III. - LA TRAGI-COMÉDIE
Robert Garnier, - De ces premiers de nos tragiques. Ie plus grand est Robert Garnier, dont Ronsard a dil qu'il avail trouvé la scène française de bois et qu'il l'avail faile d'or. Robert Garnier étail né en 1534. à La Ferté-Bernard. II fit ses études à Toulouse, où il remporta aux feux f/oraux Ie prix de l'églantine. Jl jut conseiller, puis lieutenant-criminel au présidial du Mans. Sa première tragédie. Porcie. est de 1568. Puis viennent Hippolyte, Cornélie. Marc-Antoine, la T roade, Antigone, Bradamante, les J uives, Son théâtre jut þublié en 1582. Jl mourut au Mans en 1590. M. L. Pinvert prépare une réédition de ses æuvres; la seule édilion collective qui existe aujourd'hui est celle de Wendelin Foerster. Heilbronn. 1883. II a été fait une réimpression des Juives, - Voir H, Chardon, Robert Garnier. Paris, 1905, - Sur la tragi-comédie. H. Carrington Lancaster. the French tragicomedy. 1907. QUEL QUE son Ie mérite des tragédies de Robert Garnier. Ie principal intérêt s'attache à sa Bradamante, qui est la première pièce française íntitulée II tragi-comédie II.
Le premier acte est très court, Charlemagne fait Ie monologue d'usage. suivi d'une conversation avec Ie duc Aymon : c'est I'exposition, Le duc Aymon veut marier sa fiUe Bradamante à Léon, héritier de Byzance. Mais d'une part Bradamante aime Roger et <;Ue est aimée de lui; d'autre part I'empereur a décrété qu'on n'obtiendrait Bradamante qu'en la vainquant par les armes. Le sujet est donc une rivalité amoureuse. comme dans les comédies; seulement cette rivalité est transportée aux personnages de la tragédie. De même Ie CM de Corneille (Ie rapprochement du Cid et de Bradamante s'est irnposé à tous les critiques) est une tragi-comédie en ceci qu'un amour contrarié en est tout Ie sujet. tandis que les tragédies, telles qu' Horace et Cinna. agiteront de plus grands intérêts.
1\ n'y a pas de chæurs et I'auteur. dans I'argument, engage à les remplacer par des intermèdes, Le second acte commence par une scène où les parents, Aymon et Béatrix, se réjouissent de marier leur fille à Léon. et sans dot, Cependant Renaud, frère de Bradamante, intercède auprès de son père en faveur de Roger; Ie vieiUard se fâche. veut tout pourfendre et se retrouve sans force : c'est un don Diègue comique. De son côté. Bradamante prie sa mère, menace de se faire religieuse et finit par I'attendrir. II reste à nous faire voir les deux prétendants. Léon et Roger, lis arrivent ensemble à I'acte III; mais Léon ignore qui est son compagnon; iI sait seulement que c'est un chevalier à qui iI a sauvé la vie dans une bataille. et qui va en échange, déguisé sous ses armes, conquérir pour lui Bradamante. Au lieu de I'austère simplici é ue nous avons vue à la tragédie, Ie scénario se déroule comme celul d un
film, sans liaison entre les scènes, ce qui est une habitude de la comédie. Nous entendons tour à tour les plaintes de Roger, contraint de <:ombattre pour donner à un autre celie qu'il .aime; Roger une fois hors de scène, Bradamante, qui ne sait où il est, et qui Ie croit occupé à guerroyer, v; nt se plaindre à son tour; puis Ie théâtre se remplit et Léon demande Ie combat; Roger reparait vêtu des .armes de Léon et décide de parer les coups sans les rendre; il s'en va et Bradamante parait à son tour, déterminée à tuer Ie prétendant indiscret, sans se douter que, sous les armes de Léon, elle a Roger devant elle.
Le combat a lieu entre Ie troisième acte et Ie quatrième. La jeune fille est vaincue. L'auteur occupe Ie quatrième acte par un grand plaidoyer : la Sa'ur de Roger, I\larphise, soutient devant I'empereur que Bradamante était fiancée à Roger, et qu'on fait tort à celui-ci en mariant sa fiancée en son absence. Enfin la reconnaissance inévitable des deux rivaux se fait entre Ie quatrième acte et Ie cinquième, sans que nous y assist ions. Dès lors, la pièce est finie, Léon rendant aussitôt Bradamante à Roger.
T oute cette fin nous paraÎt aujourd'hui un peu maladroitement agencée; mais la pièce reste très agréable, et I'on voit déjà son importance; elle définit un genre qui, jusqu'à la maturité de Corneille, restera très différent de la tragédie, pour se fondre ensuite avec elle, discernable au temps de Racine,
Des deux comédies de Grévin, la meilleure est celie des Esbahis. L'auteur se vante soit par jeu, soit à raison, de raconter une histoire vraie, qui se serait passée au carrefour Saint- Séverin; et I'on sait que ces satires personnelles sont tout à fait du goût des sotties, C'es! encore I'histoire d'un barbon, 1\1. }osse, qui veut épouser, mais bien pour lui-même cettc fois, la fille de son ami Gérard, Madelon. Or, I\ladelon aime un jeune avocat et est aimée de lui, Le valet de I'avocat, prédécesseurde tous les valets c1assiques, vole des vêtements de }osse; I'avocat les revêt, pénètre près de I\ladelon e! I'entreprend vivement. Le père de IYladelon qui de loin voit la scène et qui, trompé par Ie déguisement, a pris I'avocat pour M.}osse, fait compliment de sa gaillardise à M, } osse , qui n'y comprend rien, proteste, se fâche et revêt son harnois du temps de Cerisoles. Pour détourner les soupçons, Ie valet de I'avocat accuse de I'imposture un Italien ridicule, qui s'enfuit. Enfin la pièce se dénoue: nous avons vu au début un gentilhomme, cousin de I'avocat, entrer dans la maison de la ruffiane, où il lie conversation avec une certaine Agnès.
Or, cette Agnès est la femme un peu vagabonde, maislégitime, de M.}osse. Voici done ce fâcheux prétendant écarté, et Madelon épouse I'avocat.
En 1567 paraÎt Ie Brave, comédie de }ean- Antoine de Baïf, (( jouée devant Ie roy en I'hôtel de Guise, a Paris, Ie 28 de janvier 1567 II. La pièce avait été jouée à la Saint-Charlemagne, II pour démonstrance d'allegresse publique en la paix et tranquillité commune de tous princes et peuples chrétiens avec ce royaume II. II y avait entre les actes de la comédie des chants récités : Ie premier était de Ronsard, Ie second de Baïf, Ie troisième de Desportes, Ie quatrième de Filleul, Ie cinquième de Belleau, La pièce est en octosyllabes. La fête de la paix explique que Ie héros de la comédie soit un matamore du nom de T aillebras, C'est à ces quelques pièces, ou peu s'en faut, que s'arrête I'effort de la Renaissance pour créer une comédie originale. Après cet effort manqué, la comédie va se trainer pendant cinquante ans, démarquant à peine les modèles italiens. Pierre de Larivey, fils d' un I talien fixé à T royes, publie en 1579 six comédies, et trois en 1611. Ce sont de pures traductions, presque partout littérales, de l'italien. Tout au plus s'est-il reporté parfois à la source latine, au modèle de son modèle. La plus célèbre de ses comédies, les Esprits, est une traduction de I'Aridosio de Lorenzino de Médicis. Mais, tout traduit, Ie style est pourtant savoureux.
Quant au théâtre espagnol, qui doit prendre plus tard une si éclatante revanche, il est alors fort en retard sur Ie théâtre italien. Deux de ses premiers chefs-d'æuvre sont cependant traduits, et tous deux en 1578: la Célestine par Laverdun, et la Diane de IYlontemayor par Nicole Colin, chanoine de Reims. Mais l'inAuence espagnole ne sera vraiment sensible qu'au XVIIC siècle.
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IV. - LA COMÉDIE La comédie de la Renaissance, quoiqu'elle ait produit des æuvres charmantes, présente moins d'intfrêt, pour I'histoire du théâtre, que la tragédie, T andis que la tragédie du XVI e siècle a abouti par une évolution naturelle à celie du XVlI c , la comédie a péri presque entièrement, Dans I'esprit même des contemporains elle a tenu moins de place. Contre soixante-dix représentations de tragédies entre 1552 et 1590, Gustave Lanson ne compte qu'une vingtaine de représentations comiques, et là-dessus Eugène Lintilhac n'en retient que cinq ou six qui soient certaines, et elles sont toutes antérieures à 1568, La Cléopâtre de }odelle était accompagnée de I'Eugène du même auteur, C'est une pièce écrite avec beaucoup de verve et qui reste encore très amusante. Comme dans la tragédie, il y a d'abord deux actes consacrés à la présentation des personnages. Ces personnages sont deux rivaux auprès d'Alix; I' un, qui se fait connaÎtre au premier acte, est un abbé, nommé Eugène; I'autre, qui remplit Ie second acte, est un officier, nommé F1orimond, Chacun vante son propre état ; chacun parle son propre langage, avec une couleur où se reconnait Ie goût de tout I'art français pour les portraits bien faits. Pour Ie moment, Eugène est maître de la place; afin de s'en mieux assurer, il a marié Alix avec un bon benêt, nommé Guillaume, que Ie ciel avait prédestiné, et qui, pendant la pièce, montrera un aveuglement obstiné. Le troisième acte est, comme dans la tragédie, I'acte de la péripétie, Le militaire met Eugène en fuite et rosse Alix. A partir de ce moment, la ressemblance avec la tragédie cesse. L'acte IV est un renchérissement sur I'acte III. D'une part, Ie second du militaire ne veut rien moins qu' assassiner Eugène; d'autre part, un créancier qui survient complique encore la situation du malheureux abbé. Le cinquième acte dénoue I'embarras : Eugène désintéresse Ie créancier en lui donnant une cure, et il calme F1orimond en lui donnant sa propre sæur, Hélène, laquelle I'aime depuis longtemps. Jodelle se Aattait d'avoir fait une æuvre originale et nationale : L'invention n'est point d'un vieil Ménandre:
Rien d' estmnger on ne vous fait entendre, Le style est nôtre et chacun personnage Se dit auss; être de ce langage.
En fait, Ie souvenir de la farce est sensible. Un sujet assez semblable a été traité par Remy Belleau. dans une comédie inachevée qui a paru après sa mort. Un vieillard, ampureux d'une jeune fille, veut la faire épouser à son clerc, afin de la mieux garder pour lui; la belle a des amoureux, dont un militaire; à la fin elle retrouve son père, d'où Ie titre : la Reconnue, On voit dans la pièce se croiser les inAuences : Ie sujet est en grande partie la Casina de Plaute; Ie développement est à l'italienne, et les tableaux de mæurs, qui son! Ie meilleur de I'ouvrage, viennent de la vieille farce.
ROBERT GARNIER, - Portrait par Rabel, gravé par C. de Mallery (B. N., cabinet des Estampes).
Odet de Turnèbe. - Odet de Turnèbe était né Ie 23 novembre 1553, J/ avait perdu son père, l'hel/éniste, avant d'avoir treize ans. F;levé dès l'enfance dans l'humanisme, il écrivait à quatorze ans, d'un latin ferme et pur, I épÎtre dédicatoire qui précède l'édition des commentaires de son père sur Cicéron. J/ fut avocat et venait d'être pourvu de l'état de premier président de la Cour des monnaies, quand il mourut, à vingt-huit ans, Ie 25 février 1581. Sa comédie des Con tens Jut imprimée en 1584.
DE 1580 à la fin du siècle, en vingt ans, nous n'avons à citer que quatre comédies : les Con tens , de l'avocat Odet de T urnèbe (vers 1 j80) : les Neapo/itaines, de François d'Amboise (1584); les Esco/iers, du chanoine François Perrin (1587); lcs Desguisez, de Jean Godard (1594).
Les Con tens sont la meilleure de ces pièces. Elle est toute remplie de souvenirs italiens: on y retrouve aussi des imitations de la Célestine. T urnèbe emprunte de toules mains, mais ses peintures sont si justes et ses personnages si vivants, que ces copies deviennent des originaux, II change et it anime ce qu'il a pris, et Ie fait sien, On trouve chez lui cent imitations et pas un plagiat.
Le début de la pièce fait inévi!ablement songer aux Esbahis, II