LE DIX-SEPTIEME SIECLE
ne Ie croit d'habitude dans I'histoire de la haute poésie, En général, tout ce qu'on saitde ses Psaumes, c'est que Malherbe, invité à dîner chez leur auteur, les jugea moins bons que scn potage. lis ont eu pourtant en leur temps une grande réputation. Desportes y a employé une grande variété de types de strophes, presque tous bons, et il a donné dans ce recueil I'idée d'un Iyrisme plus élevé que n'avait fait Ronsard, La poésiedu Psalmiste ya repris la gravité, la noblesse,l'ampleur dont la traduction de Marot, d' ailleurs si vivante,l' avait dépouiIIée. BERTAUT
:g Jean Bertaut est né à Donnay, au diocèse de Bayeux, en 1552. Après avoir fait de fortes études à l'Université de Caen, où son père était professeur, il Jut précepteur des enfants de M. de Matignon, lieutenant-gouverneur de Normandie, Ses élèves, présentés à la cour, firent tant d'honneur à leur maître que Ie TOi Henri III confia à eel excellent éducateur /'instruction de son neVeu, Ie comte d'Auvergne. De plus, i/ Ie nomma secrétaire de sa chambre el fit de lui son lecteur. Bertaut, qui depuis long temps déjà rimait, rima de plus belle à la cour, imitant tour à tour Ronsard et Desportes, II pétrarquisait aVec esprit, mais surtout aVec une décence qui fit dire plus tard à Mile de Scudéry que sa poésie amoureuse donnait une haute idée des dames qu'i/ avait aimées. Devenu Vers la fin du règne poète ojfìciel, il chanta dans des discours en alexandrins la mort de Catherine de Médicis, celie de Joyeuse et celie du roi, Après l'assassinat de son maître, il se retira chez Ie cardinal de Bourbon-Condé, Mais bientôt, rallié à Henri IV, il redevint Ie chantre ojfìciel des événements de la cour. II publia en 1601, sous Ie titre de Recueil des CEuvres poétiques de J. Bertaut, ses poésies sérieuses. Ses poésies galantes Jurent publiées l' année suivante, sans nom d' auteur, par son frère, dans Ie Recueil de quelques vers amoureux. Henri IV récompensa son poète par /'évêché de Séez, en 1606, Bertaut s'en alia résider dans son diocèse, et il fut un bon évêque. II mourut en 1611.
Son recueil de 1601 avait été réimprimé en 1605, Ses CEuvres complètes Ie Jurent en 1620. Le texte et la disposition de rédition de 1620 ont été reproduits par Ad. Chenevière, dans l'édition de la Bibliothèque elzévirienne, 1891. Voir Sainte-Beuve, Tableau de la poés"ie française au XVl e siècle: I'abbé Crente, Jean Bertaut, 1903; J, Vianey, Ie Pétrarquisme en France au XVl e siècle, 1909.
SAINTE-BEUVE est dur pour Bertaut, qui, à son sens, ne fait que II tirer et prolonger I'étotfe de Desportes )), Malherbe avait été plus équitable. Bertaut, de tous les anciens poètes français, était Ie seul qu'il estimât un peu, encore qu ïllui reprochât de faire trois vers insupportables pour mettre une pointe au quatrième, (Vie de Malherbe, par Racan.) Malgré cette réserve sévère, il reconnaissait done en lui un précurseur, et Boileau, consacrant I'é(oge, félicita Bertaut d'avoir (( attrapé dans Ie genre sérieux Ie vrai génie de la langue française )). (Réflexions sur Longin, VII.J Assurément, Bertaut ne vaut pas Desportes. CelUI-ci a plusieurs petits chefs-d'æuvre complets, (( ce qui est essentid chez tout poète)) : on doit I' accorder à Samte- Beuve. De Bertaut, au contraire, on ne peut guère citer que des couplets. V ersi/ìcateur, il prolonge I'æuvre de Desportes en la restreignant ; iI abandonne presque Ie sonnet et se con/ìne dans la stance, dont il ne pratique guère que les deux formes mises en valeur par Desportes : Ie quatrain et Ie sixain d'alexandrins. Disciple des Italiens, il imite les mêmes modèles que Desportes, avec, il est vrai, une prédilection pour Ie meilleur, Tansillo, et avec Ie singulier mérite d'être un imitateur sans servilité, Pétrarquiste, il ne retient du style de Pétrarque qu'un seul caractère, la recherche de la pointe; dans ses poèmes, c' est une incessante procession d' objets ou semblables ou oppasés qui s'atfrontent; jamais écrivain n'a manié I'antithèse avec plus de prédilection, ni plus d'ingéniosité, et I'on conçoit que ces pointes perpétuelles lui aient valu I'honneur de plaire à Mile de Scudéry. Pourtant, on ne peut nier qu'en s'inspirant de Tansillo, il n'ait fait quelques vers d'une énergie inconnue à Desportes, qui annoncent de très près Malherbe, et qui, osons Ie dire, pourraient être de Corneille : Non, sçachant que ma Hamme est céleste et divine, Je ne puis rien aimer iiI n' est égal aux dieux. Je veux qu'un bel oser honore ma mine, Et J'uisquïl faut tomber, je veux tomber des cieux. Jaime qu'à mes desseins la fortune "oppose, Car la peine de vaincre en accroit Ie plaisir. Pomoir facilement obtenir quelque chose M' est assez Ie sujet d' en perdre Ie désir.
Si Bertaut fait prévoir ici la vigueur cornélienne, il fait prévoir ailleurs la sensibilité de Racine et de La Fontaine. Pour dire Ie regret du
bonheur à jamais disparu, il a composé quelques vers qui sont dans toutes les mémoires :
Fél!cité passée, .
QUI ne peux revemr.
T ourment de ma pensée.
Que n' ai-je, en te perdant, perdu Ie souvenir} Mes plaisirs sen sont envolez.
Cédans au malheur qui m' outrage; Mes beaux jours se sont écoulez Comme l'eau qu'enfante un orage, Et .. escoulans ne m'ont laissé Ricn que Ie regret du passé.
De ses poésies religieuses, les meilleures ne sont pas les plus originales, parce quïl y traite des sujets qui favorisent trop son péché d'habitude, Ie goût de I'antithèse. Son Cantique sur la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ est un recueil de toutes les pointes qui se peuvent faire sur un mystère OÙ se sont réalisées les antithèses les plus étonnantes, Son Cantique en forme de confession oppose de toutes les façons imaginables la bonté de Dieu à sa rigueur. II est moins atfecté dans ses paraphrases des Psaumes. Sïl y ampli/ìe plutôt qu'il n'y commente Ie texte sacré, il Ie fait en orateur abondant, et ille fait même une fois avec une poésie qu'on a pu, sans exagération, quali/ìer de lamartinienne :
Orageux tourbillons qUI portez les naufrages Aux vagabonds vaisseaux des tremblants matelots, T émoignez son pouvoir à ses moindres ouvrages, Semant par l'univers la grandeur de son los.... F éconds arbres fruitiers, r ornement des collines. Cèdres gu' on peu! nommer géans entre les bois, Sapins dont Ie sommet fuit loin de ses racines. Chantez-Ie sur les vents qui vous servent de voix.
Ces vers sont sans doute de ceux que Malherbe dut estimer un peu. lIs furent écrits, il est vrai, après 1605, donc après que Malherbe eut commencé à réformer la poésie. Le réformateur eut ainsi la satisfaction de voir que son précurseur se /ìt son disciple,