‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 223 sur 402 · II. - Pierre de Ronsard · texte numérisé non relu

II. - Pierre de Ronsard

) La vie de Ronsard se dégage à peine des légendes qui l'encombraient et des inexactitudes des anciens biographes. L'origine de sa famille n'a rien à voir avec la Roumanie et cet ancêtre imaginaire auquel il croya it , Venu des bords du Danube pour guerroyer aVec Philippe VI. Ses aïeux vendômois turent de père en fils sergents fieffés de la forêt de Gastine, vassaux du comte de Vendôme. Son grand-père, Ie premier, eut des fonctions à la cour, et son père, Louis de Ronsart, servit brillamment en Italie sous Louis XII et François I.r. Pierre, né au château familial de la Possonnière, Ie 10 ou Ie II septembre 1524 (la date du 2 septembre 1525 a été soutenue), tut élevé par ce père lettré et devint page aux cours de France et d' Écosse. Après une maladie qui Ie rendit II demi-sourd n, il dut renoncer aux armes et quitta Ie service du roi pour I'étude des lettres, OÙ I'introduisit définitivement I'enseignement de I'humaniste Dorat (chez Lazare de Baïf, puis au collège de Coqueret). Ses premières Odes (1550), ses Amours (1552), son Bo::age (1554), ses Hymnes (1555), brillants ensembles plusieurs fois réimprimés et gross is de nombreux recueils secondaires, formèrent en 1560 la première édition collective de ses æuVres. C'est à peu près Ie moment OÙ Ronsard, en pleine poss ssion de sa gloire, apparaÎt à tous les yeux comme Ie favori des Valois et Ie grand poète de la nation, L'année 1562 voit paraÎtre ses principales æuVres d'aciualité politique, notamment les Discours des misères de ce temps, et les années 1567 et 1571, la seconde et la troisième des

éditions collectives, Les suivantes contiendront la Franciade, publiée en 1572, première partie d'une épopée qui ne fut pas poursuivie après la mort de Charles IX.

La disparition de ce roi, affectueux protecteur du poète, changea peu à peu les conditions de sa vie. II s'éloigna de la cour, pass a de longues saisons dans ses prieurés de Vendômois et de Touraine, jouissant sans être prêtre des biens ecclésiastiques dus à la libéralité rovale et vivant de la vie rustique et studieuse qu'il préférait, A Paris, il habitait, aux demières années, Ie collège de Boncourt, dont son ami Galland était principal, II mourut en son prieuré de Saint-Cosme-Ies- Tours, Ie 27 décembre 1585. Les poètes et les humanistes s'unirent pour faire imprimer son T ombeau, OÙ les vers grecs, latins et italiens furent aussi abondants que les français pour honorer Ie (( prince des poètes )) du siècle.

On a donné de nombreuses éditions partielles de Ronsard, particulièrement des Amours (éd. critique H ugues V aganay, avec Ie commentaire de Muret, 1910); et aussi bien des II Choix n. Le Choix de Sainte- Beuve, qui marqua Ie retour de I'admiration au poète dédaigné depuis Boileau, date de 1828; il a été réimprimé très souvent au siècle demier. Pierre de Nolhac en a publié un autre en 1923. Les éditions complètes sont les suivantes :

Prosper Blanchemain, 1857-1867, 8 vol" commode à I'usage, mais sans critique et d'un texte peu sûr; Marty-Laveaux, 1887-1893,6 vol., reproduisant I in-folio de 1584, demier texte publiéduvivant de I'auteur; Paul Laumonier, 1914-1919, 8 vol., suivant Ie même texte, mais avec des compléments et un commentaire qui constituent un instrument de travail incomparable; Hugues Vaganay, 1923-1924, 7 vol., reproduisant Ie texte de 1578, Ie meilleur se/on les contemporains, c' est-à-dire antérieur aux remaniements tardifs qui ont que/que peu défiguré l'æuvre du poète. La Société des textes français modemes a confié à M. Paul Laumonier I'édition critique des æuVres de Ronsard, réimprimées dans I'ordre des publications originales avec toutes les variantes; trois volumes ont paru, 1914-1922.

Parmi les demiers /ivres consacrés au poète, cilons: Paul Laumonier, Ronsard poète Iyrique, 1909; 2' éd., 1923; id" la Vie de Ronsard par Claude Binet, éd. critique, 1909; Henri Longnon, Pierre de Ronsard: les ancêtres, la jeunesse, 1912; j.-j. jusserand, Ronsard, 1914; Pierre de Nolhac, Ronsard et I'Humanisme, 1921; Henri Franchet, Ie Poète et son æuvre d'après Ronsard, 1922; Gustave Cohen, Ronsard, sa vie et son æuvre, 1923. Les articles et études de détail ne cessent de se multiplier.

EN FIN VINT RONSARD, C'est par lui peut-être qu'on mesure,le mieux ce que vaut Ie génie pour changer les directions de toute une poésie. Quoiqu'il ait puisé mainte inspiration aux sources nationales et bien qu'on puisse reconnaÎtre à son rôle plus d'une préparation, I'originalité profonde de son sentiment, de sa forme et de sa langue montrent en lui un grand créateur, et sa figure historique apparaÎt plus étonnante à mesure qu'on I'éclaire davantage, L'enthousiasmede ses contemporains, qui fut sans bomes, est bien près d'être partagé par nous et nous en savons les raisons à merveille, Ce poète a dû rom pre avec une tradition mal héritée du moyen âge, qui se traÎnait dans I'épuisement et se rajeunissait insuffisamment par de médiocres exercices à lïtalienne. Prenant directement à I'Antiquité, et surtout à la grecque, la nourriture de son esprit, il a implanté chez nous une autre tradition, qui a revivifié notre poésie et dont die a laissé se perdre peu de parties. N'ayant ni langue, ni style à elle, on la voyait condamnée aux petitschefs-d'æuvre d'esprit et de badinage, et Marot lui-même ne lui donnait rien de plus. Ronsard I'a rendue capable d'ennoblir les sujets les plus humbles et de s'élever aux plus hauts. II a introduit en France ou renouvelé tous les genres, excellé dans plusieurs, ouvert les routes les plus difficiles et presque toujours pressenti et préparé ce qu'iI n'a pas réalisé. La critique peut discuter encore certaines parties de son æuvre: les poètes ne se trompent pas à I'acclamer. L'artiste ardent, savant et

lucide, pleinement conscient de son action de rénovateur, soumis d'ai\leurs à tous les labeurs qu'elle exigeait, n'a plus aujourd'hui à être vengé de dédains injustes. La façon dont il a conçu la poésie reste encore, à peu de détai\s près, la nôtre: quant à la technique de son art, les lettrés qui ont pratiqué Ie vers français, ceux même qui y sont simplement sensibles, savent que toute sa musique est déjà dans Ronsard, et qu'il a orchestré nos rythmes pour un concert qui n'est pas près de finir.

Ronsard sera regardé comme Ie père du Iyrismc moderne. Son influence s'étendra hors des frontières de notre langue. Ce que lui devront I'Angleterre, l'Allemagne, la Pologne, d'autres pays encore, est attesté par l'histoire des lettres européennes; il rendra à l'Italie elle-ITIême, avec Chiabrera, une part des bienfaits qu'il a reçus d'elle. La France lui doit un service incomparable. II y est apparu à l'heure où notre prose grandissait et devenait adulte, s'apprêtant aux plus belles tâches de I'âge classique. Sans Ie Vendômois et Ie mouvement dont il fut l'âme, la poésie n'eût pas marché du même pas; et l'on voit fort bien la prose prenant ses directions, après Rabelais, avec Amyot et l\1ontaigne, tandis que nos Muses arriérées continuent à construire Ie (( chant royal II et Ie rondeau du vieux temps, ou s attardent à des exercices sans avenir. II fallait une main vigoureuse pour les arracher à ces jeux stériles et les mener à de nouveaux destins, Ronsard ne manqua ni de force ni de volonté, et son autorité sur les intelligences fut telle qu il trouva dès la première heure autour de lui tous les jeunes talents prêts à l'applaudir et à Ie suivre.

Une anecdote charmante de ce printemps de nos lettres est la rencontre d'hôtellerie, sur la route de Poitiers, où se connurent Joachim du Bellay et Pierre de Ronsard. Celui-ci, sur ses vieux jours, la racontait encore à ses amis. Deux jeunes gentilshommes, du même âge, de provinces voisines (l'un est Angevin des bords de la Loire, l'autre Vendômois des bords du Loir), se découvrent une lointaine parenté, des amitiés communes, et surtout ce lien plus fort que ceux du sang, Ie même goíìt passionné pour la poésie. lis n'ont encore rien publié, mais peuvent sans doute se confier quelques essais, et Ie public lira leurs premiers vers en même temps dans un recueil de leur aÎné, Jean Pelletier du Mans, qui les a déjà endoctrinés l'un et l'autre.

Ce Pelletier, mathématicien, conteur et poète, un des plus complets esprits de ce temps, a sur la poésie des idées fort nouvelles, au moins en France; c'est lui apparemment qui saura indiquer à du Bellay ces livres éloquents et décisifs, OÙ les théoriciens dïtalie ont soutenu que chacun doit écrire en sa propre langue, pour l'illustrer et l'enrichir, et que Ie temps des pastiches latins est terminé. II a montré au jeune Ronsard, séjournant en pays manceau, qu'un écrivain, d'abord solidement informé de l'Antiquité romaine, doit en transporter les beautés dans son français et les recueillir comme Ie légitime héritage des ancêtres, ainsi que l'ont fait les I taliens.

Comment de telles promesses n'auraientelles pas enflammé un jeune homme qui sait Virgi\e par cæur, adore les odes d' Horace,

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PARIS Vu du quarlierde I'Université au temps de la Pléiade, Gravure de Léonard Gaultier 6gurant au titre de I'ouvrage de Jean Passerat : Commentarii in Catullum, Tibullum et Propertium. Paris, 1608, in-folio. - La grande église la plus voisine des murailles est I'abbaye Sainte-Geneviève. Dans les murailles. la porte Saint-Victor; sur les fossés voisins se trouvait I'habitation de Baif. Tout à gauche, au bord de la Seine, Ie Louvre en construction, Les collines du fond du paysage sont celles de Montmartre, avec ses maul ins ; plus loin encore saperçoit I'abbaye de Saint-Denis,

LITTÉR FRAr>Ç, - I

tient d'un père déjà lettré Ie goût de la bonne versification, et sent bouillonner en lui l'ardeur de la gloire?

Dans la salle d'auberge OÙ Ronsard confie ses espérances à du Bellay, celui-ci, non moins passionné sous des apparences plus calmes, écoute avec ravissement l'écho de son propre cæur, II jure à son nouvel ami de se consacrer comme lui à doter la France d'une poésie digne d'elle. Mais Ie Vendômois lui réserve aussitôt une révélation plussecrète. L'imitationdes Ancienslatins ne servirait qu'à demi leur grand dessein : il est une autre littérature, la grecque, véritable source de celie des Romains, faite à la mesure des esprits français et dont les trésors longtemps ignorés s'offrent au plus noble (( pillage II, Ronsard et son jeune cousin Jean-Antoine de Baïf y furent exercés dans la maison de l'ambassadeur Lazare de Baïf, par un précepteur incomparable, qui connaÎt tout, traduit tout, s'attaque aux auteurs les plus difficiles, et qui de la vénérable épopée d'Homère a conduit ses élèves émervf'illés au Iyrisme de Pindare Ie Thébain.

Réunis à présent sous la discipline de ce Jean Dorat, au collège de Coqueret, sur la montagne de l'Université, ils passent leur vie dans un véritable sanctuaire d'Apollon. Les leçons du maître sont tellement entraÎnantes qu'on se lève la nuit, afin d'étudier encore et d'en prolonger l'enchantement. II importe au plus haut point à l'avenir de la poésie que Joachim du Bellay vienne se joindre à la (( Brigade II et participe aux beaux combats qu'elle va livrer.

II n'y a nulle hardiesse à se figurer ain ces premiers entretiens des deux poètes. On voudrait seulement retrouver leur flam me leur naïveté, et aussi la verdeur de leur juge: ment sur les écrivains du jour, ceux dont Ie succès soulève, à la veille de toutes les révolutions littéraires, les méprisantes colères de la jeunesse. Précieux renfort pour la petite bande, l'Angevin fut rejoindre à Paris Ron-

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