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LANCELOT D NS LA CHARRETTE INcAMANTE (Ms. H. Yates Thompson,
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Au contraire, c'est surtout par la peinture des sentiments que Ie roman de Cligès, écrit vers 1170, retient I'attention. Le poème comprend deux parties: la première raconte comment un jeune prince de Constantinople, Alexandre, venu à la cour d'Arturde Bretagne pour y faire ses premières armes, s'y illustre et épouse la belle Soredamors, nièce du roi : la s conde raconte les amours de Cligès, né de ce mariage, et de Fénice, fille de I'empereur d'Allemagne. Fénice a été donnée com me femme à Alis, empereur de Constantinople; mais elle s'est éprise de Cligès. Pour ne rien faire contre son cæur, elle verse à son époux un breuvage par I'effet duquel il s'endort to utes les nuits aVl:c l'illusion, mais seulement I'illusion, d'user de ses droits d'époux. Cligès, de son côté, aime Fénice, sans I'avoir jamais laissé paraÎtre, Au retour d'un voyage à la cour du roi Artur, il se découvre à elle et apprend par quel stratagème elle a su se conserver à lui. Grâce à une nouvelle ruse (Fénice feint d'être morte et on I'emporte dans un cercueil hors du palais), les deux amants se trouvent réunis, d'abord secrètement, puis, à la mort d'Alis, qui ne tarde guère, au grand jour, en époux légitimes, Beaucoup des éléments de cette curieuse histoire ne sont pas originaux. Tout com me celui d' Erec, Ie poème doit beaucoup aux romans antiques, notamment à I' Eneas, Sans parler des procédés de composition, de développement et de style, qui sont directement hérités des romans de ce genre, quelques-uns des thèmes principaux, celui du philtre, celui de fa mort simulée, ne sont pas de l'invention de Chrétien et se trouvaient, pour ainsi dire, dans Ie domaine public. I\lais I'apport personnel du poète n'en est pas moins considérable. II a déployé dans son æuvre une grande finesse d'observation: et ce sont, par exemple, des scènes très charmantes, malgré bien des mièvreries, que celles où Cligès et F énice découvrent la première palpitation de leur amour, s'en inquiètent, s'éprouvent I'un I'autre en des entretiens prudents, craignent, hésitent, se troublent, espèrent et désespèrent, avant d'en venir au rremier aveu. L'originalité du roman résulte surtout d'une thèse morale. Par des .allusions assez nombreuses, par la reprise de certains thèmes, par la conduite générale du récit, Ie roman de Cligès rappelle celui de Tristan. Mais ille rappelle systématiquement, par des effets de contraste. Si certaines situations de Cligès
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sont parallèles à celles de Tristan, I'esprit qui les domine est tout à fait différent. Iseut se partage entre son époux et son amant: Ie thème essentiel de Cligès est la fidélité abso- (ue de Féniceàcelui qu'elle aime, auquel elle se réserve et dont elle deviendra I'épouse. Cligès est, comme on I'a dit, une sorte d'Anti- Tristan.
Le roman de Lance/ot, ou du Chevalier à la Charrette, a été composé vers " 72. Le sujet en avait été indiqué au poète, ainsi que Ie II sen II, c'est-à-dire I'esprit dans lequel il devait être traité, par la comtesse Marie de Champagne, et I'æuvre tient de cette circonstance une part de son prix. Elle repose sur un principe cher entre to us aux femmes, dans les cercles courtois: il faut que I'amant parfait se place à I'égard de sa dame dans un état de sujétion absolue: il n'y a rien de lui-même dont il ne lui doive Ie sacrifice; pour I'amour d'elle, il est fermé à toutes les séductions, il fait bon marché de tous les périls, et il affronte d'un cæur léger, si elle Ie veut, jusqu'au déshonneur. Le bon plaisir de la dame est sa loi; illui obéit aveuglément, quelque étrangement impérieuse qu'elle se fasse, - s'imposant au surplus la discrétion la plus rigoureuse, car Ie secret, en amour, est un devoir.
Guenièvre, femme d'Artur, a été enlevée malgré elle par un chevalier inconnu, Lancelot, poussé par son amour, s'élance à la poursuite du ravisseur. Ayant perdu son destrier, iI consent, faisant taire son orgueil, à monter sur une charrette, afin de ne pas ralentir sa course et malgré I'opprobre qui s'attache à une telle action. Fidèle sans I'ombre d'une défaillance, il résiste impassible à toutes les avances d' une jeune fille très belle qu'il a sauvée au péril de sa vie. Nul danger ne peut affaiblir sa volonté de sauver la reine : après avoir connu I'aventure du II Lit Périlleux II, où une lance empennée de Pammes a failli Ie transpercer, et bien d'autres encore, iI risque la plus terrible de toutes, Ie passage du Pont de I'f.pée, derrière lequel s'étend Ie II Pays d'où I'on ne revient pas II, royaume de Baudemagu et de son fils Méléagant, Ie ravisseur de Guenii-vre. Après avoir terrassé toutes sortes d'ennemis, il s'attaque au plus formidable d'entre eux, à lVléléagant en personne : or il est fasciné par la vue de la reine' qui vient de paraÎtre à la fenêtre d'une tour, où on la retient prisonnière, au point qu'il oublie son adversaire, qui Ie pre sse de I'épée. Par sa prouesse, par ses vertus, il est parvenu enfin à retrouver, à rejoindre Guenièvre.
Pourtant elle I'accueilleavec hauteur,durement. De quoi lui en veut-elle? Serait-ce d'être monté, pour I'amour d'elle, sur la charrette infamante? Non, mais d'avoir hésité un instant avant d'y monter. Seule la fausse nouvelle de sa mort incline la reine à moins de rigueur, et, par Ie regret de sa sévérité, I'achemine à I'abandon. Au reste, Lancelot
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LE ROMAN D'YVAIN. - Yvain tue Esdadot Ie Raux el rencontre Laudme; complainles sur Ie corps d'Esdadot (B, N., ms. français 1433).
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n 'cst pas au tcrme de son servage, ni de ses épreuves. Quand il aura délivré Cuenièvre de la prison où la tenait l\Iéléagant, ce ne sera pas Lancelot, mais Gauvain qui aura l'honneur de la reconduire à la cour d'Artur. Pour lui, il devra courir cncorecentpérils, et lorsque, sans avoir été reconnu, il ralliera la cour, il lui faudra. toujours soumis avec la même docilité aux caprices de la reine, subir l'humiliation la plus cruelle pour un chevalier: au grand tournoi qui se donne, il devra se plier à l'ordre que lui donneGuenièvre de ((faireau pis)), c'està-dire de se com porter comme ferait un couard; c'est seulement au bout de trois jours que, sur un nouv 1 ordre, celui de u faire au mieux 'J, il émerveillera l'assemblée par sa prodigieuse vaillance, Ainsi s'affirme dans Lance/ot, en un contraste hardi avec la misogynie que respirent tant d'autres æuvres médiévales, une doctrine dont la conception et la formule sont Ie fruit des génies associés d' une grande dame et d'un bon poète, et qui propose comme idéal une sorte de dictature triomphante de la femme.
Ce roman, Chrétien, sans qu'on sache pourquoi, l'a laissé inachevé: la fin en a été écrite par Godefroy de Lagny. T rès peu de temps après, vers 1173, Chrétien composait Y vain, ou Ie Chevalier au Lion, Yvain, ayant tué Ie chevalier préposé, dans la forH de Brocéliande, à la garde de la Fontaine Magique, épouse Laudine, veuve du vaincu: il se met en quête de nouvelles aventures et, pour avoir laissé passer la date OÙ il avait iuré à sa femme de revenir, perd son amour; ille reconquiert par toute une série d'épreuves et d'exploits, Yvain passe pour Ie mieux réussi des romans de Chrétien. II se développe, en effet, avec une harmonie de proportions qui manque aux æuvres antérieures du poète. L'action y est rapide, bien liée, émouvante. L'esprit n'y fait pas défaut, soit que l'auteur s'amuse à peindre la confusion des chevaliers de la Table ronde, qui ont trop peu estimé la vaillance d'Yvain, soit qu'il décrive les détours sentimentaux par lesquels Laudinë passe de l'afRiction OÙ l'a plongée la mort de son premier mari à l'emportement d'un nouvel amour. Enfin Ie merveilleux, un merveilleux puisé à des traditions de toute provenance, mais dont les divers éléments ont été habilement fondus, donne à l'æuvre ce coloris étrange et cette saveur si particulière qui font Ie charme des romans bretons. Chrêtien de Troyes a obtenu parmi ses contemporains un immense succès : ses romans, très admirés en France, ont, dès Ie "'lIl e siède, trouvé des traducteurs dans tous les pays de l'Euro::>e. Ce fut une des plus brillantes figures littéraires de son temps. II possédait de grands dons d'écrivain et, comme disait Huon de l\1eri, (( il prenait Ie b::au français tout à plein )), Son style n'est pas toujours exempt de banalité; et quand il subit l'inRuence de la rhétorique de l'école, il souffre d'une recherche qui va jusqu'à l'affectation. Mais il a aussi de l'aisance, et une grâce élégante. Com me conteur, Chrétien excelle à piquer la curiosité du lecteur, à la retenir et jamais il ne la lasse. Sa manière a tellement plu que ses procédés de narrateur, notamment celui qui consiste à entrelacer les épisodes et à interrompre Ie développement de chacun d'eux juste au moment OÙ on désire Ie plus en connaÎtre la suite, est devenu (( de style)), pendant trois siècles, dans les romans bretons. Quant à sa personnalité morale, elle n'est peutêtre pas extrêmement puissante ; son interprétation des thèmes manque de profondeur: sans descendre au fond des cæurs, négligeant la passion, il peint l'amour comme une simple occupation de l'esprit, assez froidement, sans chercher, en tout cas sans réussir à émouvoir : bref il manque de cette sensibilité qui. dans les grands sujets, fait les grands poètes. :vIais à défaut de sensibilité, il a une imagination d' une rare originalité. J usqu'à preuve que d'autres poètes l' ont précédé dans la composition de romans arturiens, il sera permis de Ie considérer comme Ie créateur du genre, com me Ie premier inventeur de ce monde poétique OÙ jouent des formes étranges, OÙ l'obscur fascine l'esprit à l'égal de la lumière, OÙ se poursuivent des destinées singulières et mystérieuses. O'autre part, iI faut admirer les ressources de