III. - Son æuvre
LE PREMIER DESSEIN DE MONTAIGNE SON AlTITUDE STOIQUE DANS LES PLUS ANCIENS ESSAIS
plus anciennement composés. Les chapitres 11 à xx et XXX11 à XLVlll du livre /,r, saul peut-être une partie de l'essai XXXIX el /'essai XL, remontent aux années 1572-1573. Un peu plus tard vien ent les essais 11 à VI du livre lI, On y voit de quelles lectures se nourrissait alors Montaigne: il lisait Plutarque, qui lui fournit un grand nombre d'exemples; Sénèque, dont il étudie parliculièrement les Lettres à Lucilius; puis quelques historiens : il emprunte des anecdotes aux I\lémoires des frères du Bellay; il pratique les Annales d'Aquitaine, de Jean Bouchel, et l'Histoire d'ltalie de Guichardin. II connaÎt aussi les æUVres des compilateurs conter.lporains. Mais Ie grand intérêt que présentent ces anciens essais est de nous montrer quel fut Ie premier dessein de Montaigne et sa première attitude phi/osophique.
QUOI DE PLUS ORIGINAL que les Essais de Montaigne ? Ce titre même ne se rencontre nulle part avant lui, ni chez les Italiens, ni dans les littératures de I'Antiquité. Et pourtant, Montaigne a commencé par faire comme tout Ie monde. Son premier dessein a été, semble-t-il, fort modeste : il se contentait de tf'nir registre des exempIes, des sentences les plus remarquables qu'il rencontrait dans ses lectures, et de les faire valoir par de courtes dissertations. C'était une mode, pratiquée avant lui par divers écrivains, de vulgariser les enseignements de I'Al1tiquité, con seils moraux et cas singuliers, en de petites compositions très simples, faites de quelques maximes frappantes, de quelques exemples bien choisis, assaisonnés de morale, On leur donnait des titres divers : on les appelait volontiers des (( leçons )), c'est-à-dire, modestement, des lectures. Montaigne, qui nous raconte tout, nous fait savoir qu'il hésita entre la forme des lettres, dont I'Espagnol Antoine de Guevara avait fourni Ie modèle dans un recueil traduit en français dès 1556, et la forme des dissertations, qui avait valu une grande réputation à un autre Espagnol, Pierre de Messie, dont les Diverses leçons avaient été traduites en français par Claude Gruget.
Ces (( leçons )), qui n'exigeaient ni grand effort, ni continuité dans Ie travail, étaient bien I'affaire de notre gentilhomme, Ses développements du début se ramènent à deux types. Voici Ie premier: il cite un exemple qui I'a frappé, en ajoute quelques autres pour conlirmer ou pour contredire, rappelle une sentence qu'il a tirée d'un auteur ancien: avec parcimonie, car sa mémoire n'est pas bien riche, S'il s'en était tenu là, son nom n 'aurait pas été connu de la postérité. V oici son second procédé: au lieu de partir d'un exemple, il part d'une idée, ou d'un thème général : il traitera de la douleur, ou de la mort, ou du détachement qu'il faut professer à I'égard des biens périssables. Mais la manière dont il étoffe son développement montre qu'il n'ose pas se lier à ses propres forces : il utilise des séries d'exemples déjà réunis dans des recueils contemporains; il compile; (( faible de reins )), il fait parler les Anciens à sa place. Son rôle se borne souvent à trier les pierres d'une mosaïque et à les assortir. Les chapitres XIV, XIX, XX, XXXIX, XLII du premier livre, les chapitres I et III du livre second, ne sont pas con truits autrement, Au moins peut-on Ie juger d'après les choix qu'il opère, et qui Ie montrent épris de la sagesse antique. II veut arriver à cette sérénité, à cette ataraxie parfaite OÙ les philosophes stoïques lui disent que réside Ie vrai bonheur. II lui plait de détacher les pensées qui prêchent I'indifférence à la douleur, Ie mépris des biens de ce monde; dans son ardeur, il va droit aux formules les plus héroïques, les plus éclatantes aussi. II se raidit lièrement, et, comme il dit, il (( se bande )) pour atteindre cette haute sagesse, La mort surtout Ie préoccupe. Puisqu'elle est toujours à nos côtés, comment vivre en paix si nous la redoutons? Pour cesser de la redouter, il faut la regarder en face et la braver. Notre raison et notre volonté s'uniront pour la mépriser. Pensons constamment à elle, et rappelonsnous les beaux trépas dont I'Antiquité nous
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'i) Les deux premiers livres des Essais ont paru à Bordeaux, chez Millanges, en 158U (réimpression par Dezeimeris el Barckhausen en 1870, avec les additions de l'édition de 1582). Une cinquième édition (la quatrième que nous connaissions), publiée en 1588 à Paris, chez L'Angelier, contient six cents additions aux deux premiers livres, et un troisième livre entièrement nouVeau (réimpression par H. Motheau et D, Jouaust, 1872-1876).
Montaigne préparait une sixième édition, quand il mourut. II avait chargé de corrections et d'addilions, pour l'envoyer aux imprimeurs, un exemplaire de l'édilion de 1588, Cest d' après une copie de cel exemplaire que Pierre de Brach el Mile de Gournay publièrent en 1595 une édilion posthume, qui fut longtemps considérée comme défìnitive.
(Réimpression par E. Courbel et Ch. Royer, 1872-1900.) Mais la copie était fautive, el d' autre pari Pierre de Brach el Mile de Gournay s'étaient perm is de nombreux remaniements. II a donc Jallu revenir à l'exemplaire annoté par Montaigne, qui est conservé à la Bibliothèque de la Ville, à Bordeaux. On en a donné une reproduction en phototypie (1912,3 vol, in-4"). En outre, sous les auspices de la Vi lie de Bordeaux, MM. Fortunat Strowski, François Gebelin el Pierre Villey ont publié à nou- Veau les Essais d'après /' exemplaire de Bordeaux, avec les varian(es manuscrites et les leçons des plus anciennes impressions, des notes, des notices et un lexique; quatre volumes en ont déjà paru, 1906- 1920, Une nouvelle édition, conforme au texte de l'exemplaire de Bordeaux, a été procurée en 1922- 1923 par Pierre Villey.
Les ouvrages les plus récents sur /'évolulion de l'æuvre et de la pensée de Montaigne sont ceux de Fortunat Strowski, Montaigne, 1906, et de Pierre Villey, les Sources et I'évolution des (( Essais )1, 1908.
Pour suivre les diverses phases de ce développement, il taut d'abord discerner quels sont, dans l'édition princeps (1580), les (( essais )) les
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MADEMOISELLE DE COURNA Y (B. N" Cabinet des Eotampes', a fa; pris plais;r à publiel en plusieurs lieux l'esperance que j'ay de Marie de Gournay Ie Jars, ma lille d'all:ance, et eertes aymée de moi beaueoup plus que paternellement, et enveloppée, en ma relraite el sol tude, eomme rune des meilleures part;es de mon propre estre, Je ne regarde plus qu'e.le au mondeuu Ð (Essais, II, XVII,)
qU'elle efi en no 9 .& Ia maniere de ]'y rrouuer,& de s'en aydc:r. . :.'1. i
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