I. - LA PRÉPARATION DU CLASSICISME
L'hôtel de Rambouillet et la préciosité.
UX environs de /6/0, l'hôtel de Rambouillet commence à donner Ie ton. Fille de Jean de Vivonne, marquis de Pisani, ambassadeur en Espagne et à Rome, et de Ju/ia Savelli, Catherine, qui devint la marquise de Rambouillet, naquit à Rome, en /588. Elle n'avait donc que douze ans lorsqu' elle épousa, Ie 27 janvier /600, Charles d'Angennes qui, à /a mort de son père, en /6//, devint marquis de Rambouillet. Cétait une femme intel/igente et bonne, Chôtel Pisani, rue Saint- Thomcs-du-Louvre, fut par elle arrangé de manière très élégante; les gran des fenêtres donnaient beaucoup de jour; les grands salons pouvaient accueillir des assemblées nombreuses; la chambre bleue, omée de !leurs dans des vases de cristal, convenait à un choix de quelques amis. La société la meil/eure, les gens de qualité,/es gens de letires, tenaient là de jo/ies réunions, Les personnages les plus importants sont V oiture, râme d'une frivo/ité amusante; A1ontausier, qui fait Ie frivole et n'en finit pas d'épouser Julie; Vaugelas, qui met la grammaire à la mode. Con vil, à rhôtel de Rambouillet, Mademoiselle, Ie grand Condé, M"" de Longueville, de moindres dames, tel/es que Mme de la Suze et la spirituelle !vim" Cornuel et !vIlle de Scudéry, et des écrivains tels que Chapelain. !vIéna7e, Costar, Godeau, Cot in, Conrart, Benserade,
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Saint-Evremond. Comeille s'y montra, et La Rochefoucauld. !vi"" de Rambouillet eut maintes filles, Trois entrèrent en religion; l'une, un moment abbesse d' Yères, a laissé Ie souvenir d'une personne insupportable. Une autre fille, Angélique, et pareillement insupportable, fut la première !vi"" de Grignan. La fameuse Julie, née en /607, avait plus d'esprit que de beauté; die n'avait pas l'esprit très agréable. E/le épousa !vIontausier, Ie /5 jui/let /645. Trois semaines plus tard, Pisani, Ie fils unique de la marquise, était tué à la battJi/le de Nordlingen. Ces deux événements, run qui atiristait la marquise, /'autre qui lui Mait Ie principal atirail de son il/ustre salon, marquent, pour l'hôtel de Ramboui/let, Ie commencement du déclin. V oilure mourut en /648; et rhôtel de Rambouillet sans V oiture, ce n'était plus den. Survint la Fronde; et la société parisienne fut divisée, fut dispersée, Le 26 février /652, Ie marquis de Rambouillet trépasse; et il n'étail pas Ie personnage important de la maison; mais enfin son trépas achève la vie mondaine de sa femme, qUI survécut cependant jusqu'au 2 décembre /665.
Sur J'hôtel de Rambouil/et et la préciosité : Ch.-L. Livet, Précieux et Précieuses, /859; Emile !vIagne, Madame de La Suze et la société précieuse, /908; Voiture et les origines de I'hôtel de Rambouillet, /911; V oiture et les années de gloire de I'hôtel de Rambouillet, /912.
I L n 'est pas facile d'apprécier avec justesse l'inAuence et la qualité de l'inAuence qu'a exercée I'hôtel de Rambouillet sur la liuérature et la pensée du XVIIl' siècle. Peut-être a-t-on quelquefois exagéré son importance; et, comme il n 'est rien de plus démodé que Ie ton, I'art et Ie goût de ceUe illustre maison, Ie danger serait d'aller au dénigrement. II faut I'avouer : avec sa guirlande de Julie, avec
]UL.lE D'ANGENNES, marquise de Montausier, IT ableau de J\1ignard, collection Spencer,l
son nain de Julie, avec sa Julie trop pimbêche, avec ses bons mots de ;\lme Cornuel, avec ses petits vers de grands ou de petits poètes, avec ses plaisanteries et ses farces de tout Ie monde et même de V oiture, I'hôtel de Rambouillet ne semble pas un joli endroit de sentiment ni de pensée.
La liberté même y a quelque chose de guindé, de compassé, de prétentieux. II n'ya ni verdeur, ni gaieté, ni bonhomie. Cependant, les meilleurs esprits de I'époque ont aimé, ont admiré, ont célébré I'hôtel de Rambouillet comme Ie temple de I'esprit.
Quels sont exactement les produits de I'hôtel de Rambouillet? quelles æuvres a-t-il données? N e comptons point à son actif la Sophonisbe de Mairet, ni Ie Cid ou Pol:yeucte : iI ne suffit pas que ces tragédies, lues par les auteurs dans la chambre bleue d' Arthénice, aient eu là leurs premiers applaudissements. Mais, ce qu'a donné de mieux I'hôtel de Rambouillet, ce qu'on n'aurait pas eu sans lui probablement, c'est la poésie de Voiture.
Vincent Voiture, fils d'un négociant d'Amiens, était un petit homme de chétive santé, mais vif et badin, un peu porté vers la débauche, aimant Ie jeu, où iI perdait I'argent de ses pensions, très honnête homme néanmoins, doué de quelque poésie et de beaucoup dê savoir-faire, Caston d'Orléans Ie prit à son service et Ie fit son introducteur des ambassadeurs. II dut à ce turbulent l\lonsieur la plupart de ses chances qui, de la roture provinciale, Ie menèrent à une espèce de familiarité avec les grands seigneurs. II dut aussi à Monsieur la plupart de ses ennuis, Monsieur n'étant pas en bons termes avec la cour et, souvent, Ie gardant près de lui en exit. Quand Monsieur se réconcilia avec la cour, Voiture obtint de nouvelles faveurs. En 1638, on I'envoya, sorte d'ambassadeur, à Florence, annoncer la naissance du fils de Louis Xl I I. II devint maître d'hôtel du roi. De la part du roi, comme de la part de Monsieur naguère, il accomplit à I'étranger plusieurs missions. II voyageait avec curiosité; une fois, comme iI était en Espagne, iI s'amusa de voir un peu I'Afrique, II avait une estimable fierté, Des méchants lui reprochaient sa roture et, facilement, la faisaient rimer avec son nom. Là-dessus, iI écrit à Costar que, loin de cacher son origine très humble, il voudrait qu'on sût quel il est: s'il valait peu, on Ie blâmerait moins; s iI avait du mérite, on I'en complimenterait davantage. (( La noblesse, dit-il, tient un grand rang dans I'ordre des biens de fortune et sert à en acquérir beaucoup d'autres. Mais iI y a bien des choses plus désirabies en la vie, et ce serait une des dernières que je m'aviserais de souhaiter. Si on ne pouvait avoir I'esprit beau, I'âme forte, grande et relevée, si la santé, la réputation et les richesses dépendaient de là nécessairement, alors il n'y aurait point de consolation pour Horace et pour moi... )) C'est d'une manière adroite et fine, sans rude récrimination, sans laide amertume et sans pédantisme : Horace est furtivement in inué pour marquer de I'orgueil et nïnsister pas outre mesure. II y a là du goût et, au sens parfait de ce mot, de la décence, II y a de I'éloquence, fort belle, et un accent de patriotisme qui touche, dans sa lettre sur Richelieu, quïl écrivit et laissa volontiers circuler au lendemain de la reprise de Corbie et de la délivrance par les armes : II Je Ie vois des mêmes yeux que la postérité Ie verra. Lorsque, dans deux cents am, ceux qUI viendront après nous liront cn notre histoire que Ie cardinal de Richelieu a démoli La Rochelle ct abattu l'hérésie; lorsqu 'ils apprendront que, du temps de son ministère, les Anglais ont été battus et chassés, Pignerol conquis, Casal secouru, toute la Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de I'Alsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillane et à Avein, et qu'ils verront que, tant qu'il a présidé à nos affaires, la France n'a pas un voisin sur lequel e1le n'ait gagné des places ou des batailles : s'i:s ont quelques gouttes de sang français dans les veines, quelque amour pour la gloire de leur pays, pourrontils lire ces choses sans s'affectionner à lui ?... )) Toute la lettre a cette
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