‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 289 sur 402 · LE DIX-SEPTIEM E SI ECLE · texte numérisé non relu

LE DIX-SEPTIEM E SI ECLE

LA CHAPELLE DES ALLINGES (Haute-Savoie!. - François de Sales se fixe auX Allinges Ie 14 septembre 1594. pour évangéliser la contrée.

lion, c'est I'abondance, la grâce, I'ingéniosité des comparaisons. L'expression imagéese présentait d'e1le-même sous la plume de I'auteur, et iI ne I'écartait point, sachant qu'à son époque elle plaisait, et que, pour agir sur son temps, on doit en être: (( )'ai en considération la condition des esprits de ce siède, et je Ie devais; il importe beaucoup de regarder en quel âge on écrit, II Et puis,les comparaisons lui rappelaient les paraboles évangéliques; en outre, il avait conscience qu 'elles sont un des ornements naturels de la littérature morale, ce qu'après lui comprirent fort bien aussi La Rochefoucauld et Bossuet, Peut-être cependant, pour notre goût, saint François de Sales abuse-t-i1 un peu des images: il les prolonge, illes entasse, et, pendant que Aeurs et bêtes défilent devant nos yeux amusés, nous risquons de ne pas apercevoir, dans Ie style de \' lntroduclion, d'autres qualités éminentes ou exquises : la vigueur des traits à la Montaigne, une éloquence pathétique et tendre, la finesse de I'ironie, Dans Ie petit livre de saint François, la pénétration psychologique contribue, com me la valeur du style, à séduire même Ie lecteur qui n 'est pas dévot, Bien avant La Rochefoucauld, I'auteur de I'lntroduclion excelle à lever les masques sous lesquels se dissimulent nos passions, II dénonce les ruses de I'avare soutenant qu'il n'est que bon économe; celles de I'orgueilleux déguisé en humble, qui s' abaisse pour être élevé: celles de hypocrite, qui aime seulement dans les tribulations les honneurs qu'elles apportent. Sur la genèsedes passions, il ne laisse presque rien à dire aux moralistes qui Ie suivront : c'est mervcille comme il démêle cequïl entre dans les origines d'une passion d'éléments étrangers à cette passion même. Rien n'est plus fin que toute cette psychologie, ni plus spirituel, ni d'autre part plus concret. Car saint François de Sales, qui a étudié les passions moins dans les livres que dans la vie, les peint sans cesse en action. Le glorieux, pour lui, n 'est pas un être abstrait : c'est Ie jeune homme qui est fier d'être sur un bon cheval. ou d avoir un panache à son chapeau, qui se prise pour des moustaches relevées ou des cheveux crêpés. De même, quand iI prévient Philothée contre les petites incommodités de la vie, illui en présente avec précision quelques-unes : ce cassement d'un verre, ce mal de dents, cette perte de gants.

Que prétend au juste ce grand manieur d'ámes? II I'a clairement

expliqué dans les premiers chapitres de I'lntroduclion. II écrit pour les catholiques qui vivent dans Ie monde. II veut les convaincre d'abord que la dévotion ne donne pas un II visage fâcheux, triste et chagrin II, qu 'au contraire e1le rend la vie douce à celui qui la pratique et à ceux qui vivent avec lui. II veut les convaincre ensuite que, pouvant être pratiquée dans toutes les conditions, par Ie valet, par I'artisan, par Ie prince, par la veuve, par la jeune mariée, elle s'exerce différemment suivant la profession et la personnalité de chacun. C'est que la vie dévote suppose un renouvellement général de notre cæur, une conversion universelle de notre âme à Dieu, la substitution de I'amour de Dieu à I'amour de soi. Or I'amour s'accommode de toutes les situations; dès lors, pour être dévot, les actions ordinaires de la vie suffisent.

C'est à cette démonstration que I'auteur s'attache, Son livre I II, en particulier, est un incomparable De Officiis du chrétien. Cette morale chrétienne quïl veut accommoder à la vie mondaine n'est point du tout la morale relâchée que vont bientôt combattre les jansénistes. Elle I'est si peu que nulle part I'lntroduction ne fut lue avec plus de sympathie qu'à Port-Royal. Saint François de Sales exige du chrétien un renouvellement complet de I'âme, et jamais iI ne juge la tâche terminée : iI entend qu'eIle se continue jusqu'à la mort.

Le Traité de /'Amour de Dieu aplusd'importance dans l'histoire du mysticisme que dans celie de notre littérature, II fut lu surtout dans les monastères, où on l'amputait d'habitude des premiers livres, Ce sont précisément ceux qui intéressent Ie plus aujourd'hui Ie public profane. lIs contiennent toute une psychologie de I'amour. Quelle est la nature de l'amour, quelles en sont les espèces, quelle en est la fin; comment il est nécessaire à la volonté pour assurer sa domination sur l'âme; comment d'e1le-même I'âme, parce qu'elle aspire à la beauté, est inclinée à aimer Dieu: comment pourtant cette inclination demeure sans effet avant l'envoi de la grâce; ce qu'après I'octroi de la grâce l'amour produit dans I'âme : voilà ce que saint François de Sales explique en des pages profondes qui rappellent Ie platonisme du XVI C siècle etannoncent la doctrine cornélienne de la volonté. Saint François de Sales, par la liberté de sa composition et par les grâces d'un style un peu trop chargé de Aeurs, a prolongé Ie XVI C siècle, Mais par sa pensée il est déjà du XVIIC. Cest grâce à lui surtout que la société polie devient foncièrement chrétienne, et qu'e1le apporte dans la dévotion tant de bon sens avec tant de sérieux. I I prépare des auditeurs à nos sermonnaires, des lecteurs à nos moralistes. Son æuvre est la principale source d'où est sortie notre grande littérature religieuse.

Les précurseurs de Malherbe ENFIN, MALHERBE VINT! s'écrie Boileau. Cet avènement salué d' un tel soupir de soulagement avait été pourtant bien préparé. A peine Ronsard a-t-i1 publié ses premiers vers, qu'il se met lui-même à les corriger, et Ie plus souvent dans Ie sens où I'eût fait I\1alherbe; d'une édition à l'autre, il élague Ie superAu. clarifie I'obscur, simplifie l'emphatique. Presque au lendemain du jour où il a prescrit au poète de piller les Anciens et au lecteur de se faire tout Grec et tout Romain, du Bellay dans ses Regrets n' est plus guère qu' un f rançais de son temps. Plus près de lui, Malherbe Ie Réformateur eut d'efficaces précurseurs en ces deux poètes auxquels Boileau reconnaÎt un 'peu vaguement Ie mérite d'avoir commencé la réaction contre la Pléiade : Desportes et Bertaut. II faut leur adjoindre Vauquelin de la Fresnaie, DESPORTES

Philippe Desportes est né à Chartres en 1546. Clerc de procureur à Paris, il devient, on ne sait comment, secrétaire de l'évêque du Puy, qui l'emmène en ltalie. De retour à Paris, il se lie avec Ie jeune Laubespin, fils du secrétUlre d' Etat, et avec Ie beau-frère de cet ami, Ie ministre de Neuville, marquis de Villeroy, Par eux, il est présenté à la cour, et tout de suite il plaÎt aux princes. Charles 1 X et Ie duc d'Anjou lui commandent des Vers pour leurs maÎtresses. 11 en fait aussi pour les siennes, qui sont des dames de haut parage: car il est très séduisant. 11 pub lie en 1573 ses Premières CEuvres, qui font aussitôt de lui Ie poète à la mode. La même année, il accompagne dans son royaume Ie duc d'Anjou, élu roi de Po/ogne. Mais il s'y ennuie et revient en France, bientôt suivi par son maître, que la mort de Charles I X a fait roi de France.

Sous Henri Ill, Desportes est un personnage considérable. Ami du roi, secrétaire du duc de jopeuse, il est Ie mieux renté des beaux esprits. 11 est abbé de josaphat, des Vaux de Cer-

nay, de Bonport et de Tiron. ,\1ais on lui pardonne sa fortune, parce qu'il dispose généreusement de son argent et de son influence, II protège Bertaut et du Perron, il fait avoir des charges à /'historien de Thou et au poète Vauquelin de la Fresnaie.

A la mort de son maître, il s'atlache au parti de la Ligue, et Henri IV lui confìsque ses abbayes. Mais il se les fait rendre. Enfermé à Rouen, où commande /'amiral de la Ligue, Villars, c' est lui qui négocie aVec Sull:y la reddition de la ville. La restitution de ses biens est un article du traité. J/ achève paisiblement sa vie, menant grand train dans sa maison de Vanves, où ;[ a une magnifìque bibliothèque et donne des repas délicats, Ce voluptueux meurt en /606 dans des sentiments très chrétiens, Desportes a souvent fait réimprimer ses Premières CEuvres, en les enrichissant de pièces nouvelles: les éditions de /577 et de /583 notamment ont reçu des accroissements imp ortants. L'édition princeps de ses Psaume (/5921 ne contient que soixante psaumes; /'édition de /595 donne tout Ie Psautier. L'édition la plus récente de ses poésies profanes est celie d'A. Michiels (dans la Bibliothèque gauloise), /858. Voir Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au XVI(' siècle: Francesco Flamini, Studi di storia letteraria italiana e straniera, Livourne, /895; /. V ianey, Ie Pétrarquisme en France au XVI(' siècle, /909; Ph, Martinon, les Strophes, étude historique et critique sur les formes de la poésie Iyrique en France depuis la Renaissance, /9/2,

DESPORTES /it revivre Ie pétrarquisme, délaissé depuis quelques années par les chefs de la Pléiade. II subit l'inAuence italienne, mais non pas tout à fait de la même façon qu'eux. lis s'étaient mis à I'école de I'Arioste, de Sannazar, de Bembo et de ses disciples. Desportes commençait, lui, à pétrarquiser en un temps OÙ iI savait que Bembo n'était plus à la mode en Italie, qu'on s'y était lassé de son élégance et de son bon goût, que la faveur était revenue aux poètes alambiqués et hyperboliques dont Ie gongorisme anticipé avait été la Aeur naturelle des petites cours de Naples et de Ferrare. Ses modèles principaux furent, à ses débuts, Pamphilo Sasso de Modène, T ebaldeo de F errare, et les poètes dont Dolce avait recueilli les vers quintessenciés dans Ie deuxième volume des Rimescelte(1563). A partir de 1579. ilse/it. un peu tardivement- vingt ans après qu'ils étaient devenus fameux au delà des monts l'imitateur des trois Iyriques italiens alors les plus réputés : Angelo di Costanzo, Bernardino Rota, Luigi Tansillo.

L'élève de T ebaldeo, de Sas50, de Costanzo et de Rota est un précieux, II rappelle Mellin de Saint-Gelais et il annonce Voiture, 11 fait tout un sonnet pour amener une pointe qui n'est qu'un c1iquetis de mots. II développe minutieusement pendant quatorze vers une image bizarre.

Une des raisons principales de son succès, c'est qu'il sut condenser dans son æuvre ce qu'avaient produit de plus intéressant les pétrarquistes italiens qui avaient eu, non pas certes Ie plus de goût, mais I'esprit Ie plus subtil et I'imagination la plus fantasque. Ces fusées enchantèrent les lecteurs français. J amais encore ils n 'avaient assisté à une telle fête. Car Mellin de Saint-Gelais avait Ie souffle très court, et :\Iaurice Scève, avec son sérieux et son obscurité, était bien fatigant, Le feu d'arti/ice tiré par Desportes éblouissait.

De plus, on n 'avait aucune peine à comprendre. Desportes dit les choses les plus alambiquées de la façon la plus lumineuse. II semble toujours avoir peur qu'on ne I'entende pas. II lie toutes les idées, il rétablit tous les sous - entendus, iI note toutes les nuances, il multiplie les mots qui précisent la pensée là OÙ elle est déjà limpide. L'impitoyable l\1alherbe, dans son commentaire sur Desportes, met à chaque instant Ie mot : boune, C'est qu'avec la c1arté, iI exige, lui,la fermeté, qui ne va pas sans la concision. II est tout de même très ingrat envers Desportes, qui a contribué,

autant que personne, à introduire dans notre langue poétique la c1arté.

On s' éton ne aussi que Malherbe n 'ait pas rendu justice à I'harmonie de son vers. Desportes n'a pas impunément imité les mélodieux poètes italiens ' son vers est une !J1usiquC;, une muslque umformément noble, sans doute, II langoureuse )), dirait Philinte, II doux coulante )) pour employer un mot du temps, mais susceptible aussi de variété. Des vers comme ceux qui suivent ne se recommandent pas seulement par I ingéniosité des images, mais par une délicate et vigoureuse harmonie :

Je pense, oyantles vents en leur caverne bruire, Que ce soient de mon cæur les soupirs furieux. Quand je voy des rochers les sources distilantes, II me va souvenir de mes larmes brûlantes, Qui ruissellent d'un cours toujours .entre suivant; Et Ie feuillage see dont la terre est couverte Semble à mon esperance, en autre temps si verte, Mais qui, seche à present, sert de jouet au vent, Desportes n'a pas fait que des sonnets. Ayant constaté par les anthologies que la forme préférée du Iyri:;me en Italie était devenue la stance, c'est-à-dire Ie poème en octaves, il /it lui-même des pièces en octaves; mais bientôt iI substitua au huitain deux autres types de stances : Ie sixain et Ie quatrain d'alexandrins. Si ce n 'est pas I ui qui a créé ces strophes exceller.tes, c 'est lui du moins qui, Ie premier, en a fait un usage f équc:nt et les a maniées avec une souverame alsance, II a composé aussi un grand nombre de chansons, et peut-être est-ce là qu'il a mis Ie meilleur de son talent, Plusieurs peuvent être citées parmi leschefs-d'æuvre du genre; car il est dif/icile de trouver des couplets qui marchent d'une allure plus légère, et OÙ les mots viennent s'arranger plus heureusement pour Ie sens com me pour I'harmonie.

Cest la vivacité dans ce qu'elle a de plus gai, c'est la souplesse dans ce qu'elle a de plus gracieux. l\lême là OÙ I'on reconnaÎt les motifs les plus usés de la préciosité du quattrocento (Ies âmes qui servent de miroir, les cæurs qui émigrent hors des poitrines), on ne peut qu 'admirer la prestesse du tour .

Que vous m'allez tourmenlant De m'estimer inlidelle!

Non, vous n'estes point plus belle Que je suis ferme et constant.

Pour bien voir quelle est ma foy Regardez-moi dans votre âme :

C'est comme j'en fay, Madame' Dans la mienne je vous voy.

Si vous pensez me changer, Ce miroir me Ie rapporte; Voyez done, de mesme sorte, En vous, si je suis leger, POUI vous, sans plus, je fus né, I\10n cæur n'en peut aimer d'autre Las I si je ne suis plus vostre, A qui m'avez-vous donné?

Dans I'histoire de la poésie amoureuse, la place de Desportes, à tout prendre, n'est pas petite, Elle est plus importante qu'on

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