et moines de la loy Mosaïque II. II a fait une place à I'étude de I'f.criture sainte dans Ie programme d'éducation de son géant. II a peint Ie bonhomme Grandgousier priant Dieu pour son ennemi Picrochole. II a protesté de sa vénération I( pour la sacre saincte parolle de bonnes nouvelles, c'est I f.vangile )). - Mais, d'autre part, il a parodié sans vergogne quelques textes de I'f.criture; il a parlé de maintes choses sacrées avec une liberté de langage irrévérencieuse. II est donc difficile de dire avec précision OÙ s'arrêtait sa pensée dans I'examen critique des fondements de la doctrine chrétienne, Par contre, iI ne peut y avoir aucun doute sur son attitude à I'égard de la morale chrétienne. II y a un abÎme entre I'esprit du christianisme et la philosophie de Rabelais. La conscience de l'infirmité de notre nature, impuissante par elle seule à édifier des æuvres de raison comme à guider I'âme dans Ie chemin de la vertu, cette idée fondamentale du catholicisme, de I'évangélisme et du calvinisme, est diamétralement opposée à I'esprit de Rabelais. T oute son æuvre respire une confiance absolue dans la raison éclairée par la science et dans Ie cæur guidé par I'honneur, Quel avenir s'ouvre devant I'industrie humaine qui, de la simple fibre d'une humble plante, Ie chanvre, a su tirer tant de profits! (e Icelle herbe moyenante, les substances invisibles visiblement sont arrestées, prinses, detenues et comme en prison mises. A leur prinse et arrest sont les grosses et pesantes meules tournées agilement à insigne profict de la vie humaine... Icelle moyennant. par la retention des Rots aerés sont les grosses Orchades, les amples Thalameges, les fors Guallions, les Naufz Chiliandres et Myriandres de leurs stations enlevées et poussées à I'arbitre de leurs gouverneurs. Icelle moyenant, sont les nations que Nature sembloit tenir absconses, imperméables et incongneues, à vous venues, nous à elles... Par ses enfants (de Pantagruel). peutestre sera inventée herbe de semblable énergie : moyenant laquelle pourront les humains visiter les sources des gresles, les bon des des pluyes et I'officine des fouldres... II La confiance dans la générosité de la nature humaine est consacrée, en quelque sorte, par I'institution de I'abbaye de Thélème. Sans doute elle n'est fondée que pour les âmes bien nées; mais que! crédit une heureuse nature ne trouve-t-elle pas auprès de Rabelais! T oute la vie des Thélémites était employée II non par loix, statuz ou reigles, mais selon leur vouloir et franc arbitre.. En leur reigle n'estoit que ceste clause: Fay ce que vouldras, parce que gens liberes, bien nez, bien instruictz. conversans en compaignies honnestes, ont par nature un instinct et aguillon qui toujours les poulse a faictz vertueux et retire de vice, lequel ilz nommoient honneur. Iceulx, quand par vile subjection et contraincte sont deprimez et asserviz, détournent la noble affection, par laquelle à vertuz franchement tendoient, à déposer et enfreindre ce joug de servitude; car nous entreprenons tousjours choses défendues etconvoitonsce que nous est denié. Par ceste liberté entrèrent en louable émulation de faire tout ce que à un seul voyoient plaire. II Ainsi, livrée à elle-même, la nature tend à la vertu. Fais ce que vouldras est une règle de conduite pour les gens bien nés et bien instruits. L'honneur est Ie frein de I'égoïsme et Ie ressort de I'activité généreuse. II n'est pas besoin d'un autre principe de morale pour une humanité d'élite. Rabelais a pu tenir cette société de Thélème pour une chimère, mais non les principes sur lesquels ilIa fondait. Sa phi-
losophie, si I on appelle de ce nom ses idées générales sur I'homme, com porte un acte de foi dans I'excellence de la nature humaine.
L'art de Rabelais
Quelques caractères de I'art de Rabelais tiennent aux origines populaires de son livre: d'autres procèdent de sa culture d'humaniste; d'autres enfin, plus spontanés, révèlent Ie tempérament même de I'homme. C'est pour les lecteurs des Grandes Chroniques gargantuines, de Robert Ie Diable, de Fessepinte, tous ouvrages populaires, que maître Alcofribas écrit son Pantagrue/ et son Gargantua, si nous prenons à la lettre les déclarations de ses Prologues, Cette fiction admise, nous n'avons pas à nous étonner qu'il ait égayé son récit de prouesses fabuleuses en recourant aux facéties en honneur dans les almanachs et autres livres de colportage. II reste fidèle aux origines de son æuvre et à son dessein, lorsqu'il amuse ses lecteurs par des calembours, des farces, des (I charges II. II n'a d'ailleurs nul dédain pour ces effets comiques qui souvent nous paraissent vulgaires, II se plaÎt à multiplier les jeux de mots, les lapsus, les termes assonancés ou enchaÎnés par I'allitération. II remplit de coq-à-I'âne trois chapitres de I Pantagrue/ (XI-XIV): au Tiers Livre (ch. XXXVIII), il imagine une sorte de joute entre Pantagruel et Pan urge dans I'éloge du fou Triboulet : chacun des deux interlocuteurs veut avoir Ie dernier mot dans ces louanges alternées et il en résulte une double litanie de deux cents adjectifs destinés à caractériser la folie du bouffon, Dans leurs beuveries et festins, ses personnages se proposent, à la façon des paysans, des devinettes et des II attrapes II. Quant aux mystifications, elles abondent, en particulier dans Ie Pantagrue/, Les mæurs et conditions de Panurge sont un vaste répertoire de bons tours d'écoliers. Les épisodes de I'écolier limousin, du grandissime clerc Thaumaste fait quinaut par Panurge, de la grande dame de Paris odieusement maltraitée par ce dernier, ne sont que des récits de farces, parfois très grossières. L'invention comique de Rabelais a donc fréquemment une saveur plébéienne.
C'est encore sur des modèles populaires que Ie conteur s'est réglé dans ses propos familiers. Les Prologues sont des causeries pleines de bonhomie, dans lesquelles maître Alcofribas semble converser avec un auditoire fictif. II interpelle, suppose des réponses et les commente, glisse un conseil, invite à boire :
II Bonnes gens, beuveurs tres illustres et vous goutteux tres precieux, vistes-vous onques Diogenes Ie philosophe cynic? Si I'avez veu, vous n 'aviez perdu la veue; ou je suis vrayement forissu (banni) d'intelligence et de sens logical... Si veu ne I'avez, comme facilement je suis induict à croire, pour Ie moins avez vous ouy de luy parler. Car, par I'air et tout Ie ciel, est son bruit et nom jusques a present resté mémorable et celebre assez... Si n'en avez ouy parler
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UN EX-LiBRIS AUTOGRAPHE DE RABEL"'I : << Ce livre appartlent à Rabelais et à ses amls. II