LE SEIZI Ei\1 E SI ECLE
châtiment des lois: il compte pourtant sur Ie repentir généreux des coupables, Comme autrefois Pétrarque criant Pace!
Pace! à travers son Italie déchirée, en des vers qu'il connaît fort bien, il apprend aux Français ivres de sang qu'ils sont les fils d'une même mère digne d'amour, et dresse devant leurs yeux, au milieu du combat fratricide, cette image désolée. Quelle tendresse par moments se mêle à ces objurgations frémissantes !
De Eèze, je te prie, écoule ma parole,..
La terre qu'auJourd'hui tu remplis toute d'armes Et de nouveaux chréliens dégUlsés en j!ens [d armes....
Ce n' est pas une lerre allemande au gOlhique. N i une réj!ion lartare ni scylhique ; C' esl celie où lu naquis. qui douce te reçul Al ors qu'à Vézelay la mère Ie conçul, Celie qui I' a nourri el qui t' a fail apprendre La science el les arts dès ta jeunesse lendre, Pour lui faire service el pour en bien user...
Ëcrits d'enthousiasme ou d'inditmation, roulant d'un même Hot Ie meiÌleur et Ie pire, mêlant dans leur verve rapide d' assez nombreuses négligences à des tirades sublimes, les discours politiques de Ronsard sont aussi d'admirables poèmes. Le don qu'i1 y fait aux lettres égale celui qu'elles ont reçu des Odes et des Amours. Les contemporains ne s'y sont pas trompés; ils ont admiré, applaudi. imité. Posséderions-nous. sans ce puissant modèle catholique, les incomparables Tragiques d'Agrippa d'Aubigné L'éloquence avec Ronsard est entrée chez les Muses françaises. Corneille l'y fixera pour jamais. et l'on serait injuste d'oublier à quel prédécesseur il doit Ie mouvement et l'ampleur de sa grande rhétorique de poète, ] usqu'à la fin de sa vie, Ronsard perfectionne son æuvre et enrichit ses recueils. II n'ya pas d'ouvrages de son déclin, car l'astre a vieilli sans décliner. Plusieurs de ses plus beaux poèmes, par exemple l'élégie contre les bûcherons de la forêt de Castine ou Ie discours II sur l'f.quité des vieux Caulois II sont du temps où, ayant tout à fait quitté la cour. il vivait presque constamment dans ses prieurés de Vendômois et de Touraine: tel autre, plus tardif encore, a été retrouvé parmi ses papiers, et publié dans la première édition posthume par ses exécuteurs testamentaires, En tout cas. c'est au dernier tiers de sa vie littéraire qu'appartient un de ses ensembles les plus heureux, et celui OÙ l'on aime à voir Ie couronnement de sa carrière, II clôt du moins glorieusement son æuvre amoureuse, Les Sonnets pour Hélène ne sont pas un simple jeu d'écrivain. Sans doute ils datent d'une époque où Ronsard a senti la nécessité d'opposer un recueil nouveau à ces Amours d'Hippolyte de Philippe Desportes, qui venaient de procurer à ce jeune poète un succès foudroyant.
Favori du roi Henri III. adopté par la cour. soutenu par Ie p;oût italien qui p;agnait de plus en plus et qu'i1 représentait avec éclat, ce rival disputait à son tour Ie sceptre littéraire à son vieux maître. Celui-ci savait bien qu'en certaines luttes nul ne pouvait se mesurer avec lui; mais gardait-i1 encore Ie cæur des femmes Cassandre et Marie ne semblaient-elles pas démodées à la génération nouvelle
Ronsard chercha donc une dernière dame. Au Louvre même, parmi les filles d'honneur de la reine mère, iI choisit la plus fine, la plus lettrée, la plus vertueuse. cette II Minerve de la Cour II, qui se nommait Hélène de Surgères et que d'autres poètes, Desportes lui-même, chantaient à l'envi. Leurs voix désormais ne serviront plus que d'accompagnement à celie du maître, Les deux livres ajoutés à ses Amours lui rendaient sans con teste, pour les connaisseurs. la place disputée. La très noble histoire de cæur qu'il y racontait, plus précise, plus circonstanciée que les précédentes, était celie d'un homme d'âge, enchanté peu à peu par les charmes d'une liaison intellectuelle digne de lui et qui finissait par nourrir sous son II chef grison II les pensées d' un véritable amour. II aima Hélène d'être grave, sérieuse, accueillante; il était attendri par la mélancolie et la santé frêle de cette jeune femme. pure et délicate Heur d' une cour pervertie. Elle-même, fière de la gloire de son poète, se montrait reconnaissante de celie qu'i1 offrait en échange de ses sourires et de sa bonté, Crâce à elle, iI se sentait capable encore de
tresser pour ce qu'il aimait les couronnes les plus durables et de donner de ses mains l'immortalité :
'Oi
Afin qu' à tout jama:s de s:ècle en siècle vive La parfaile amilié que Ronsard vous porla;I, Comme volre beaulé la raison lui ôla,I, Comme vous enchaîniez sa liberlé capl;ve....
Lonl!Iemps après la m )fl J ',e vous f,:,rai revivre.
T anI peul Ie docle som un genllt serv:leur Qui veut en vous servant toutes vertus ensuivre; V ous vivrez. croyez-moÌ, comme Laure en gran- [deur, Au mains lanl que vivronl les plumes el Ie livre I Des sonnets, des stances pour Hélène brillent parmi les parfaits poèmes de Ronsard. Ce sont eux peut-être qui ont Ie plus aidé au rajeunissement de sa renommée et qui assurent Ie mieux son nom de ne point périr, On les récitera tant que des hommes se plairont à prononcer des vers dans notre langue, Mais n'oublions pas qu'ils ne sont que quelques Heurs de choix dans l'abondante gerbe, aux couleurs triomphales, cueillie par Ie génie de Ronsard sur Ie vieux Parnasse retrouvé.
III, - Joachim du Bellay
Joachim du Be/lay appartenait à la branche aÎnée et la moins fortunée de /'illusire maison angevine, Il naquit en 1522 au château de la T urme/ière, près du village de Liré, voisin de la riVe gauche de la Loire, Ses. premiers sonnets, ceux de /'Olive, s'inspirent de sa cousine Olive de Sévigné, mariée à dix-huit ans à un gentilhomme breton, Mathurin du Gué. Orphe/in de bonne heure. chargé de soucis de famille et privé des facilités d'éducation qu'eut Ronsard, il alla étudier Ie droit à Po itiers , puis les letires à Paris auprès de Dorat et de la Brigade, dont il fut Ie porteparole dans la Défense et illustration de la langue française. 1549, Après avoir publié ses premiers recueils (/549 et 1550), puis ses II iraductions II et II inventions II en 1552 il accepta de suivre à Rome son cousin, Ie cardinal Jean d
Bellay. qui y retournait aVec une mission de Henri II, au printemps de 1553. Pendant plus de quaire ans, il put s'initier de près à toute la culture italienne et obsen)er avec intérêt les mæurs romaines; mais il eut aussi la pénible charge de diriger comme intendant la maison du prélat, dont il resta Ie mandataire à son retour en France, Le recueil fameux des Regrets parut en 1558 aVec les Antiquités de Rome; les Poemata et les Divers ]eux rustiques, la même année. Ce sont les æuVres rapportées d'/talie. AUristé par une surdité croissante, par /'hosti/ité d'ennemis et de jaloux, et par des dif/ìcultés incessantes avec /'évêque de Paris, Eustache du Be/lay, parent du cardinal et Ie sien, Joachim du Be/lay acheva sa courte vie Ie I'" janvier 156Ó, et fut enterré à Noire-Dame de Paris. où il était titulaire d'un canonicat. Ses amis, qui eniretinrent Ie culte de sa mémoire. publièrent à partir de 1561 plusieurs éditions de ['ensemble de ses æUVres.
Les éditions modernes complètes sont ce/les de Marty- Laveaux. 1865,2 vol, ; celle d' E. Courbet, 19/8. 2 vol, (avec les Vers latins) et celle de Henri Chamard, pour la Société des textes français modernes, 1906-1920. 4 vol. déjà parus. Les Regrets ont été sou Vent réimprimés à part. p, de Nolhac a donné en 1883 les Lettres de ]. du Bellay publiées pour la première fois d'après les originaux. qu'on retrouve à la suite d'une édition des]eux rustiquesparA. Van Bever, 1912. La dernière édition de la Défense est celle de L. Humbert. 1914, et la plus largement commentée celle de Henri Chamard, 1904; mais il y faut joindre ['étude de Pierre Villey, les Sources italiennes de laDéfense de], Du Bellay, 1908. Natale Addamiano a pub/ié un travail intitulé Delle opere poetiche francesi di ]. du Bellay e delle sue imitazioni italiane. Cagliari, 1921. Le livre de Henri Chamard: Joachim du Bellay (1522- 1560), Lille, 1900, reste Ie grand travail sur Ie poète. Sa biographie a été complétée par les recherches de /'abbé Bourdeaut relatives à sa famille et à sa jeunesse. parues
JO CHIM DU BELL Y. - Crayon d'un imilateur de Jean Cousin (Bibliolhèque Naliom.le, Cabinel des Eslampes),
à Angers dans les Mémoires de la Société du Maine-et-Loire, de /9/0 à /9/2.
rance du laurier sans fin, Ie dédain pour Ie vulgaire ignorant et pour lïdéal grossier des courtisans de la fortune: Ma:s moi, que les Grâces chérissent, J e hais les biens que r on adore, J e hais les honneurs qui périssent, Et Ie soin qui les cæurs dévore.....
Rien ne me plait hors ce qui peut dépla;re Au jugement du rude populaire,
LA POÉSIE FRANÇAISE a compté dans sa génération héroïque un autre grand poète. Si Ie nom de Joachim du Bellay semble moins chargé de gloire, cela ne tient pas seulement à la brièveté de sa vie, c'est quïl a pris de lui-même, dès Ie début de a II guerre contre l'ignorance n, la seconde place, Que ce fût par modestie naturelle, ou par timidité devant Ie tempérament autoritaire de Ronsard, de ce II capitaine de bataille n il ne voulut être que Ie principal lieutenant. Mais Ie chef savait Ie mérite qui revenait à un tel rôle. C'est à ses côtés qu'il tint à marquer toujours, pour son siècle et pour les suivants, Ie rang de son ami dans l'école. Après avoir assisté à sa vie difficile et à sa fin prématurée, il disait avec un accent qui ne trompe pas Je pleurais du Bellay qui était de mon âge, De mon art, de mes mæurs et de mon parentage, Lequel, après avoir d' une si docte VOlX T ant de fois rechanté les princes et les rois, Est mort pauvre, chétif, sans nulle récom"pense, Sinon du fameux bruit que lui garde la hance.
Leur carrière aurait dû se poursuivre du même pas qu'au départ, puisque leur double maìtrise était reconnue par tous les disciples et que leurs æuvres se publiaient alternativement parmi des sympathies semblables, lis étaient II les deux lumières de France, comme tous les hommes de bon jugement les estiment n. Mais du Bellay vécut longtemps hors de France, et la mort l'arracha au travail deux ans à peine après son retour, Ronsard devait survivre un quart de siècle. et l'on peut se demander quelle place eût été occupée auprès de lui, si s'était continuée une æuvre détachée peu à peu de son sillage et dont l'originalité singulière s'affirmait par les Regrets. Leurs deux noms restèrent associés, tant que dura Ie prestige de la Pléiade. Notons même qu'un bon critique, demeuré fidèle à celle-ci en plein XVll e siècle. Guillaume Colletet, regardait la réputation de du Bellay com me conservée de son temps II toute pure et toute entière n, alors qu'on se dégoûtait des II nobles hardiesses II de Ronsard : II Et je ne doute point aussi, ajoutait-il, si Ie Ciel eût prolongé ses années, qu'iI n'eût rendu la palme douteuse entre lui et Ie grand Ronsard, et quïl n'eût même enfin remporté sur lui Ie titre glorieux de Prince de nos poètes. II Peut-être, comme on l'a vu, faut-il faire une part à la plume même de l'auteur des Odes, dans Ie manifeste fameux que du Bellay signa seul, en 1549. Les titres du jeune Angevin n'en seraient pas plus diminués qu'ils ne l'ont été, lorsqu'on a reconnu qu'il jetait pêlemêle, dans Ie Hot de son argumentation en faveur du français, des morceaux entiers d'auteurs italiens ayant défendu déjà contre Ie latin les droits de leur II toscan n, La Défense et illustration de /a langue française vaut par Ie ton de combat et par quelques préceptes décisifs; mais l'eflet de ceux-ci eût été médiocre, sans la mise au jour immédiate des æuvres qui en montraient l'application.
L'auteur lui-même, dès 1550, a publié Ie recueil de l'Olive, paru en deux fois, et celui des Vers lyriques.
Ce dernier Ie montre pressé de tenir sa partie dans Ie concert poétique de la Brigade et de suivre ses propres préceptes : (( Chante-moi ces Odes inconnues encore de la Muse françoise, d'un luth bien accordé au son de la lyre grecque et romaine. et qu'il n 'y ait vers où n 'apparoisse quelque vestige de rare et antique érudition, n II s'exerce, toujours suivant la Défense.
à (I ccnvertir les anciens en sang et nourriture n, empruntant ses sujets, ses images, les mouvements de sa pensée, à Horace, à Ovide, à tous les modèles latins exploités en même temps par Ronsard, et mêlant comme lui sans discrétion la fable antic,ue à la louange des princes et des amis, II l'égale même un instant dans l'ode De /'immortalité des Poètes, OÙ s'exprim::nt avec force et hardiesse tant dïdé::s chères au groupe en tier, la valeur incomparable du travail Iyrique, l'assu-
II est encore un domaine où les deux jeunes maîtres se rencontrent et se complaisent à s'attarder. lis sont l'un et l'autre, dès la première heure, des II poètes du terroir n . lis se rattachent à leur province par tous les liens de leur jeunesse et veulent en être I honneur. lis ont l'orgueil de leur race. mais plus encore Ie profond sentiment de ce qui les unit à la terre d:: leur berceau, Le futur chantre du (I petit Liré n célèbre déjà son Anjou. comme Ronsard son Vendômois, II en évoque les paysages à travers des allusions mythologiques, dont tous ces poètes abusent: mais. s'iI lui plait de faire à son tour II l'élection de son sépulcre n, il demande à reposer près de que\que fontaine du val de Loire. (( son Loire gaulois n que Ie II Tibre latin II ne lui fera pas oublier. La première de ses odes est intitulée les Louanges d'Anjou au /leuve de Loyre. Plus tard, Ics charmantes adaptations de poésie paysanne qu'on trouve dans ses /eux rustiques, y compris Ie Moretum virgilien, se montrent remplies de noms angevins, de rappels d' usages locaux, et I æuvre antique qui I' inspire est toujours tellement II repensée n par lui qu'il semble tirer Ie sujet tout entier de l'observation de son pays.
Moins helléniste que latiniste, s'étant mis trop tard au grec, du Bellay est aussi beaucoup moins paganisé que Ronsard. II accepte, à l'occasion, une franche inspiration religieuse, et en tire mêm:: un assez grand nombre de vers pour songer à les grouper sous Ie titre de la Lyre chrétienne. Une série de ce genre chez Ronsard serait bien courte, Joachim n'a cependant pas une personnalité assez forte pour se soustraire à celie de son ami, tant qu'il reste dans son voisinage. II sent lui-même que ses strophes les mieux venues doivent paraÎtre assez pâles à côté de tant de pièces vigoureuses, qu'il est Ie plus empressé de tous à admirer. II évite de se m::surer avec Ie I( prince de la lyre n {Gallicæ lyræ princeps, com me il l'appelle en ses poésies latines}. Comment a-t-on pu croire qu'il eût indiscrètement cherché, en donnant ses Odes un peu avant celles de Ronsard, à devancer la première publication de celui-ci? Des circonstances matérielles expliqueraient sans doute cette précipitation apparente à laquelle tout défend d'attacher de l'importance. L'originalité ess ntielle et la prééminence de Ronsard étaient parfaitement assurées devant Ie public, puisque du Bellay n 'empiétait en rien sur la partie de son æuvre à laquelle Ie grand inventeur tenait Ie plus, et lui laissait tout l'honneur de l'imitation pindarique. L auteur de la Défense a proc!amé cette gloire Iraternelle dans ses préfaces et dans ses poèmes; il a honoré en toute occasion II l'inimitable main de ce Pindare français n, et, pour éviter toute équivoque, montré à son lecteur I( l'Ode, quant à son vrai et nature!
style, représentée en notre langue par Pierre de Ronsard.., Et te I"ai bien voulu ramentevoir, lecteur, afin que tu ne penses que je me veuille attribuer les inventions d'autrui n, II Ie répétait encore dans l'ode Contre les envieux poètes. OÙ il marquait nettement ses propres inventions :
LAD E FEN SEE T l2,t831
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LANeVE fRANCCISE. 'r 'i', ( .., . .A V E C r: . - -.- -t.w o--+.{- ..... l'-I
1 rOliucrlcnouueau.augm=c. (t-3f::,.-çJt:7 L>Mu(>gnreOl1\2cruc. , ""'-,' 1t-' .
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