‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 228 sur 402 · CI. '('IiI"Ul'lU · texte numérisé non relu

CI. '('IiI"Ul'lU

T yard avaient réuni leur Canzoniere. Les cent quatre-vingt-trois sonnets des Amours, la plupart imités de Pétrarque et de Bembo, quelques-uns d'Arioste et de II pétrarquistes )) de moindre volée, laissent cependant déborder la personnalité de récrivain, O'après la théorie de la Pléiade, \'originalité réside dans la forme française, nullement dans Ie sujet ou les développements, qu'on emprunte à I"Antiquité ou à I'ltalie, comme à un fonds commun où tout Ie monde a déjà puisé et OÙ chacun sans scrupule puisera encore. C'est Ie style, Ie mouvement, I'adaptation nouvelle qui comptent, et toute idée de plagiat est écartée. Ronsard et les siens se font gloire d'un bel emprunt à d'autres langues, comme d'une conquête, et Ie Commentaire de Marc-Antoine de Muret sur les Amours de son ami, notant avec complaisance en chaque passage I'application de la doctrine, en fait un titre de plus à la reconnaissance des Français. Ce commentaire, tout à fait analogue à ceux dont les humanistes enrichissaient alors les éditions des illustres Anciens, était utile à beaucoup de I ecteurs , qui voulaient bien admirer I'auteur à la mode, mais que déroutait à chaque instant I'abus de ses fablesgrecques et de ses vocables inusités. M uret rendait un véritable service à Ronsard, en I'éclaircissant comme un auteur difficile: mais Ie livre avait assez de parties vivantes pour obtenir un succès durable, et c'était précisément ce que Ie poète y mettait de soi-même dans I'expression de I'amour, Parmi les poètes de I'amour, Ronsard tient rang d'inventeur, II use de modèles littéraires, de parures mythologiques, des thèmes platoniciens de Pétrarque et de Bembo; mais c'est la vérité d'une passion jeune, ardente, sincère, qui se livre en ses premiers recueils, comme se révélera dans les Sonnets pour Hélène la mélancolie des dernières tendresses. A travers les lieux communs de la rhétorique amoureuse et sous la convention des symboles, s'évoque la beauté des femmes qui ont régné sur un cæur fervent: ils retracent des aventures réelles, les drames véridiques de I'espoir, de l"indifférence, de I'infidélité ou de la séparation.

On voudrait reconstituer autour de quelques figures précises I'histoire sentimentale du poète; et voici d'abord cette Cassandre, qui remplit de sa grâce les premiers livres des Amours. Elle a vécu sous Ie ciel de Touraine, e1le s'est appelée Cassandre Salviati, et son père fut un Florentin devenu banquier du roi et mariéà une Française. Son doux visage de quinze ans, Ie charme de son maintien et de sa danse ont enchanté Ie jeune Ronsard pendant un bal au château de Blois, et son prompt mariage a enRammé une passion naissante, au lieu de I' éteindre. La châtelaine de Pray s' est trouvée dans les conditions requises par la tradition des poètes pour inspirer I'amour II courtois)) ; mais e1le ne semble pas avoir payé de retour celui qui lui donnait I'immortalité.

Après avoir douté à tort de I'existence réelle de Cassandre, on est porté aujourd'hui à tirer des vers qui la chantent une histoire tro(J précise, Plus d'un épisode n'est probablementque Ie décalque d'un grand modèle. Comment ne pas penser que Ie séjour de Cassandre au château de la Possonnière correspond au voyage de Laure à Vaucluse, et ne pas voir dans Ie portrait de \'aimée que dessina I'ami Oenisot

o beaux yeux, qui m' étiez si cruels et si doux I

On retrouve moins aisément ceux que Marie lui a inspirés. Cette Marie a existé assurément, mais non point telle que la dépeignent des biographes dociles, dupés par les arrangements de Ronsard dans ses éditions tardives, II y a dans les confusions volontaires de son II canzoniere )) plus d'une pièce qui, sous Ie nom de Marie, a pu s'appliquer à Cassandre; on peut admettre aussi parfois une transposition analogue à celie qui met en scène, dans ses églogues, des princes ou des gens de son propre rang sous des noms de bergers et parmi des détails de vie rustique. II a pourtant jmposé à \'imagination de la postérité, après \'avoir transformée dans la sienne, cette fille de BourgueiI en Anjou, qui anime encore pour nous des horizons famiIiers. Ce nom de I\larie n a-t-il été à I'origine qu'un écho de celui de Maria, que célébrait Marulle? Y a-t-iI eu quelque paysanne ainsi nommée qui agréa ou fit languir les vives entreprises du gentilhomme ? Vraies ou supposées, ces amours de peu de saisons, auxquelles ne manque même pas I'épisode de I'inconstance féminine, sont contées en des vers d'un tour vif, d'un ton naturel, OÙ se glissent de charmantes descriptions des occupations de la bien-aimée et du pays qu'elle embellit de sa grâce :

Là parmi tes sablons Angevin devenu.

Je veux vivIe sans nom comme un pauvre inconnu, Et dès l'aube dujour avec toi mener paìlre Auprès du port Guyet noIre lroupeau champêtre ; Puis sur Ie chaud du jour je veux en Ion 'Iiron Me coucher sous un chêne, OÙ l'herbe à l' environ Un beau lit nou. fera de mainte fleur diverse, Pour nou. coucher tou. deux sous l' ombre à la renverse; Puis au solei! couchant nou. conduiron. no. bæufs Hoire Ie haul sommet des rui..elets herbeux, Et Ie. reconduiron. au son de la mu.ette....

La jeune Angevine qui revenait, plus ou moins idéalisée, dans la mémoire du poète, mourut à la Reur de son âge. C'est par ce triste destin qu'elle rejoignit, sur un point qui la distinguait de Cassandre, la glorieuse maîtresse de Pétrarque, Ronsard put imiter ainsi, soit dans I'émotion vraie d'un souvenir, soit dans la pleine liberté de ses exercices littéraires, les admirables sonnets In morte di Madonna Laura. Ceux qui pleurent la mort de 1\1arie sont à peine moins parfaits que les italiens, et notre poésie en garde plusieurs parmi ses joyaux : Comme on voit .ur la branche au mois de ma; la rose En .a belle jeune..e, en .a première fleur, Rendre Ie Clel jaloux de sa vive couleur, Quand l' aube de .e. pleur. au point du jour l' ano.e ;

La grâce dan. sa feuille et l' amour .e repose, Embaumant Ie. jardin. et Ie. arbres d' odeur ; Mai. battue ou de pluie ou d' excessive ardeur, Languissanle e1le meurt, feuille à feuille dédose... Les questions de technique pure eurent à cette époque créatrice une importance qu'elles n'ont pas retrouvée depuis au même degré.

vie épicurienne, qu'il mena beaucoup plus en ses vers que dans la réalité de ses grands labeurs. Sa noble conscience d'écrivain lui imposait maintenant d'autres devoirs. II allait s'intéresser au bien public aussi passionnément qu'il avait servi jusqu'alors la cause du beau. II commençait par écrire, à l'usage des jeunes rois François II et Charles IX, des discours (( pour bien régner n et I'Institution pour ['adolescence du Roi très chrétien, où il traitait, avec une honnête liberté, des obligations réciproques des rois et des sujets. La reine Catherine lui savait gré de concourir ainsi à l'éducation de ses fils, trop tôt appelés à la couronne, Mais iI était déjà prêt à s'adresser directement à la France malheureuse et menacée et à trouver sur sa lyre, pour die, des accords profonds qu'elle n'avait encore jamaisentendus. Les Discours des misères de ce temps et la Remontrance au peuple de France ouvrent à notre poésie des voies nouvelles sans que l'auteur, ceUe fois, se soit soucié d'inventer, ni d'étonner. Aces grands ouvrages spontanés et sincères I intérêt historique n'est pas sans ajouter du prix. lis paraissaient à une heure des plus cruelles, quand la discorde civile, depuis longtemps contenue par une forte puissance royale sous François Ier et Henri II, se déchaÎnait sous des prétextes rdigieux, et allait meUre en péril l'unité même de la France. Ronsard a Ie sens national trop juste pour ne pas voir la nécessité de se rallier, dans une crise aussi grave, autour de l'institution monarchique. Un instinct de tradition non moins pressant Ie porte à défendre en même temps Ie catholicisme, qui est un lien entre les Français, et à combaure Ie parti huguenot disposé, dès l'origine des troubles, à s'appuyer sur I'étranger. Quoi qu'on puisse penser de la place qu'il s'assigne dans la bataille des esprits, il sait la tenir avec honneur, Rien ne l'obligeait à prendre parti, et personne n'auendait que Ie poète des Amours se mÎt à porter des coups ou s'exposât à en recevoir. N'ayant aucun profit à retirer d'une intervention qu'on ne lui demandait pas, il y risquait sa réputation, plus tard même sa sécurité, L'ardeur de sa foi patriotique et quelque goût naturel de bataille l'ont jeté dans la luue; mais d'abord la souffrance des humbles l'a ému, et iI n 'a pu supporter sans s'indigner Ie spectacle des pauvres provinces ravagées par les hommes d'armes : V oyant Ie laboureur tout pensif et tout morne, I.' un trainer en pleurant sa vache par la corne, I.' autre porter au col ses enfants et son lit, Je m'enfermai trois jours, refrogné de dépit, Et prenant Ie papier et r encre, de colère.

De ce temps malheureux j'écrivis la misère.

Lorsque Ronsard se fut rendu pleinement maître du vers alexandrin, avec l'heureuse expérience des Amours, il s'empressa de I'employer à d'autres usages. Ce vers semblait alors destiné surtout à des sujets familiers, étant regardé comme Ie plus voisin de la prose; Ie poète jugea mieux des ressources qu'i1 pouvait offrir et en élargit singulièrement Ie domaine, II est surprenant, à vrai dire, qu'illui ait préféré, pour Ie poème épique qu'il préparait et qui allait être la Franciade, I'ancien vers de dix syllabes, Ie II vers commun n, qu'a utilisé I'ancienne épopée française, Un épisode essayé en alexandrins montre qu'il a rejeté délibérément ceUe forme, à laquelle Charles IX trouva, paraÎt-i1, une majesté insuflìsante pour narrer la légende de son aïeul Francus, filsd'Hedor, On sait que Ie choix du monarque n'a pas porté bonheur à un ouvrage d'ailleurs mal conçu, et qui n'a jamais dépassé Ie quatrième livre, I'auteur s'étant dégoûté de I'achever. Au contraire,les beaux alexandrins de Ronsard, II lesquels, disait-il, j'ai mis, comme tu sais, en vogue et en honneur )) ,Iui devinrent de plus en plus habituels. II sut en dégager les harmonies et les coupes, même les plus libres; illes assouplit au récit, à l'épÎtre, à I'églogue, au discours en vers, et tous ces genres apparurent successivement dans son æuvre grâce à I'instrument vigoureux et varié qu'i1 se trouvait forger pour des siècles.

Soucieux de remplir envers la patrie les devoirs que lui imposaient les desseins de sa jeunesse et Ie programme de la Défense, Ronsard ne se contentait pas de rêver, en combinant I'Odyssée avec I' Enéide, I'épopée qui manquait à sa patrie; il cherchait de quelles autres formes de grande poésie il pourrait la doter encore. Ces préoccupat ions généreuses donnèrent lieu à deux recueils nouveaux, les Hymnes et les Poèmes.

Les Hymnes surtout sont mémorables dans l'histoire du vers alexandrin, parce que, pour la première fois, ce vers s'y trouve adapté aux plus hauts sujets, s'y prête à de larges développements de morale et de philosophie, aux allégories longtemps soutenues, aux narrations d'allure épique.

L'humaniste a trouvé des modèles antiques, moins dans les hymnes homériques que dans ceux de Callimaque et de Théocrite. Se rappelant comment ces poètes servaient les rois Ptolémées et les seigneurs de la cour d'Alexandrie, il s'avise de louer Ie roi de France, Ie cardinal de Lorraine et d'autres personnages de son choix, en associant leur nom aux fables merveilleuses ou aux questions élevées qu'il entreprend de traiter en leur honneur. II les intéresse à I'f.ternité, au Ciel, à la Justice, à la Philosophie, à la Mort; iI leur conte les légendes de I'or et celie des (( Daimons n, en de longues pages, d'où I'ennui n'est point absent, mais que relèvent souvent soit un récit aux brillantes images, soit une exposition d'idées abstraites nouvelle en notre poésie, soit quelque allégorie éloquente :

Ëcoute donc ma voix, Ô Déesse Victoire, Qui guéris des soudars les I'laies et qui tiens E:n ta Garde les rois, les villes et leurs biens, g Ui portes une robe em f reinte de trophées, ui as de ton beau che les tresses étoffées e palme et de laurier et qui montres, sans peur, Aux hommes comme il faut endurer Ie labeur; .... Viens, Déesse, ici-bas Favoriser Henri, et d'un bon æil regarde La France pour jamais et la prends sous ta Garde.

Les Poèmes rassemblent des pièces généralement plus courtes, plus vives, où l'adualité tient sa place ainsi que la vie du poète, avec ses amitiés, les souvenirs de sa jeunesse et Ie rappel de ses travaux. CeUe variété de ton s'accentue encore, quand il se prend à rajeunir l'églogue, à rimer pour la cour des Valois des (( mascarades n et des II cartels n, à meUre sa verve inventive au service de ses princes, comme cet autre humaniste, Ange Politien, Ie savait faire à Florence, au siècle précédent, pour ennoblir les plaisirs des ancêtres de Catherine de Médicis. Ce rôle de poète mêlé à la cour et favori de Charles IX grandit son prestige et fait apparaître dans tout son éclat, aux yeux des autres pays de I'Euro?e, la royauté littéraire quïl exerce dans la nôtre.

Son existence étant assurée désormais par une suflìsante pension royale et des bénéfices d'église, ainsi qu'il était d' usage pour les gens de leures de ce temps, Ronsard ne s'engourdissait point dans les facilités d'une

Dans ces pages vigoureuses, Ie leuré s'efface devant Ie citoyen, et la mythologie même, dont sa pensée ne se sépare guère, y paraÎt à peine. Le partisan, à y regarder de près, montre plus de mesure qu'on ne pourrait Ie croire. Sa véhémence est acerbe, mais n'exclut pas I'équité, Son blâme ni sa louange ne vont pas toujours d'un seul côté, puisque, après avoir f!étri les prédicants fanatiques, les brûleurs d'images saintes et les pilleurs de couvents, il proc1ame sans ménagements les abus ecclésiastiques, (( Ie pape trop enf!é de biens n, Ie scandale des prélat5 mondains et des prêtres corrompus. II supplie les Pères du concile de Trente d'aviser sans retard aux grands remèdes et regreUe qu'une réforme nécessaire, et qui eût évité tant de maux, n 'ait pas été faite à temps, L'ironie dont iI cingle ceux qui croient apporter la vérité avec Ie fer et Ie feu est d'autant plus persuasive qu'i1 ne la réserve pas pour eux seuls, Au reste, il écarte d'ordinaire, sauf quand il riposte sur leur ton à ses plus grossiers diffamateurs, les aUaques trop personnelles; il garde même à ceux des rebelles qui furent ses amis ou ses bienfaiteurs, Châtillon ou Bourbon, son estime et sa reconnaissance.

Dans un temps où les violences de la parole arment tant de brutalité et de fureur, il n'a rien à se reprocher de ceUe sorte, Chrétien de bonne foi, quoique paganisé d'imagination, iI est étranger aux besoins mystiques et moraux de certaines âmes de son époque, et les regarde avec un naïf étonnement, Mais il a horreur de voir I( la sede calvine n faire de II ceUe pauvre terre n de France Ilia proie de I'Angleterre n et yamener (( I'étranger qui boit les eaux du Rhin I). Pour ce crime, il invoque la punition du ciel et Ie

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Mefrifant f IIt'I,T' & tTtfo'S T ant t'nllle;:., P"T ltt COlnTmmt.

PIiI/J.lTlf,iÌlJrlif,(ùy f,,{oTtlint Ne frof!hle mon Tepos,le dors,

LES DER"'IE.RS VERS de Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois. à Par,s, chez Gabriel Buon, au clos Bruneau, à lïmage saint Claude, 1586,

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