LE SEIZIEME SIECLE
de luy, vous veulx presentement une histoire narrer, pourentreren vin, (beuvez donc) et propos (écoutezdonc). Vousadvertissant (afin quene soyez en simplesse pipez, comme gens mécréans) qu'en son temps il tut philosophe rare et joyeux entre mille.., )) (Prologue du Tiers Livre).
Ce style populaire, plus oral qu'écrit, se rencontre non seulement dans les prologues, mais encore dans les récits. Le conteur se met en scène, suspend sa narration pour apostropher ses auditeurs, muhiplie les serments, les adjurations, les interjections, tous les termes et tours qui soulignent des gestes, ou correspondent à des jeux de physionomie.
De là tant de parenthèses, qui sont des explications ou des réRexions, insérées dans Ie développement, sans que Ie conteur ait recours à un artifice de style pour indiquer que sa voix change d'intonation dans ces incidents de sa causerie. De là encore tant de redites, Qu'est-ce que ces légers défauts au prix du charme que les récits de Rabelais tiennent de leur caractère populaire? Qu'importe que son style manque parfois de tenue, s'il nous donne la sensation de la parole vivante, s'il traduit com me par des inRexions de voix les sentiments du conteur, sïl imite l'accent des personnages mis en scène? Aussi bien l'éloquence académique ne manque pas dans l'æuvre de Rabelais, Qu'on lise plutôt la leure de Gargantua à Pantagruel étudiant à Paris, la (( concion n de Gargantua aux guerriers de Picrochole vaincus, Ie discours de Gargantua à Pantagruel sur les mariages contractés contre Ie gré des parents, on y trouvera ceUe ampleur et cet arrondissement des périodes qui caractérisent l'éloquence cicéronienne. Ce sont en effet des pastiches de Cicéron, comme on en rencontre chez tous les humanistes du temps. lis ne comptent point parmi les parties originales de l'æuvre rabelaisienne, L'empreinte de rhumanisme sur Ie Gargantua et Ie PantagTuel se marque encore dans Ie vocabulaire, Maître Alcofribas s'est moqué de l'écolier limousin qui II despumoit la verbocination latiale n; mais il a lui-même, com me les Rhétoriqueurs, abusé des vocables d'origine latine, II accole sans scrupule à un vieux mot du terroir un terme de formation savante ayant Ie même sens. IIlui arrive même de donner simplement une désinence ou une forme française à un mot grec ou latin, Ëtrange procédé d'enrichissement de la langue, qui ra amené à joindre au Quart Livre un lexique explicatif, la Briefve déclaration d' aucunes dictions plus obscures contenues au Quart Livre 1 N i la verve populaire, ni la culture et les affectations de l'humanisme ne caractérisent tout rart de Rabelais. II com porte des mérites originaux, qui frappent Ie lecteur Ie plus distrait et sïmposent d'emblée à son admiration. Point n'est besoin de connaÎtre l'humanisme oi la liuérature populaire du XVI C siècle pour goûter pleinement, dans toule sa saveur, tel ou tel (( narré n, par exemple l'anecdole de la fumée du rôli payée au son de l'argent. (Tiers Livre, ch. XXVII.) Du goût de Rabelais pour Ie détail concret procède un caractère ess ntiel de son art: l'abo!1dance des éléments pris à la réalité, même dans les plus libres des créations de sa fantaisie. Rien de plus significalif à cet égard que la multiplicité des noms de localités chinonaises dans la seconde partie du Gargantua. On avait remarqué depuis longtemps que la guerre picrocho\ine se dérou\ait dans la région de Chinon. Les recherches des érudits modemes ont précisé Ie rôle et rimportance de ces ooms de lieux dans cet épisode, Rabelais se représente réellement dans Ie cadre du Chinonais la guerre quïl raconte. C'est à la Devinière, sa maisoo natale, que résident Grandgousier et Gargantua. La Saulsaye ou Saullaye, OÙ Rabelais fait naÎlre Garganlua, est encore aujourd' hui Ie nom d'une prairie située à quelque dislance de ceUe maison. Les noms des places fortes de Gargantua, Chavigny en Vallée, Gravot, Quinquenays sont ceux des biens de la famille Rabelais, La lisle des vi\les a\liées au géant est ce\le, à quelques noms près, des bourgs qu'un même procès avait ligués contre un médecin de Fontevrault, Gaucher de Sainle-Marlhe. Ce personnage, d'après une tradilion du XVI C siècle, ne serait aulre que Picrochole; en fait, Rabe\ais aUribue à ce demier Ie château de Lemé qui apparlenait audit Sainte-Marthe. Les opérations de la guerre picrocholine s'expliquent par la topographie de la région située entre Seuilly el La Roche-Clermau\t : elles dépendent des accidents du terrain, des vallées, des rivières, des collines que Rabelais désigne par leurs noms.
II y a donc, derrière celie invention fantaisisle qu'est la guerre de Garganlua contre Picrochole, un fonds de réalité que Rabelais n'a pas cherché à déguiser sous des noms d'emprunt. On a pu relrouver
de même, dans les navigalions je Pantagruel, une foule de trails qui provienneot des relation!. de nos navigateurs du XVl e siècle. Cet afReurement de la réalité, voire de ractualilé locale, dans la fantaisie est un des traits de rart de Rabelais que les travaux de la critique modeme ont particulièrement mis en lumière. La fécondité de l'invenlion est un autre caractère du génie de Rabelais. Elle se manifeste dans les récits par la muhiplicité des détails qui peignent l'action et les personnages. Comme la pluparl des grands artistes, Rabelais n'a pas inventé les sujets de ses récits et descriptions. II les a empruntés aux ouvrages anciens et modemes les plus divers. Sa création a porté SUI la mise en æuvre et sur les développements, dont il a pris les éléments dans la vie même. Parei\lement, ses devis, ses expositions d'idées, ses discussions frappent par leur richesse, Le signe extérieur de ceUe abondance est la prodigieuse variélé du vocabulaire, Archaísmes, latinismes, italianismes, mots de terroirs et termes de méliers se pressent et se fondent dans la phrase de Rabelais. II se donne à lui-même Ie spectacle de ces trésors du langage, il les étale avec faste, il les prodigue avec magnificence, Aces richesses verbales répond une rare abondance de faits, d'idées, de sensalions, de métaphores. Dans Ie Tiers Livre notamment, l'imagination de l'écrivain transforme avec aisance tous ces matériaux en arguments dialectiques. Jamais encore notre liUérature n'avait offert d'exemple d'argumentation comparable aU plaidoyer de Bridoye ou à la louange des (( debleurs et emprunteurs n. Peut-êlre faut-il voir dans ces prestigieux développemenls de dialectique une image de ces discussions qui meUaient aux prises pendant des heures enlières maÎlres et écoliers aux jours solennels des II actes n et des soutenances de thèses. Peut-être Rabelais est-il Ie premier qui ait caricaluré ces argumentations, traditionnelles dans les Universités depuis des siècles. Quoi qu'il en soit, ceUe virtuosité dans Ie jeu de la dialectique et ceUe redondance dans Ie développement étaient à celie date choses nouvelles dans la prose française. Elles ne se retrouveront, et encore à un degré inférieur, que chez Mo\ière. La plénitude, l'exubérance, l'énormité devaient distinguer Rabelais entre tous nos écrivains.
Influence et réputation de J'æuvre de Rabe1ais
Le Pantagruel et Ie Gargantua avaient suscité la colère des théologiens et des moines; mais Ie roi, qui se fit lire à table Ie Tiers Livre, les savants, les lellrés, les artistes se laissèrent gagner par Ie rire de maître Alcofribas. On vanta Ie modeme Lucien, Ie nouveau Démocrite. Montaigne Ie classa parmi les auteurs plaisants. Les générations de l'âge classique continuèrent de Ie tenir pour un maître du rire. Elles étudièrent en outre son æuvre comme un abrégé de celie liuérature et de cet esprit du moyen âge qu'elles ignoraient et méprisaient; Molière empruntait à l'anecdote de la II femme mute I) quelques traits de sa farce du Médecin malgré lui, à la consultation de Trouillogan une scène de son Mariage forcé. Vers la fin du siècle, La Bruyère, déconcerté de rencontrer chez Rabelais tant de grossières plaisanteries à côté d'une morale exquise et d'une science I immense, déclarait que son livre élait une énigme, un monstre, Ie (( mets des plus délicats n et Ie (( charme de la canaille n. Les facéties stercoraires et sans doute aussi l'ostentation un peu pédantesque de l'érudition heurtaient Ie goût des I( honnêtes gens n de son temps. Voltaire, héritier desclassiques, dédaignad'abord maître François: puis il lui fit amende honorable, Ie vanta, l'imita. Le romantisme voulut découvrir du mystère dans les I( faits héroïques n de Pantagruel. Victor Hugo ml-dita sur ceUe (( bouche d'ombre )) et sur cet I( éclat de rire énorme )', qui serait un des II gouffres de resprit n. A I' énigme de la forme qui embarrassait La Bruyère, il ajoutait une énigme qu'il prétendait découvrir dans la philosophie de Rabelais. De nos jours, la critique a fait justice de celie idée : les satires de Rabelais sont d' une parfaite lucidité: sa philosophie, son sens de la vie n 'offrenl rien de mystérieux. Des érudits ont appliqué leurs minutieuses méthodes dïnvestigation à l'examen de son reuvre : i\s ont éclairci certaines obscurités de son lexte et mieux expliqué les caractères de son art. Ainsi la réputation et l'influence de Rabelais varient avec Ie goût de la nation et les tendances de la critique: mais il est assuré de vivre pour avoir incamé les aspirations de notre Renaissance et pour avoir exprimé, sous une forme admirablement vivante, une pensée toujours saine et généreuse.