‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 270 sur 402 · LE SEIZI EM E 51 ECLE · texte numérisé non relu

LE SEIZI EM E 51 ECLE

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a été fait pour son usage, les animaux et les plantes pour Ie nourrir, les astres pour l'éclairer. Et Ie tort de Raymond Sebonde est de l'entretenir dans celte illusion, et de lui faire place audes3us des autres êtres, très haut, près du trône de Dieu.

Aussi celte partie des Essais qui s'appelle I'Apologie de Raymond Sebonde est-elle destinée à réfuter expressément celte erreur, Dans un premier développement, Montaignc fait voir comment il convient de rejeter l'homme au sein de la nature.

Les astres, dit-il, sont des êlres doués d'une puissance innniment supérieure à la nÔlre, et qui dominent no, deslinées. Quant aux animaux, il n'est aucune de nos facultés, aucune de nos vertus, qui ne se relrouve en eux : des exemples surabondants Ie prouvenl, et la prétendue supériorité de notre raison n'esl qu'une folie de notre orgueil. Démonstration qui procède, elle aussi, de croyances communes à l' époque : tout Ie XVI C siècle a pensé que les astres étaient animés, et Kepler lui-même, en 1597, parlira de celte persuasion; les savants les plus accrédilés acceptent les aimables hisloires de renards.

d'éléphanls, de chiens, voire de poissons, qui pratiquent toules les verlus, jusques et y compris les verlus évangéliques : elles élaienl vraies, à n'en pas douter, puisqu'on les lisait dans Plutarque, et dans Pline aussi. Faut-il ajouter qu'en les rapporlant, Monlaigne se laisse aller au plaisir de conler, non sans une pointe de paradoxe ? Tout cela ne va pas sans un sens profond. Ce que noire philosophe exprime ici, c'esl la Iransformation radicale que les temps modernes opèrent dans l'idée de l'homme, jadis cenlre de la créalion, désormais simple accident dans I' univers, La deuxième parlie de I'Apologie est consacrée à critiquer la raison dans ce qui fail sa gloire : la science. La science, d'après I\I1.ontaigne, n'esl pas seulement fatale au bonheur de l'homme, qu'elle délourne de la moralité : elle est vaine, et n 'arrive, en dépil de ses prétentions, à établir aucune vérité solide, II continue, et, poussanl plus avant sa crilique, il monlre dans une lroisième parlie les molifs de cette faiblesse de la science. Elle vienl de ce que les instruments de la connaissance son I imparfaits, impuissants. Contradictions de la raison, assujettissemenl aux passions et aux inAuences du milieu, incapacité de démonlrer la loi mOl'ale, erreurs des sens, qui altèrent toules les notions extérieures en no us les apporlant : Monlaigne accumule ici les preuves. Voilà pourquoi, à celte époque de son évolution, il appelle les pyrrhoniens (( Ie plus sage parli des philosophes ": voilà pourquoi, exallant leur doctrine, il déclare qu' I( il n'est rien en l'humaine invention où il y ait tant de verisimilitude el d' utilité ".

Des conséquences pratiques résultent en efIet de celte altitude intellectuelle. Lorsqu'il meltait par écrit ses premières I( leçons ", il croyail qu'on alteignait Ie bonheur par un laborieux effort, par une tension conslante de l'énergie: il pensait que l'on peul, au prix d'un vouloir obstiné, se hisser jusqu'aux cimes où les passions n'arrivenl plus. Et voici qu'il méprise cette raison doni il attendail tout. Le bonheur ne lui semSle possible maintenant que si elle sommeille et ne contrarie pas la penle de la nalure. L'art, la nature: ces deux

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LE NOUVEAU MO.NDE Id'après la mappemonde de Sébastien Cabot, reproduite par Jomard. Monument. de la géographie). I/. Nostre monde vlent d'en retrouver un autre: et qui nous répond si c'est Ie dernier de ses frères, puisque les démons, les sibylles et no us avons ignoré cettui-cy jusqu'à cette heure )) (E..ai., III, VI.)

et noIre raison, qui disserte avec lant de superbe sur Ie bien et Ie mal, esl la dupe d'illusions que dissipe l'expérience, Ie jour où elle cesse de se connner aux limites de notre pays. Montaigne, à force d'accueillir des nOlions troublantes, transforme sa pensée; il ne sail plus à qupls principes s'arrêter. Ce très vif espril, qui aime passionnémenl Ie jeu des idées, subit la répercussion d'un mouvement plus Fénéral. qui agile aussi ses conlemporains. II fait de larges emprunls, en effet, à des auleurs qui, dans Ie même temps, sous l'aclion des mêmes causes, ressuscitaient les doctrines des sceptiques et des académiciens : au traité De la vanité des scienëes de Corneille Allrippa. déclamation indigeste, vieille d'un demisiècle, mais qui offre aux curieux nombre de fails surprenanls; aux Dialogues contre les nouveaux académiciens du jurisconsuhe languedocien Guy de Bruès. II semble qu'il ait existé dans la région de petits groupements de sceptiques : un Sanchez, qui publiera en 158' son Quod nihil scitUT, a fait ses études à Bordeaux, et professe en '575 à I'Univ rsité de Toulouse: c'esl à Bordeaux, où il a ré3idé de 1572 à 1579, qu'un Pellelier du Mans compose sa réfutalion des doctrines pyrrhoniennes ou académiciennes : or Pelletier du Mans s'est entretenu de ces queslions avec Monlaigne, auquel il a rendu visite en son château. L'inAuence décisive fut celie des Hypotyposes de Sextus Empiricus, que Henri Estienne venait de traduire en latin. Le jour où Monlaigne lul cel interprète de Pyrrhon, les raisons qu'il avait de douler, jusqu'alors lalentes, se précisèrent et pesèrent sur sa conscience au point de l'accabler.

L'homme, parce qu'il est doué de raison, se croil Ie cenlre des choses créées: il fait lourner I' univers autour de la petile boule terrestre à laquelle il est attaché, se persuadant que tout ce qui existe

termes s'opposent dans l'esprit de Montaigne. L'art est cequi procède de la raison humaine, et il faut s'en déner. Dénons-nous des médecins, par exemple, parce que leur art a la prétention d'arrêter lecours naturel des maladies. II irait volontiers, comme dans Ie chapitre Des Cannibales, jusqu'à prêcher Ie renoncement à toute civilisation, la civilisation n'étant qu'un procluit de la raison. Ce n'est encore qu'une saillie : nous verrons la doctrine se développer plus tard. :\Iais il indique déjà qu'il cherchera ses modèles chez les ignorants, et non plus chez les philosophes; il critique les stoïciens et son cher Sénèque; il est contraint d'avouer que toute la raison du monde ne nous donnerait pas, dans la tempête, la sécurité du pourceau de Pyrrhon. C'est Pyrrhon, à présent, qui lui fournit une règle de vie sociale. et ceUe règle s'accommocle bien à I'instinct conservateur qu'il suivait assez volontiers dans la pratique de tous les jours, L'homme ne peut se ner à sa raison individuelle: qu'il se con forme donc aux usages 6 courants, sans raisonner! L'homme se contredit chaque fois qu'il veut Juger : qu'il accepte donc les institutions régnantes! Voici ce que i\Iontaigne trouve admirable dans la philosophie de Pyrrhon : (( CeUe-cy presente I'homme nud et vuide; recognoissant sa foiblesse naturelle; propre à reeevoir d'en haut quelque force estrangere: desgarni d'humaine science et d'autant plus apte à loger en soy la divine; aneantissant son jugement pour faire plus de place à la foy: ny mescreant. ny establissant aucun dogme contre les observances communes; humble, obeïssant, disciplinable, studieux; ennemi juré d'hærésie et s'exemptant, par consequant. des vaines et irreligieuses opinions introdUites paries fauces sectes : c' est une carte blanche, preparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu'illuy plaira y graver)) (Essais, I I, XII). II en va de même pour ce qui est de la morale; et sa pensée sur ce point peut se condenser en trois formules : il n'y a pas de souverain bien: - iI n'y a pas de lois naturelles; - toutes les obligations morales sont relatives au milieu où elles s'imposent, SoumeUons-nous, en conséquence, aux obligations morales de notre milieu. L'orgueil. tel est, selon Montaigne, la puissance responsable des maux présents, et notamment de ces guerres de religion qui dévastent la France: sans I'excessive connance que I'homme prête à sa raison individuelle, il n'y aurait ni hérésies. ni querelles; et les humains ne s'entre-tueraient pas, En disant que 1\10ntaigne passe du stoïcisme au scepticisme, ne nous trompons donc pas sur la qualité de sa philosophie. Celui qui nie toutes choses et qui s'affranchit des usages communs en montrant qu'ils ne sont pas fondés est encore un rationaliste, Bien différent est celui qui doute et qui, suspendant son jugement parce qu'aucun mobile ne Ie fait pencher dans un sens ou dans I'autre, se prive du seul instrument qui lui permeUe de détruire la règle. Montaigne doute. Certes, on trouve au XVI" siècle un scepticisme inquiétant pour I'f:.glise; mais il en est un autre dont elle se fait un allié, parce qu'il anéantit la raison individuelle, et par conséquent Ie libertinage de la pensée, dont au temps de la Renaissance I'orthodoxie sait qu'elle a tout à craindre, Des pyrrhoniens comme Pic de la Mirandole et comme Sanchez sont de bons chrétiens, qui font profession de philosopher en chrétiens, et dont I'aide est particulièrement précieuse en face de I'hérésie.

I\lontaigne, s'il est loin d'être un apologiste chrétien. si même il est peu accessible au sentiment religieux. appartient du moins à ceUe lignée de sceptiques conservateurs, Cescepticisme n'est pas non plus radical : Montaigne déclarera formellement plus tard que son doute n'est qu'une réaction contre I'outreeuidance des philosophes dogmatiques: (( CeUe fantasie de Carneades, si vigoureuse. nasq uit, à mon advis, anciennementde I'impudence de ceux qui font profession de sçavoir et de leur outrecuidance

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I\IONTAIGN E - 207

desmesurée, On mist Æsope en vente avee deux autres esclaves. L 'acheteur s'enquit du premier ce qu'il sçavait faire, Celui-Ià pour se faire valoir respondit monts et merveilles qu'il sçavoit et cecy et cela. Le deuxiesme en respondit de soy autant ou plus. Quand ce fut à Æsope et qu'on luy eust aussi demandé ce qu'i1 sçavoidaire : (( Rien. nt-il, car II ceux-ci ont tout preoccupé; ils savent tout. )) Ainsin est-il advenu en I'escole de la philosophie : la nerté de ceux qui aUribuoyent à I'esprit humain la capacité de toutes choses causa en d'autres, par despit et emulation. ceUe opinion qu'il n'est capable d'aucune chose, )) Ce que Montaignea compris fortement, dans la compagnie de Sextus Empiricus, c'est la relativité de la connaissance. II cherchait la substance et trouvait I'éternel écoulement des choses; il cherchait la Justice et trouvait des justices que sépare une montagne ou un Aeuve. Et son scepticisme n 'était, dans un certain sens, que sa déception. Ce scepticisme, ennn. n 'est pas définitif : dès 1579, 1\10ntaigne propose un système de pédagogie; pour réformer I'institution des enfants, il faut bien avoir des croyances, et même des principes, Mais ceUe crise n 'aura pas été sans pront : elle aura ceUe conséquence paradoxale de lui donner plus de connance en son propre jugement. Poursuivi, en effet. par Ie sentiment de la relativité des choses, iI voudra fournir une base solide à ses idées, et les établir sur des faits positifs. II se convaincra que sa critique est plus scrupuleuse que celie des autres, sa pensée plus sûre; et pour avoir été plus exigeant envers lui-même, il accord era aux résuhats de sa recherche plus de valeur, Ainsi ceUe crise de scepticisme, qui nous montre déjà un esprit plus hardi et plus conscient de ses besoins, prépare une dernière transformation. qui va nous conduire au dessein qu'eut Montaigne de se peindre et aux essais vraiment personnels,

v, - Montaigne peint par Iui-même

:g Les essais VI à X et XVI à XXXVII du livre II peuvenl êlre dalés de 1578 à 1580; de même pour d'imporlanles parties de l'Apologie de Sebonde. Parmi les essais composés peu de lemps avanlla publication de la première édilion, soil de 1579 à mars 1580, signa Ions en partieulier: I'Institution des enfants, /, XXVI; Des livres, II, X; De la ressemblance des enfants aux pères. II, XXXVII; et probablemenl, au moins pour une part. De la présomption, II, XVII, Cesl alors que 'Honlaif!ne enlreprend de se peindre lui-même; il Ie dil dans l'Avis au leeteur (mars 1580) et dans les essais VIIl et XVIIl du livre l/.

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MÊME dans ses premiers essais, lorsque I'occasion se présentait de parler de lui-même, Montaigne ne la manqua point. Un jour, vers I'année 1574, it fut renversé de cheval par un de ses valets et pensa mourir : bel épisocle à narrer au leeteur, Cétait, à vrai dire, pour Ie faire pronter de son expérience, et c'était une aventure contée en passant, sans prétentions à la psychologie. Peu à peu, Montaigne va concevoir un autre projet : celui de faire son propre portrait. II y est encouragé par ses bons am is les livres. C'est à Plutarque qu'il revient Ie plus souvent; PIII tarque, auquel il ne fait pas moins dedeux cents em::>runts avant 1580; Plutarque, qu'il met en parallèle avec Sénèque, et qu'il préfère, parce que ses opinions sont (( plus douces et plus commodes I). Or ce philosophe, wn favori, qui excelle à disserter sur les cas de conscience, oblige qui Ie lit à faire sans cesse retour sur lui-même, Plutarque excelie aussi dans la biographie des hommes célèbres : exemple séduisant que IVIontaigne est tenté de suivre, en se racontant comme Plutarque a raconté les autres, Les Commenlaires de César l'enthousiasment, et les poètes latins du temps d'Augu te, dont les

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