‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 295 sur 402 · LE DIX-SEPTIEl\1E SIECLE · texte numérisé non relu

LE DIX-SEPTIEl\1E SIECLE

nuit, souvent d' une ingéniosité trop précieuse, mais vraiment virgiliens:

Les ombres des costeaux .. allongent vers les plaines : Desjà de toutes parts les laboureurs lassez Tirent devers les bourgs leurs coutres renversez.... Le solei! ne luit plus qu'au haut des cheminées. C'est encore Ie couplet du vieìl Alcidor. associant dans un même amour ses brebis, son champ, son logis, son travail, ses enfants : page célèbre, où I'on peut voir Ie chef-d'æuvre de I'auteur. et peut-être Ie chef-d'æuvre de I'école de Malherbe :

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Heureux qui vit en paix du laict de ses brebis. Et qui de leur toison voit filer ses habits; 8 ui plaint de ses vieux ans les peines langoureuses, ù sa jeunesse a plaint les /James amoureuses ; Qui demeure chez luy comme en son élément, Sans cognoistre Paris que de nom seulement, Et qui, bornant Ie monde au bord de son domaine, Ne croit point d'autre mer que la Marne ou la Seine! En cet heureux estat, les plus beam' de mes jours Dessus les rives d'Oyse ont commencé leur cours, Soit que je prisse en main Ie soc ou la faucille, Le labeur de mes bras nourrissoit ma famille ; Et, lorsque :e solei!. en achevant son tour, Finissoit mon travail en finissant Ie jour, Je trouvois mon foyer couronné de ma race.

A peine bien souvent y pouvois-je avoir place, L' un gisoit au maillot, r autre dans Ie berceau; Ma femme, en les baisant, dévidoit son fuseau,.. Racan termina sa carrière en paraphrasant les Psaumes : en 1631, les Psaumes de la Pénitence; en 1652, trente-deux autres Psaumes; en 1660, Ie restedu Psautier. Ces paraphrases apparliennent au groupe d'æuvres écrites par des croyants pour défendre contre les libertins Ie dogme de la Providence, Racan y répond aux objections que déjà du Vair avait réfutées, et que Bossuet réfutera encore. Ces poèmes ne sont ni très bibliques, ni très poétiques, La poésie apparaÎt quand I'avocat de la Providence, en louant Ie Créateur d'avoirdonnéà I'homme Ie blé, les fruits, les brebis, peut redevenir ce quïl était naguère, un poète de la vie rustique :

Tout ce qui vient de toy nous cornble de bonheur; Quand la pluye a baigné nos champs et nos prairies, La javelle remplit Ie poing du moissonneur, Et I her be à pleine faulx nourrit nos bergeIies. La terre par tes soins nous sert de magazin, Et, Iemplissant son sein d'une feconde /Jâme, Par Ie suc de I'olive et Ie jus du raisin Elle adoucit nos nerfs et réjouit nostre arne.

L' opposition à Malherbe L'autorité de Malherbe ne s'exerça pas sans soul ever des protestations; les poètes n'aiment pas à être menés à la férule, même quand leur régent est Ie représentant autorisé de la raison et du bon goût, Mais des deux principaux ennemis du Réformateur, I'un, Régnier, était, sans Ie savoir, son collaborateur plus que son adversaire; I'autre, Théophile, manquait trop d'esprit de suite et de prestige moral pour que son opposition eût quelque efficacité.

MATHURIN RÉCNIER

:; Mathurin Régnier naquil àChartres Ie 21 décembre 1573. Sa mère étail sæur du poète Desportes.

Ceiui-ci fit entrer son neveu dans la maison du cardinal de Joyeuse, qui occupait à la cour pontificale la haute charge de protecleur des affaires de France.

A la suite de ce maître, Régnier parlil tout jeune pour /'Italie et y fit plusieurs voyages, Mais, dans l'importante cour du prélat, il ne Jut qu' un personnage fort mince. 1/ eut de grandes déceptions : l'héritage de son oncle passa en d'autres mains; de son cardinal, il ne reçut jamais Ie bon bénéfice qu'il en allendail. C'est que Joyeuse était sévère pour les écarts de conduite : or, Mathurin Régnier aimait les copieuses beuveries dans les cabarets de Paris, en compagnie de tous les enfants de la Bohème : les poètes M otin et Sygognes, Ie marquis de Cæuvres, frère de la belle Gabriel/e.

La publication de ses Satires, en 1608, Ie plaça tout de suite dans res time publique au premier rang des écrivains

de son temps, et il devint un des poètes o fficiels , 1/ n'en demeura pas moins un des habitués du cabaret de la I( Pomme de Pin II, 1/ mourut en 1613, dans une hôtellerie, à Rouen, où il étail allé consulter un charlatan.

Editions de ses Satires, avec accroissements successifs du texte : 1608, 1609, 1612, 1613. Edition, aVec un abondant commentaire, par Brosselle, en 1729. La seule bonne édition moderne des CEuvres complètes de Régnier est l'édition Courbet, 1875. Voir Macette (satire XII/), publiée et commentée par Ferdinand Brunot, 1900.

Voir : Sainte-Beuve, Tab!eau de la poésie française au XVI C siècle; Joseph Vianey, Mathurin Régnier, 1896.

RÉCNIER était un grand enfant sans volonté et sans malice. On I'avait surnommé (( Ie bon II, parce quïl (( n'avait pas I'esprit d'être méchant II. Pourquoi donc a-t-il cultivé un genre de poésie qui semble exiger toute autre chose que de la bonhomie? Parce quïl s'intéressait aux mæurs et aux caractères, et que, pour les peindre, la satire, comprise à la façon des Latins, lui paraissait Ie genre obligatoire. Croyant avec la Pléiade que les genres connus des Anciens étaient les seuls légitimes, il conçut la satire comme I'avait fait Horace : la satire doit être une épÎtre familière, de composition très libre et conte ant des idées morales et littéraires, des confidences person nelles, des pemtures de mæurs.

Ses lectures ont eu dans sa phifosophie plus de part que son expérience. Cette philosophie, c'est Ie relativisme de Montaigne, tellement reconnaissable que, sous presque chaque maxime du poète, on peut mettre un passage précis du prosateur. Que nous enseigne, en efIet, I'auteur des Satires;J Que tout varie avec les individus: la vision, Ie goût, la raison: que chacun juge de sa tête com me il voit de ses yeux: de plus, qu'en chacun de nous lïntellect tournevire avec Ie vent, avec la santé, avec un changement de temps, avec la passion; que les phifosophes n'ont pas de meilleurs instruments à chercher la vérité que Ie vulgaire ; que les hommes ne s'accordent même pas à reconnaÎtre la légitimité de quelques lois naturelles. Quelle conclusion sïmpose? C'est que chacun doit suivre sa nature. Ne résistons pas aux humeurs où elle nous astreint, et dans les matières graves, comme celie de la religion, restons dans I'assiette OÙ nous sommes nés : c'était I'avis de Montaigne, c'est I'avis de Régnier. Les satires morales de Régnier nous apportent donc une preuve éclatante du succès des Essais, Le satirique n'accroit la pensée de son maître que de très peu d'observations personnelles. Ce quïl y ajoute souvent, ce sont des proverbes auxquels if sait donner une forme très vigoureuse, après les avoir cueillis tantôt sur les lèvres du peuple, tantôt, et plus souvent, dans les innombrables recueils d'adages, alors si répandus. Régnier n'a peut-être tant aimé les proverbes que parce quïl avait lu dans la Précellence de Henri Estienne que II nos beaux proverbes, bien appliqués, ornent Ie langage II. La valeur du peintre de mæurs fut immédiatement admirée, et plus tard Boileau saluera, dans I( Ie célèbre Régnier )), (( Ie poète français qui, du consentement de tout Ie monde, a Ie mieux connu avant Molière les mæurs et Ie caractère des hommes I) (Réflexions sur Longin, V). Régnier a peint seulement les milieux OÙ il vécut ; il y fréquentait surtout des poètes et des hobereaux, des courtisanes et des entremetteuses. Mais cette peinture est très précise, C'est que, s'ìI s'aide un peu de ses livres, d'Horace et de Pro perce , d'Ovide, de Ronsard, de Desportes, ae Rabelais, voire à I'occasion de Marot, des satiriques et des bernesques italiens, il s'inspire surtout de son observation personnelle: et ìI a de fort bons yeux. Du petit-maître de son temps, il décrit Ie chapeau, les bottes, la moustache, la façon de jouer de I'épée, il dit les jurons familiers, la vantardise, les prétentions littéraires, Ie sans-gêne avec les femmes. II met dans la chambre de sa vieille hypocrite les livres de piété el lui fait pratiquer les exercices de dévotion qui sont à la mode en 1612, Quand on contrôle à I'aide de documents contemporains la vérité des tableaux de Régnier, on est vite frappé par la justesse et I'amplitude de son coup d'æil.

Ce vrai réaliste sïntéresse au décor de la vie. II nous promène à travers les rues de Paris, et d'un mot ìI dessine la physionomie du Pont - Neuf, de la cour du Palais OÙ s'assemblent les banquiers, de la galerie OÙ se vendent les livres, des églises, des cabarets. II est mieux que précis; parfois, ìI est pro-

MATHURIN RÉCNIER, - Gravure d'lngouf (8. N., Cabinet des Estampes).

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LE PONT-NEUF, - Gravure de Jacques Callot t8. N" Cabinet des Estampes). << II vint à repar!er dessus Ie bruit qui court De la royne, du roy, des princes, de la court; Que Paris est bien grand; que Ie Pont-Neuf sachève.., (Mathurin Régnier, Satire Vlll, Ie Fascheux).

qu'à (( laisser aller la plume où la verve I'emporte I). En s'exprimant ainsi, Régnier reprenait beaueoup moins quïl ne se lïmaginait les idées de Ronsard. Celui-ci, sans doute, mettait lïnspiration fort audessus de rart : mais, pour féconder lïnspiration, il exigeait un grand labeur, et, d'ailleurs, il remettait sans cesse ses ouvrages sur Ie métier. La poétique du laisser-aller est la poétique personnelle de Régnier.

èet ennemi de l\lalherbe est pourtant bien son con tempo rain et il fait souvent la même besogne : comme lui, il est moderne, non antique; Français, non étranger; il aime la réalité plus que la fiction; Ie vers plein où la pensée se ramasse vigoureusement est celui quïl préfère. Bien qu'on trouve chez lui les germes de I'art romantique, il est aux côtés de l\lalherbe un des créateurs de la poésie c1assique. Et 1\1alherbe fut Ie premier à reconnaÎtre la valeur de ce poète, quïl estimait, nous dit Raean, II à I'égal des Latins II.

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fond. II a ébauché la peinture de caractère, et c'est un honneur pour lui que I\lolière ait trouvé dans son æuvre à prendre du meilleur. Sa Macette est r excellent modèle de T artuffe. Son Fâcheux re;:>résente par avance, à lui seul, les trois marquis du Misanthrope: comme Oronte, il écrit, feint de n'attacher nulle importance à ses vers, en impose tout de même la lecture; il est doucereux com me Clitandre; comme Acaste, il s'agite, fait de jolis gestes, est fier de sa race. Les poètes faméliques de la satire" se sont beaueoup décrassés avant que Molière les peigne sous Ie nom de Trissotin: mais leur type n'a pas changé. Quant au pédant de la satire x, si son visage est fantaisiste, I'éternelle cuistrerie parle certainement par sa bouche.

La mise en æuvre est inégale. Régnier compose mal, beaucoup par impuissance, un peu par système, s'étant mis en tête que la satire doit être une libre causerie. Mais il n'est que décousu, alors quïl eroit avoir attrapé I'allure capricieuse d'Horace, II enlève vivement certaines parties de la narration et excelle à introduire un personnage; mais à tous ses récits on peut reproeher des invraisemblances, des longueurs, des lourdeurs, et I'abus du discours indirect.

Ses portraits sont de premier ordre, soit quïl peigne, comme fera Célimène, par quelques mots bien choisis et bien entourés, par Ie rythme du vers et Ie trait final, soit qu'il s'abandonne à une fantaisie qui rappelle celie de Rabclais et annonce celie du romantisme. Aueun sujet n'est au-dessus de son géniede peintre, II transporte cet art pittoresque dans I'expression des idées morales. Son style est comme celui de ;\Iontaigne presque perpétuellemcnt co\oré, et d'ailleurs nerveux, mais avec un peu de tension, Régnier a combattu I\lalherbe plusieurs fois, Dans la satire IV, il dénonce Illes sauvages lois I) qui gênent Apollon, Dans la IX C , il f!étrit ces novateurs dont tout Ie savoir se borne à regratter un mot douteux, à épier si la rime est longue ou brève, à prendre garde qu'un qui ne heurte une dip tongue. Dans la I rc , il réduit toute la poétique à la nécessité de sonder ses forces: qui se sent ferme n 'a

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LE COURTISAN SUIVANT L.E DERNIER ÉDIT 'grav, d'Abraham Bosse; B. N., Cabinet des Estampe.). Mathurin Régnier, dans sa satire VIII, fa:t allusion à rédit somptuaire de 1606 : << A propos, ron m'a dit Que contre Ie. clinquants Ie roy fait un édict,..

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