‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 263 sur 402 · I. - Son enfance et sa jeunesse · texte numérisé non relu

I. - Son enfance et sa jeunesse

; Michel de Montaigne est né Ie 28 février 1533, au château de Montaigne, en Périgord. II appartenait à une de ces families commerçautes qui passaient doucement de la riche bourgeoisie à la noblesse; son père, Pierre Eyquem, avait abandonné Ie négoce pour vivre sur sa terre: il exerça plusieurs fonctions publiques, et prit part aux guerres aventureuses d'italie. Michel

, QUAND MONTAIGNE commence à composer les Essais, il n'est pas loin de la quarantaine. Bien des circonstances, au cours de lentes années de préparation, ont conspiré à former son génie : il est curieux d'observer comment. Lorsqu'on veut étudier ses semb!ables, il importe d'avoir un observatoire commode et d'être bien p!acé, II est fort agréable, lorsqu'on veut se consacrer aux bonnes lettres et à la philosophie, d'avoir de la fortune, Point de gêne, point J'embarras d'argent, pas même de soucis : si les blés ou les vignes rendent un peu moins cette année, qu'importe? Si on veut entreprendre un lointain voyage, on se met en route sans songer à la dépense. Or Montaigne était, comme on dit, d'une fami\le considérée dans Ie pays, puisque son père fut maire de Bordeaux. Et Montaigne était riche.

Son éducation fut dominée par un principe que ce père aimable avait rapporté d'ltalie : à savoir qu'il fallait développer l"âme des enfants (I en toute douc ur n, sans obligation ni contrainte. En vertu de quoi on réveillait en musique tous les matins. Cette conhance dans la natur , qui exprime une des tendances profondes de I'époque, se retrouvera dans les Essais.

On lui épargna les ennuis de la grammaire : c'est peut-être pour cela qu'il ne se rebuta point, et qu'il fut tout imbu de cuhureantique. A vrai dire, et bien qu'on eût imaginé un jeu tout exprès pour lui

apprendre dédinaisons et conjugaisons, il ne devint jamais, à proprement parler, un helIéniste : au moins connut-i1 la philosophie ßrecque par les vulgarisateurs latins; et les traductions d'auteurs grecs, qui se multiplient entre 1530 et 1575, vinrent à point nourrir sa curiosité, Quant au latin, sa (( langue naturelIe n, il Ie possédait com me Ie français.

Le collège, OÙ son père finit par I'envoyer, aurait pu Ie dégoûter des livres; indolent, et sans mémoire, il n'était pas fait pour Ie surmenage érudit qui sévissait alors dans I'éducation des enfants. I\-lais son père veillait : il mit auprès de lui des précepteurs particuliers, instruits de ses doctrines. Michel de I\lontaigne se sentira fort obligé à l'un d'eux, (( homme d'entendement n, qui fermait les yeux lorsquïl lisait à la dérobée les Mé.tamorphoses, l'E:néiJe, Plaute, ou les comédies italiennes. Ainsi son âme, (( toute sienne)), se formait librement; et la pédagogie quïl exposera plus tard se trouve en germe dans sa propre éducation.

De même, les années passées par lui au Parlement de Bordeaux ne seront pas des années perdues. Dans les Essais, souvent il parle des lois, de la manière de les faire et de les appliquer, des gloses des jurisconsultes: il disserte, ici sur la magistrature française, et là sur l'utilité des juges : nous reconnaÎtrons dans ces propos les fruits de sa propre expérience de magistrat. Quand nous l'entendrons critiquer la torture ou la question, nous nous rappellerons qu'i1 en a vu les effets. Quand iI nous dira quïl ne croit pas aux sorciers, nous songerons quïl a peut-être statué sur Ie sort de malheureux que la crédulité publique voualt au bûcher, Les parlementaires bordelais, ses colIègues, étaient gens fort cultivés, II était lié par des liens de parenté avec plusieurs d'entre eux ; et Françoise de la Chassaigne, qu'il épousa en 1565, était petite-filIe, filIe et sæur de magistrats. A Bordeaux, dit Scaliger, (( entre soixante sénateurs, it y en avait plus de vingt habiles et doctes personnages n. Près de Montaigne, Arnaud du Ferron travailIe à son Histoire de France, Nicolas Bohier à ses æuvres juridiques, tandis que l'ami de son âme, la Boétie, écrit ses poésies latines et ses versions de Xénophon et de Plutarque.

La Boétie est un sage à la manière antique; c'est, dit I\lontaigne qui l'admire, (( une âme à l'ancienne marque )), Son Discours de la Servitude volontaire, ou Contr' un, est tout plein des grands sentiments que des auteurs com me Lucain et com me Tacite avaient exprimés contre la tyrannie. Les pièces latines qu'il compose pour Montaigne sont des exhortations à la vertu, On saisit ici lïnAuence, ou tout au moins l'accord : la Boétie a choisi Montaigne (( parmy tant d'hommes pour renouveller ceUe vertueuse et sincere amitié de laquelle l'usage est, par les vices, dès si long temps esloigné d'entre nous, qu'il n'en reste que quelques vieilles traces en la memoire de I'antiquité )1. C'est ainsi qu'il s'exprime à son lit de mort: et il parle aussi des (( discours philosophiques )) qu'ils tenaient ensemble pour s'apprendre à (( bien vivre et à bien mourir n. Au reste, ceUe mort prématurée est celie du sage. La Boétie dit, la sentant venir : (( Je suis chrestien, je suis catholique: tel ay vécu, tel suis-je delibéré de clorre ma vie: qu'on me face venir un prêtre, car je ne veulx faillir à ce dernier devoir d'un chrestien. n I\lais, plus que la foi du chrétien, c'est la sagesse du philosophe qui lui donne sa fermeté d'âme. Laissons Montaigne lui-même nous raconter la scène, dans ceUe LeUre à son père sur la mort de la Boétie, qui fut son premier écrit : (( Je luy dis que j'avois rougy de honte de quoy Ie courage m 'avoit failly à ouÏr ce que luy, qui estoit engagé dans ce mal, avoit eu courage de me dire: que jusques lors j'avois pensé que Dieu ne nous donnast guieres si grand avantage sur les accidents humains, et croyois malayseement ce que quelque-fois j'en lisois parmy les histoires : mais qu'en ayant senti une telle preuve, je louerois Dieu de quoy ce avoit esté en une personne de qui je feusse tant aymé, et que j'aymasse si cherement; et que cela me serviroit d'exemple pour jouër ce mesme rolle à mon tour.

(( II m'interrompit pour me prier d'en user ainsi, et de montrer, par effect, que les discours que nous avions tenus ensemble pendant nostre santé, nous ne les portions pas seulement à la bouche, mais e:1gravez bien avant au cceur et en I'ame, pour les meUre en execu-

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tion aux premieres occasions qui s'offriroient; adjoustant que c'estoit la vraye praUique de noz estudes et de la philosophie. Et me prenant par la main: (I I\lon frere, mon amy, (( me dit-il, Je t'asseure que Jay faict assez (( de choses, ce me semble, en ma vie, avec (( autant de peine et difficulté que je fais ceste- (( cy. Et quand tout est dict, il y a fort long (( temps que j'y estois preparé, et que j'en (( sçavois ma leçon toute par cueur,)) Quoi d'étonnant à ce qu 'après un si noble exemple, Montaigne s'applique dans ses Essais à (( accointer n la mort?

En traduisant la Théologie naturelle de Raymond Sebonde, iI achève de s'initier aux grands problèmes. Le théologien qui est I'auteur du livre s'efforce, en effet, d'étayer la foi chrétienne par la raison. Quels sont donc les rapports de la raison et de la foi? et comment s'opère la connaissance elle-même ? Questions essentielIes qu'il faut avoir méditées quand on aspire à la sagesse, Ainsi se prépare ceUe Apologie de Ra1!mond Sebonde qui élargira sÍ magnifiquement l'horizon des premiers Essais,

Lettre de confoIation

de: Plurarque à fa femme,

l.c rour uadui12 de Grec en françois p3r feu ld.EsTIINNE DE LA BOBTIE Con[eiUer du Roy en (a court de Parlemenr à Bordeaux. En(emblc qucl ues Vcrs brins & françois. de (on inucnrion.

A PAR I S

Dc I ImprirncIlc dc Fcderic Morel. rue S, I,mdc BcauualS,au Franc Meuricr,

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