III. - LE ROMAN
La littérature romanesque languit pendant les guerrf'S civiles. Mais elle refJeurit dès que Ie royaume est pacifié, et elle devient vite très abondante, Entre 1593 et 1610, on compte une centaine d'ouvrages suscep ibles d'être qualifiés de romans,
Le roman réaJiste LES SERÉES
L'inspiralion réalisle ne se manifeste guère qu'au début de cette période, dans des æUVres qui continuent la production romanesque de l'époque précédente.
En première ligne, il faut citer les Serées de Guillaume Bouchet, dont Ie livre I r parut en 1584. Ie livre II en 1597, Ie livre III en 1598. Les trois livres furent réunis en 1608 et fureT't, entre cette date et 1633. réimprimés qualre lois. livre I" avail eu quatre réimpressions avant 1593. L auteur était libraire à Poitiers. et fut élu juge-consul
par la corporation des marchands, VOIr Gustave Reynier, les Origines du roman réaliste, 1912.
Les Serées font songer aux Propos rus iques de Noël du Fail (1547). Probablement elles en dérivent. et c'est Ie même genre d'inspiration que l'on relrouve, mals avec beaucoup moins d'intérêt, dans les Neuf matinées (1585). puis dans les Après-Oînées (/587) du sieur de Cho/ières.
LES SERÉES ne sont pas un roman. ni une collection de romans. Elles sont un recueiI de propos tenus à able e après les repas par des bourgeois de Poitiers qui passent leurs soirées ensemble, Ces propos sont fort divers. Mais, dans chaque serée, its se rattachent à un suje unique: Ie vin, l'eau. les sourds, les aveugles. les femmes, les filles. les nouvellemen mariés, Ie poisson, les chiens, les juges, les médecins, les chevaux. les décapités, les voleurs, Ie mal de den s, les fous,..
L'auteur ne nomme pas les interlocuteurs. II ne les désigne d'habitude que par un de ces mo s vagues : (( quelqu'un. un de la serée, quelqu' un de la compagnie, )) Parfois. iI dit: (( un avocat, un médecin, un apothicaire, )) ou bien iI emploie. pour annoncer Ie personnage, un qualificatif un peu gros qui nous fait prévoir une parole passablement salée et un esprit plus qu'enjoué.
Sans ê re très distinc s par leurs goû s et par leur manière de s'exprimer, ces causeurs son assez différents, Plusieurs sont des humanistes un peu pédants. qui ci ent volontiers leurs auteurs, mais qui pourtant ne connaissent bien de I'Antiquité que les anecdotes curieuses et les bons mots; ils ont lu de préférence les livres qu'aime leur contemporain Montaigne, A par ir du livre II des Serées, ils paraissent avoir beaucoup lu Mon aigne lui-même, et leur érudi ion devient fort souvent celie de I'auteur des Essais. O'autres ne sont que de joyeux compagnons plus occupés de la vie que des livres, et surtout plus intéressés par les bruits fâcheux qui couren sur leurs voisins, T el disser e et tel racon e. L'un aime les mo s amusan s, l'autre les histoires.
Avons-nous dans les Serées de Bouchet une image fidèle de la conversation des bourgeois aisés de province entre 1584 et 1597
Tout à fait fidèle, non. L'auteur lui-même semble bien parler. plus d'une fois, par la bouche de ses personnages, sur out de ceux qui connaissent I'Antiquité, Et puis, il y a quelque chose de tactice dans ces réunions OÙ la conversation est confinée assez rigoureusement dans un seul suje , si bien que les in erlocu eurs, ayant tout un soir parlé des aveugles. parleront un au re soir seulemen des voleurs, Pourtant.
une part é an fai e à la fiction, on a \'impression que Bouchet a voulu peindre la société bourgeoise de son temps, et qu'i1 a bien pris dans la réalité la subs ance de son livre. Par lui. nous voyons qu.it y a en France dans les villes de province, à la fin du XVIC siècle, une vie de socié é animée. Les 110 ables aiment à se réunir pour causer, Les femmes prennent à la conversation la même part que les hommes. Aucune affectation; beaucoup de préoccupations toutes pratiques, On échange des receltes etdes pronostics. On expose longuement. sans grivoiserie, mais aussi sans pudeur. I'aventure fâcheuse arrivée à une nouvelle mariée; on donne avec précision et en appelan les choses par leur nom des explications physiologiques, Quelquefois, les femmes présentes font (( semblant de se fâcher )) de ces contes. et (( menacent de laisser la compagnie)) ; mais leurs maris les font rasseoir, ou, si elles sortent, c'est pour rire entre elles. Comme ces bourgeois ont tous des maisons de campagne. iI s'entre iennent volontiers de chevaux et de meutes. Mais i1s fon
sur ou la sa ire de5 professions auxquelles i1s appartiennen ; ils son
intarissables quand il s'agit de dauber sur la médecine et Ie barreau. éternels poin s de mire des plaisanteries d'unesocié é OÙ les professions les plus recherchécs son pour an celles de médecin e d'avoca . lis aiment leurs aises, O:J horreur des guerres civiles, de tout ce qui rend la vie difficile, diminue les ren es, brouille les families, agi e les cités.
E de ces suje s qui les in éressen , ils causen dans une bonne langue, assez riche en mo s colorés e en tours popu[aires, d'une allure tou efois un peu lente.
En dédian ses Serées. non à quelque hau seigneur. mais à Messieurs les marchands de [a ville de Poi iers. Guillaume Bouche
comprenai ce qui faisait l'originalité de son livre et dans quel milieu rouverai des lecteurs. II ne se rompai point. La socié é bourgeoise de Poitiers e d'au res viBes se plu à chercher son image dans ce bon (( miroir n, e Ie succès encouragea \'au eur à augmen er son tex e primi if presque de moitié,