‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 287 sur 402 · I DE LA · texte numérisé non relu

I DE LA

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Au LIVRE IeI' de la Sagesse, Charron décrit I'homme, ses facu\tés, ses passions, ses conditions, ses professions: au livre I I.

il donne les règles générales de la sagesse; au livre III, les règles particulières pour Ia pratique des quatre vert us principales.

Quelle est sa doctrine Dans I'ensemble, c'est Ie stoïcisme exposé d'après Montaigne, Juste-Lipse et du Vair, que Charron reproduit parfois textuellement, et sans quïl s'en cache. II enseigne donc que la soutfrance est un mal seulement dans I'opinion que nous en avons; que nous devons combattre nos passions, consentir à I'ordre du monde, nous sentir solidaires des autres hommes. Ce ne sont point là les préceptes d'un sceptique, d'un épicurien. d'un athée. Si I'on replace Ie livre De la sagesse dans I'ensemble de son æuvre, on voit quïl a formé à peu près Ie même dessein que du Vair : associer la philosophie à la religion. Mais du Vair réalise cette association dans Ie même livre, que ce soit la Sainte Philosophie ou la Constance, tandis que Charron Ie fait dans des livres distincts. Religion? voyez les Trois V érités. Philosophie? voyez De la sagesse. Dans Ie traité De la sagesse est expliqué, sans plus, Ie degré de vertu où l'homme peut atteindre par la raison seule, Ce que la foi ajoutera, r autre livre Ie dit, et Charron y renvoie souvent.

Seulement les lecteurs ont souvent la paresse d'y aller voir. 8eaucoup ne sont même pas tentés de Ie faire, parce que la sagesse tout humaine décrite dans Ie livre De la sagesse leur paraÎt très élevée et parfaitement suffisante.

Et puis, il y a dans ce livre stoïcien deux chapitres prop res à rendre l'auteur suspect de scepticisme.

Dans Ie premier, Charron, rappelant quïl a écrit sur la porte de sa maison de Condom la devise II Je ne sais II, développe ce thème, que Ie sage ne doit jamais rien affirmer. Dans sa pensée, Ie chapitre est dirigé contre Ie dogmatisme de la science, non contre la foi. II ne prétend même pas atteindre les affirmations de la sagesse humaine, quand elle soutient que la conscience existe, et Ie devoir, et la possibilité de I'accomplir. Mais Ie scepticisme peut tirer ce chapitre à soi. D'autant quïl est facile de l'isoler. Car Charron a poussé jusqu'à la manie Ie besoin de diviser et de subdiviser. Une des conséquences est que chacun peut aller prendre chez lui ce qui intéresse ses préjugés et sert sa cause, sans regarder Ie reste.

Dans I'autre chapitre (livre II, chapitre V), Charron expose I'effroyable diversité des religions. T outes ont les mêmes dogmes essentiels, toutes invoquent à leur appui des faits miraculeux, toutes enseignent que Dieu est accessible aux prières et qu'il a pour agréab!es les mortihcations; chacune décrie et condamne les autres, et, comme elles se succèdent, les nouvelles se croient toujours supérieures aux anciennes; toutes se disent révélées, alors qu'elles ont été établies par des moyens humains. Un renvoi très net adresse Ie lecteur au livre des Trois V érités, OÙ lui seront présentés les caractères qui démontrent la vérité du chr:stianisme. Mais Ie lecteur n'ouvrira peut-être pas Ie livre des TlOis V érités, et, sïl ne Ie fait point, il gardera l'impression que toutes les religions positives sont des folies. Ce qui Ie con/ìrmera dans cette impression, c'est que, au jugement de Charron, Ie sage peut, par la raison, s'élever à I'idée de

TRIOMPHE DE LA SAGESSE. - Gravure de Léonard Gaultier. omant l"édition de 1607 du livre de Charron,

Dieu, et même avoir un culte : et sa conception de la religion naturelle est si belle que Ie lecteur est tenté de s'y tenir. Et voici, en/ìn, un trait qui invite à ranger Charron, non plus seulement parmi les adeptes d'un déisme dépouillé de tout christianisme, mais parmi ceux d'une morale non fondée sur la foi en Dieu. II distingue la piété de la probité, la religion de la prud'homie, la dévotion de la con cience; ce sont là choses qui doivent être unies, mais qui sont ditférentes d'essence, et qu'en fait on peut rencontrer I'une sans I'autre.

Or, si elles doivent être séparées, mieux vaut, pour Charron, la prud'homie sans dévotion que la dévotion sans prud'homie, En s'exprimant ainsi, il entend condamner ces nombreux chrétiens de son temps quïl voit pratiquer les exercices du culte et vivre sans morale. Illes a en horreur. 1\1ais de ses paroles on peut tirer des conséquences quïl n 'avait pas prévues.

Ainsi, ce prêtre, en voulant, comme du Vair, forti/ìer la religion par I'étude de la philosoph ie, a écrit des pages qui pouvaient être utilisées contre la religion et même contre tout dogmatisme. Elles Ie furent. Que Ie livre De la sagesse soit devenu,vers 1615, l'arsenal OÙ les libertins cherchaient leurs armes, c'est ce que Ie P. Garasse affirme dans sa Doctrine curieuse (1623), c'est ce qu'il répète dans Ie tome IeI' de sa Somme théologique (1625), qui n'est d'ailleurs qu'un traité contre Charron. Garasse n'est pourtant pas sûr que I'auteur de la Sagesse, s'il a fait un mauvais livre, ait su qu'il en faisait un, De plus, il reconnaÎt quïl s'est trouvé en peine (( de persuader à que!ques jeunes seigneurs de très grande qualité que Charron ait fait un livre dangereux, car pour eux ils Ie prenoient en qualité de livre spirituel, sans s'apercevoir des impiétés qui lui sont échappées de la plume II. Ces aveux attestent que lïmpiétédu livre n'était pas soupçonnée par de bons esprits, et que Ie même P. Garasse, qui n'avait pas d'épithètes assez énergiques pour en Hétrir la pernicieuse doctrine, n'osait pas incriminer formellement s inten!ions de I'auteur: l'ensemble de la Sagesse n'était donc pas 51 mauvals.

Pourtant, il est bien vrai que, pendant vingt ans, peut-être un peu parce que Ie P. Garasse I'avait signalé à leur attention, la Sagesse devint Ie bréviaire des libertins, et qu'on n'y lut à peu près rien d'autre que les pages sceptiques, Vers 1635, son action cesse, ou plutôt sïnterrompt, parce que les libertins, découvrant alors Ie scepticisme de Montaigne, peuvent s'autoriser d'un bien plus grand devancier que Charron; et c'est Montaigne, en etfet, non pas Charron, qui représente pour Pascal Ie libertinage. Mais, plus tard, les philosophes du XVIIII' siècle revendiquèrent Charron comme un précurseur et il demeura classé parmi les sceptiques, jusqu'au jour OÙ une meilleure connaissance de son temps, de sa vie, de ses sources, a établi qu'il n 'avait lui-même ni voulu, ni prévu Ie genre d'inHuence que devait exercer son livre De la sagesse.

Saint F ranc;ois de Sales g:g François de Roussy de Sales est né en 1567 au château de Thorens, en Savoie. Destiné par sa famille à la magistrature, il reçut une forte culture : il étudia les rudiments aux col/èges de La Roche et d'Annecy, les humanités et la philosophie à Paris, au col/ège de Clermont (1580-1586), Ie droit à Padoue (1586-1591), Celte éducation, poursuivie en des lieux si différents, Ie mit en contact aVec des représentants de toutes les doctrines: dans son pays natal el jus que da s sa famil/e, il connut des protestants; à Paris, il assista aux premiers enthousiasmes de la Ligue; à Padoue, qui était alors Ie principal foyer de la libre pensée, il eut comme condisciples des athées. Ajoutons que, dans les parties de la Savoie où il passa son enfance, il eut sans cesse sous les yeux la plus gracieuse des campa1!nes; les gran des Alpes toutes proches en ferment fhorizon, Ce paysage alpestre, il devait l'aimer toute sa vie, II y a, au-dessus de Ta , l/oires un ermitage où vécut saint Germain, maître de saint Bernard de Menthon. Cest un lieu de pèlerinage fameux dans Ie diocèse. Le 28 octobre 1621, François de Sales s'y rendit avec son frère el coadjuteur pour la translation des rdiques. Or, voici Ie témoigna1!e charmant de son neveu Charles Auguste de Sales, sur les sentiments qu'il y éprouvait :

(( II admiroit la beauté de cet hermitage, et parmi les louanges qu'il en faisoit, il ne peut pas s'abstenir de découL"rir son âme. Cela est résolu, dit-il : puisque fay un coadjuteur, s'il se peut faire, par la volonté de nos sérénissimes princes, je viendray ça haut : il faut que cecy soit mon repos, j'habiteray en eel hermitage, parce que je fay choisi; et sur ces paroles, ouvrant la fenêtre qui est du côté du septentrion, et regardant Ie lac

et Ie paysage d'Anicy : (( 0 Dieu, (( dit-i/,quec'estune (( bonne et aggréable (( chose que nous (( seyons icy! Réso- (( lument il faut lais- (( ser à notre coadju- (( teur Ie poids du (( jour et de la cha- (( leur, cependant (( qu' aVec nostre (( chappeletetnostre (( plume nous y ser- (( virons Dieu et son (( E;glise. Et saVez- (( vous, père Prieur!

(( dit-il en se retour- (( nant : les concep- (( tions nous vien- (( dront en tête aussi (( dru et menu que (( les ndges qui y (( tombent en hyver. )) Ainsi, jusqu' aux jours voisins desa fin, il comprendra la nature. II obtint de son père /'autorisation de se fa ire Þrêtre, et fut nommé prévôt du chapitre d'Annecy.

Son évêque Ie chargea d' évangéliser Ie Chablais, province que Berne venait de restituer au duc de Savoie, mais qui demeurait toute protestante. Le prévôt y travail/a à peu près seul. Combattu par les autorités locales, il dutconquérir les âmes une à une par une action toute individuelle. Plus tard, sa mission changea de caractère, Ie prévôt ayant reçu des col/aborateurs et de /' argent. De cette première période d'apostolat sont nés deux ou- Vra!!es, les Controverses,la Défensede I' étendard de lasainte Croix, Nommé coadjuteur de /'évêque de Genève, François de Sales passe en 1602 six mois à Paris pour régler des questions qui intéressent son diocèse, Ce voyage achève sa formation. II comprend les tendances et les bomes de son génie, les vrais besoins des âmes. II se persuade qu'en comparaison des docteurs de la Sorbonne, il est lui-même bien malhabile à prendre un adversmre au piège des textes, mais que les po/émiques ont peu d'efficace pour ramener les protestants à /' E;glise et pour ranimer la ferveur chez les catholiques. II devine une grande soif de dévotion dans la foule qui se presse au pied de sa chaire. II constate des aspirations à une intense vie religleuse chez des pénitentes d' élite, comme M"IC Accarie, que lui fit connaÎtre M. de Bérul/e, son ami, et qui lui demandent de les diriger.

Rentré à A nnecy, il administre son diocèse; il prêche; il fonde aVec Mme de Chantal /'ordre de la Visitation; il dirige par correspondance des chrétiens chaque jour plus nombreux; il écrit, publie, corrige, simplifie son Introduction à la vie dévote (1609; édition définitive, 1619), puis compose son Traité de I'Amour de Dieu (1616). De son petit Nessy, il a Sl bien fait Ie centre de la vie catholique pour tous les pays de langue française que la régente songe à offrir Ie siège de Paris à ce Savoisien, en qui tous les évêques de France voient un modèle et un conseil/er, II fait en 1619 un autre voyage à Paris, En 1622, il Va de nOUVeau s'y rendre, quand il meud à Loon, Ie 28 décembre.

Édition complète de ses æUVres par les religieuses de la Visitation d'Annecl!, 19 vol., 1892 et années suivantes. A consulter : Hamon, Vie de saint François de ales, édition reVue, 1909; Fortunat Strows!?i, Saint François de Sales, introduction à I'histoire du sentiment religieux au XVII C siècle, 1898 ; du même, saint François de Sales, 1908; JoachIm Mer/ant, de Montaigne à Vauvenargues, 1914; Henri Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. I, 1921; Francis Vincent, Saint François de Sales, directeur d'âmes, 1923; et Ie Travail du style chez saint François de Sales, 1923,

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SAINT FRANÇOlS DE SALES. - Gravure de Léonard Gaultier (8. N., Cabinet des Estampes),

SAINT FRANÇOIS DE SALES a restauré Ie sentiment religieux en France. II y travailla par sa prédication, par ses conversations et sa

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