‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 209 sur 402 · LE SEIZIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LE SEIZIEME SIECLE

de luy. vous veulx presentement une histoire narrer. pourentreren vin. (beuvez donc) et propos (écoutezdonc). Vousadvertissant (ahn quene soyez en simplesse pipez. comme gens mécréans) qu'en son temps il fut philosophe rare et joyeux entre mille... II (Prologue du Tiers Livre).

Ce style populaire. plus oral qu'écrit. se rencontre non seulement dans les prologues. mais encore dans les récits. Le conteur se met en scène, suspend sa narration pour apostropher ses auditeurs. multiplie les serments, les adjurations. les interjections. tous les termes et tours qui soulignent des gestes. ou correspondent à des jeux de physionomie.

De là tant de parenthèses. qui sont des explications ou des réRexions, insérées dans Ie développement. sans que Ie conteur ait recours à un artihce de style pour indiquer que sa voix change d'intonation dans ces incidents de sa causerie. De là encore tant de redites. Qu'est-ce que ces légers défauts au prix du charme que les récits de Rabelais tiennent de leur caractère populaire? Qu'importe que son style manque parfois de tenue. s'i\ nous donne la sensation de la parole vivante. s'il traduit comme par des inRexions de voix les sentiments du conteur, s'i\ imite l'accent des personnages mis en scène? Aussi bien l'éloquence académique ne manque pas dans l'æuvre de Rabelais. Qu'on lise plutôt la leure de Gargantua à Pantagruel étudiant à Paris. la II concion )) de Gargantua aux guerriers de Picrochole vaincus. Ie discours de Gargantua à Pantagruel sur les mariages contractés contre Ie gré des parents. on y trouvera ceUe ampleur et cet arrondissement des périodes qui caractérisent l'éloquence cicéronienne. Ce sont en effet des pastiches de Cicéron. comme on en rencontre chez tous les humanistes du temps. lis ne comptent point parmi les parties originales de l'æuvre rabelaisienne, L'empreinte de l'humanisme sur Ie Gargantua et Ie Pantagruel se marque encore dans Ie vocabulaire. Maître Alcofribas s'est moqué de l'écolier limousin qui I( despumoit la verbocination latiale )) ; mais i\ a lui-même. comme les Rhétoriqueurs, abusé des vocables d'origine latine. II accole sans scrupule à un vieux mot du terroir un terme de formation savante ayant Ie même sens, I1lui arrive même de donner simplement une désinence ou une forme française à un mot grec ou latin, Ëtrange procédé d'enrichissement de la langue, qui l'a amené à joindre au Quart Livre un lexique explicatif. la Briefve déclaration d' aucunes dictions plus obscures contenues au Quart Livre! N i la verve populaire. ni la culture et les affectations de l'humanisme ne caractérisent tout l'art de Rabelais, II com porte des mérites originaux, qui frappent Ie lecteur Ie plus distrait et s'imposent d'emblée à son admiration. Point n'est besoin de connaÎtre l'humanisme ni la liuérature populaire du XVl e siècle pour goûter pleinement. dans toute sa saveur. tel ou tel (( narré)). par exemple l'anecdote de la fumée du rôti payée au son de l'argent. (Tiers Livre. ch, XXVII.) Du goût de Rabelais pour Ie détail concret procède un caractère ess ntiel de son art : l'abo!ldance des éléments pris à la réalité. même dans les plus libres des créations de sa fantaisie. Rien de plus significatif à cet égard que la multiplicité des noms de localités chinonaises dans la seconde partie du Gargantua, On avait remarqué depuis longtemps que la guerre picrocholine se déroulait dans la région de Chinon. Les recherches des érudits modernes ont précisé Ie rôle et l'importance de ces noms de lieux dans cet épisode. Rabelais se représente réellement dans Ie cadre du Chinonais la guerre qu'il raconte. C'est à la Devinière. sa maison natale. que résident Grandgousier et Cargantua. La Saulsaye ou Saullaye. où Rabelais fait naÎtre Gargantua. est encore aujourd' hui Ie nom d'une prairie située à quelque distance de ceUe maison, Les noms des places fortes de Gargantua, Chavigny en Vallée, Gravot, Quinquenays sont ceux des biens de la famille Rabelais, La liste des villes alliées au géant est celie. à quelques noms près. des bourgs qu'un même procès avait ligués contre un médecin de Fontevrault. Gaucher de Sainte-Marthe. Ce personnage. d'après une tradition du XVIC siècle, ne serait autre que Picrochole; en fait. Rabelais auribue à ce dernier Ie château de Lerné qui appartenait audit Sainte-Marthe. Les opérations de la guerre picrocholine s'expliquent par la topographie de la région située entre Seuilly et La Roche-Clermau\t : elles dépendent des accidents du terrain. des vallées. des rivières. des collines que Rabelais désigne par leurs noms.

II y a donc. derrière ceUe invention fantaisiste qu'est la guerre de Gargantua contre Picrochole, un fonds de réalité que Rabelais n'a pas cherché à déguiser sous des noms d'emprunt. On a pu retrouver

de même. dans les navigations Je Pantagruel. une foule de traits qui proviennent des relation de nos navigateurs du XVI C siècle.

Cet afReurement de la réalité. voire de l'actualité locale, dans la fantaisie est un des traits de l'art de Rabelais que les travaux de la critique moderne ont particulièrement mis en lumière, La fécondité de l'invention est un autre caractère du génie de Rabelais. Elle se manifeste dans les récits par la multiplicité des détai\s qui peignent l'action et les personnages. Comme la plupart des grands artistes. Rabelais n'a pas inventé les sujets de ses récits et descriptions. Illes a empruntés aux ouvrages anciens et modernes les plus divers, Sa création a porté sUI la mise en æuvre et sur les développements, dont il a pris les éléments dans la vie même, Pareillement. ses devis, ses expositions d'idées. ses discussions frappent par leur richesse, Le signe extérieur de ceUe abondance est la prodigieuse variété du vocabulaire. Archaïsmes, latinismes, italianismes. mots de terroirs et termes de métiers se pressent et se fondent dans la phrase de Rabelais. II se donne à lui-même Ie spectacle de ces trésors du langage, il Ics étale avec faste, il les prodigue avec magnihcence.

Aces richesses verbales répond une rare abondance de faits, d'idées. de sensations, de métaphores. Dans Ie Tiers Livre notamment, l'imagination de l' écrivain transforme avec aisance tous ces matériaux en arguments dialectiques. Jamais encore notre liUérature n'avait offert d'exemple d'argumentation comparable au plaidoyer de Bridoye ou à la louange des (( debteurs et emprunteurs )), Peut-être faut-i\ voir dans ces prestigieux développements de dialectique une image de ces discussions qui meuaient aux prises pendant des heures entières maîtres et écoliers aux jours solennels des II actes )) et des soutenances de thèses, Peut-être Rabelais est-il Ie premier qui ait caricaturé ces argumentations. traditionnelles dans les U niversités depuis des sièc\es. Quoi qu'i\ en soit, ceUe virtuosité dans Ie jeu de la dialectique et ceUe redondance dans Ie développement étaient à ceUe date choses nouvelles dans la prose française. Elles ne se retrouveront, et encore à un degré inférieur. que chez Molière. La plénitude. l'exubérance, l'énormité devaient distinguer Rabelais entre tous nos écrivains,

Influence et réputation de I'æuvre de Rabe1ais

Le Pantagruel et Ie Gargantua avaient suscité la colère des théologiens et des moines; mais Ie roi. qui se ht lire à table Ie Tiers Livre, les savants. les leUrés. les artistes se laissèrent gagner par Ie rire de maître Alcofribas. On vanta Ie moderne Lucien. Ie nouveau Démocrite. Montaigne Ie classa parmi les auteurs plaisants. Les générations de l'âge classique continuèrent de Ie tenir pour un maître du rire. Elles étudièrent en outre son æuvre comme un abrégé de cette littérature et de cet esprit du moyen âge qu'elles ignoraient et méprisaient; Molière empruntait à l'anecdote de la (( femme mute)) quelques traits de sa farce du Médecin malgré lui. à la consultation de Trouillogan une scène de son Mariage forcé. Vers la fin du siècle, La Bruyère. déconcerté de rencontrer chez Rabelais tant de grossières plaisanteries à côté d'une morale exquise et d'une science I immense. déc\arait que son livre était une énigme. un monstre, Ie I( mets des plus délicats )) et Ie (( charme de la canaille II. Les facéties stercoraires et sans doute aussi l'ostentation un peu pédantesque de l'érudition heurtaient Ie goût des (( honnêtes gens)) de son temps. Voltaire, héritier des clas3Ìques. dédaigna d'abord maître F tançois; puis il lui fit amende honorable. Ie vanta. l'imita. Le romantisme voulut découvrir du mystère dans les I( faits héroïques )) de Pantagruel. Victor Hugo médita sur ceUe II bouche d'ombre II et sur cet (( éclat de rire énorme )), qui serait un des (( gouffres de l'esprit II. A l' énigme de la forme qui embarrassait La Bruyère. i\ ajoutait une énigme qu'il prétendait découvrir dans la philosophie de Rabelais. De nos jours. la critique a fait justice de ceUe idée : les satires de Rabelais sont d' une parfaite lucidité; sa philosophie. son sens de la vie n 'offrent rien de mystérieux. Des érudits ont appliqué leurs minutieuses méthodes d'investigation à l' exam en de son æuvre : ils ont éclairci certaines obscurités de son texte et mieux expliqué les caractères de son art. Ainsi la réputation et l'inRuence de Rabelais varient avec Ie goût de la nation et les tendances de la critique; mais il est assuré de vivre pour avoir incarné les aspirations de notre Renaissance et pour avoir exprÌmé, sous une forme admirablement vivante. une pensée toujours saine et généreuse.

UN TRIOMPHE DANS LE GOUT ANTIQUE, " Or voyez doncques Ie beau Iriomphe d' Apollo, avec les Muses el autres dames compaignes qui nous montrent à I'æil comment au moyen des bonnes lettres el sciences loul homme en bien usanl peul parvenir à consommé hanneur el immorlalilé de son nom>> (Geoffroy Tory. Champfleury, 1529 el 1549).

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