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L'EXEMPLAIRE DES II ESSAIS II APPARTENANT A LA VILLE DE BORDEAUX (édition de 1588). Montaigne a chargé presque à chaque page cet exemplaire de corrections et d'additions. La page ci-dessus reproduile se trouve au livre II I et au chapitre XII des Essais,
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fournit l'exemple, II Ostons-Iuy (à cet ennemi) l'estrangeté. pratiquons-Ie, n'ayons rien si souvent en la teste que la mort; à tous instants représentons-Ia à nostre imagination et en tous visages; au broncher d'un cheval, à la chute d'une tuile, à la moindre piqueure d'espleingue (épingle), remachons soudain : (( Et bien, quand ce (( seroit la mort mesme ? )) Et là-dessus roidissons nous et efforçons nous. Parmy les festes et la joye, ayons toujours ce refrein de la souvenance de nostre condition et ne nous laissons pas si fort em porter au plaisir que parfois il ne nous repasse en la mémoire en combien de sortes celie nostre allégresse est en bute à la mort, et de combien de prises e!le la menasse, Ainsi faisoyent les Ægyptiens, qui, au milieu de leurs festins et parmy leur meilleure chère, faisoient apporter l'anatomie sèche (la momie) d'un corps d'homme pour servir d'advertissement aux conviés. II est incertain où la mort r.ous allende : attendons-Ia partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a désapris à servir. Le sçavoir mourir nous afranchit de toute subjection et contrainte)) (Essais, I, XIX). Au contraire, Ie vulgaire évite la pensée de la mort. Mais de quelle II brutale stupidité )) faut-il que les hommes soient possédés, pour quïls manifestent une telle nonchalance? Et de quelle agitation au moment suprême, de que! affolement ne payent-ils pas leur erreur? Pour son compte, l'ami de la Boétie ne se laissera pas surprendre: il se prépare à (I jouer son rôle à son tour )), La (I gloire )) de ce sage Ie tente: une mort sans appréhension ne lui suffìt pas: il rêve parfois d'une mort sublime, relevée de fortes sentences, et qui lui fasse honneur, Car Ie moment de la mort donne la mesure de notre philosophie : philosopher, c'est proprement apprendre à mourir. Son modèle est Caton d'Utique, II cette vraie image de la vertu stoÏque, ce patron que Natureachoisi pour montrerjusqu'où l'humaine fermeté et constance pouvait atteindre )), Son précepteur est Sénèque: son précepteur, et son grand fournisseur de formules. Entendons bien que Ie stoïcismede Montaigne n'est pas la pure doctrine de Iï::'cole, mais une tendance. Montaigne ne se fait pas scrupule, en effet, d'emprunter des préceptes aux sectes les plus diverses: on en trouve chez lui qui viennent d'f.picure aussi bien que de Zénon. Du stoÏcisme, il abandonne la métaphysique et ne prend que la morale: encore e<t-elle fort mélangée, Le plus clair est sa confìance dans la raison et dans la volonté pour corriger les accidents naturels. L'effort de ces deux facultés a Ie pouvoir de muer ces accidents en choses indifférentes, puisque (( Ie goust des biens et des maux dépend de l'opinion que nous en avons )). Si no us savons penser et vivre, nous ne souffrirons ni de la pauvreté, ni de la maladie, ni de la mort des personnes qui nous sont chères. La raison est maÎtresse de sagesse, il faut lui prêter foi. Au milieu de la tempête, Ie pourceau dont parle Pyrrhon ne s'inquiète pas de la mort, qui est toute proche: comment croire que la raison humaine serait incapable de nous procurer la sécurité de ce pourceau ?
Pour nous assurer ceUe grande paix de I'âme, préparons-nous aux maux qui peuvent survenir. A vrai dire, Montaigne ne va pas jusqu'à conseiller aux riches de jeter leurs richesses à la mer pour s'exercer à la pauvreté, Le jeu de l'imagination doit suffìre ici, et la méditation, et les beaux t"xemples tirés de l'histoire. La raison se fortifìe encore en s'exerçant à la vertu, laquelle consiste, comme celie de Caton, à dominer la nature: en s'accoutumant à (( prendre son contentement en I'âme )) et à I( n'avoir pas trop de commerce avec Ie corps )). A celie époque de sa pensée, Ie suicide ne laisse pas de séduire IVlontaigne, parce que Ie suicide suppose une préparation parfaite et une pleine victoire de I'esprit sur la matière. II achève de marquer la grande inégalité qui règne entre Ie sage, toujours maître de son destin, et Ie vulgaire grossier, Entrele sageet Ie vulgaire, il y a plus de différence, dit Montaigne, qu 'entre Ie vulgaire et I'animal. Cette crainte de la mort n'est point lâche ni vile; elle aboutit, au contraire, à une doctrine très fìère, bien appropriée aux malheurs de celie époque troublée. Mai convenait-elie tout à fait au tempérament de l'auteur? à l'éducation molle et voluptueuse qu'il avait rt"çue au foyer paternel? Ce riche gentilhomme au caractère indolent, et qui menait un large train de vie, était-il fait pour I'âpre stoïcisme? Dans son amour de l'inAexible sagess:: antique, il y a peut-être, disons-Ie, un peu de I( liuérature I), Les humanistes paraient volontiers leurs écrits des maximes les plus fìères et les plus arrogantes, sans que leur vie fût un modèle de fermeté, II Aucuns de mes premiers essais puent à I'estranger )), dira-t-il plus tard. II a raison: celie philosophie stoÏque. qui marque la première étape du développement de sa pensée, ne laisse pas de sentir (( I'estranger I) : il va la modifìer maintenant.
IV. - Sa crise de scepticisme Au début de 1576. Montaigne fait frapper une médaille bien signifìcative : une ba!ance aux plateaux en équilibre fìgure l'inaptitude LlHtR. FRANC - I
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LE CHATEAU DE MONTAIGNE à La l\1othe-MontraveltDordogne),
du jugement à pencher vers une solution plutôt que vers une autre: la devise qu'on y lit: Que sais-je,"l est empruntée à Sextus Empiricus. l'interprète de Pyrrhon Ie sceptique, Des parties importantes de I'Apologie de Sebonde(Essais, II, XII), où Montaigne donne une pleine adhésion aux doctrines pyrrhoniennes, ont chance d'appartenir à celie période, Comme Raymond Sebonde avait entrepris d'établir la vérité de la religion par les seules lumières rationnelles, et qu'on lecritiquait, 1\10ntaigne, son traducteur, entreprend de Ie défendre. et en réalité l'accable. II prouve, en effet, que la raison est trop faiblepourdémontrer quelque vérité que ce soit. Faut-il conclure que Sebonde ne pouvait pas faire mieux qu'iI a fait? Faut-iI, au contraire, Ie blâmer d'avoir entrepris une démonstration impossible? l\lontaigne n 'a cure de I'opinion du lecteur sur Raymond Sebonde : ce qui lui tient à cæur, c'est de no us persuader de suspendre notre jugement, Déjà dans quelques-uns de ses premiers essais - en particulier les essais XXXII et XLVII du livre ler - Montaigne avait manifesté un sens critique qui va servir à son évolution intérieure. Mais surtout, il faut tenir compte de I'immense apport que la science vient alors verser dans les esprits. Vers ce temps-Ià, les bornes du monde intetlectuel reculent presque à l'infìni. Du fond du passé comme des points les plUS éloignés de I'espace, des faits nouveaux viennent assaillir la pensée, des faits étranges, incroyables, qui bouleversent les idées qu'on se faisait sur l'homme et sur Ie monde, Les compilateurs présentent à la curiosité publique des coutumes bizarres, des croyances extravagantt"s, des institutions qui parai sent insensées, et qui pourtant sont normales en d'autres régions de I' univers: ils décrivent des êtres qui semblent monstrueux, animaux et plantes. et qui pourtant ont existé, ou existent encore. :Vlontaigne ne se contente pas de lire les auteurs anciens; il est curieux des livres qui lui parIent des contrées lointaines, des Indes occidentales ou orientales; il interroge à Rouen des sauvages, à Bordeaux des voyageurs qui reviennent du pays des cannibales, Sur cet esprit toujours en quête de la vérité, une expérience aussi brusquement élargie ne pouvait pas ne pas agir. Comment distinguer, désormais,le vrai du faux, puisque l'incroyable est souvent Ie réel? Les hommes, écrit-il dès 1572, décident qu'ils admettent telle vérité et qu'ils n 'ad metten t pas telle autre, chacun selon son petit jugement : prétendraient-ils avoir dans leur esprit les limites du possible et de l'impossible? Ce qui paraissait impossible hier peut de"enir demain un fait d'expérience. S'il faut choisir entre deux témoignages, ce sera d'après l'autorité du témoin, non plus d'après Ie jugement de la raison, Et moins par crédulité que par prudence. Montaigne accueille même des contes à dormir dcbout. Bientôt il dégage de son expérience nouvelle une autre idée : nos usages, qui s'imposent à nous par la double autòrité de la raison et de la morale. ne doivent ce privilège qu'à la force de I'habitude, Les coutumes des autres peuples nous font horreur: elles s'imposent pourtant à ces peuples avec Ie caractère d'obligation que les nôtres ont pour nous. Ainsi, quand Darius propose aux Indiens de brûler leurs parents morts, comme font les Crecs, il ne leur inspire pas moins de répugnance qu'aux Crecs, quand illeur propose de manger leurs parents morts, comme font les Indiens. Si nous remontons à l'origine de nos coutumes les plus sacrées, nous les trouvons sans fondement rationnel : notre moralité n'est que Ie pli que l'habitude a donné à notre nature;
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