THOMAS ET BÉROUL: LA LÉGENDE DE TRISTAN ET ISEUT
Le Roman de Tristan, par Thomas, p. p. Joseph BéJier (5. A, T.), 2 vol., 1902-1905 (on n'a conservé de ce roman que des fragments, au total 3 144 Vers, re/atifs aux dernières péripéties du drame); - Ie Roman de Tristan, par Béroul, p. p. E. Muret (5. A. T.), 1903, réédité dans les Classiques français du moyen âge, 1913 (on ne possède plus du roman qu'un fragment d'environ 4500 vers); -Ies Oeux poèmes de la Folie Tristan, p. p. Joseph Bédier (5. A. T.), 1907; - Ie Roman en prose de Tristan, anal:yse critique par E. Loeseth (Bib!iothèque de l'f.cole des Hautes f.tudes), 1890, Voir: Joseph Bédier, Introduction à l'édition du Tristan de Thomas; - Joseph Loth, Contribution à l'étude des Romans de la Table ronde, 1912; - Gertrud 5chæpperle, Tristan and Isolt, a study of the sources of the romance, Francfort et Londres, 2 vol" 1913.
COM ME LA LÉGENDE ARTURIENNE,la légende de Tristan et Iseut appartient à la (( matière de Bretagne )); com me la légende arturienne, nous ne la connaissons que par des textes français. Ce sont : Ie poème du trouvère anglo-normand Thomas, composé entre 1155 et 1170; celui du trouvère normand Béroul, composé vers la fin du XII C siède; deux petits poèmes épisodiques de la Folie Tristan, écrits l'un vers 1170, l'autre au début du Xlll e siècle; Ie lai du Chèvrefeuille de Marie de France: enfin un vaste roman en prose, qui fut écrit vers l'an 1230. T outes les versions en des langues étrangères, Ie poème d'Eilhart d'Oberg. celui de Gottfried de Strasbourg, Sir Tristrem, etc., ne sont que des dérivés de l'un ou de l'autre de ces romans français.
Chacun Ie sait, c'est l'histoire de deux amants que toutes les lois humaines et divin s devraient séparer, et qui, liés, ou se croyant liés par la puissance d'un philtre quïls ont bu par mégarde, s'aiment malgré toutes les épreuves, malgré la séparation, malgré leurs propres remords, tant qu'ils vivent.
Le plus ancien poème parvenu jusqu'à nous où soit traité ce beau (( conte d'amour et de mort)) est celui de Thomas. O'autres poètes ou tout au moins un autre l'avaient traité avant lui, C'est ce que suffisent à prouver ses seules erreurs de goût. Thomas est un conteur facile, élégant, agréable, et sa narration de la mort des amants, par exemple, est belle et pathÚique. Mais auteur mondain, entiché de préciosité, il recherche des effets littéraires et donne à ses héros des attitudes qui jurent étrangement avec la rude simplicité impliquée par Ie thème, Tristan, l'amant farouche, que la passion élève aux sublimes audaces. mais abaisse aussi jusqu'à se plier aux plus cruelles humiliations, perd, dans l'æuvre de Thomas, cette âpreté qui fait sa grandeur : il s'adoucit, s'affadit, et prend parfois la figure d'un beau seigneur de cour. Une telle conception de son rôle, si contraire au sens profond de la légende, ne peut être Ie fait que d' un remanieur. Cest donc une légende déjà célèbre, que, selon touteapparence. Thomas racontait. Avant lui, eUe a dû être traitée en un roman régulier,
duqud dérivent, semble-t-il, tous les text s que no us avons conservés et qui cxplique leurs éléments communs.
Ce premier roman lui-même était aussi, très vraisemblab!ement, une æuvre de langue française. II se peut, en effet, cOrP me on l'a soutenu, que la légende de Tristan ait anciennement circulé chez les Pictes, qui l'auraient transmise aux Gallois; que les Gallois I'aient transmise aux Normands: et qu 'ainsi elle ait vécu dans les liuératures cehiques avant de passer dans la nôtre. l\his, si les Cehes lui ont peut-être consacré des lais, c'est-à-dire de petits poèmes Iyriques, plus ou moins nombreux, ils n'en onl certainement pas tiré Ie grand roman d'amour que supposent les textes conservés : tout ce qu'on sait des formes de leur poésie s'oppose à ceUe idée. T elle que nous la présentent les textes, la légende de Tristan n'est cehique qu'autant que peuvent la faire paraÎtre telle un certain nombre d'éléments accessoires: quelques noms de personnages, ceux de Tristan, de Marc, de Brangien; Ie choix du théâtre de l'action, l'Irlande, la Cornouaille, Tintagel, Lantien: deux ou trois traits de mæurs et deux ou trois épisodes secondaires. En revanche, par des éléments qui rappellent les légendes du Minotaure, de Jason, d'Apollonius, et d'autres encore, elle s'apparente à des traditions grico-Iatines; et surtout, l'invention des thèmes essentiels, l'idée centrale d'une luue douloureuse soutenue contre la loi sociale par une passion qui ne peut se vaincre, Ie sens des réalités psychologiques qui vit sous la fiction, l'art dïnventer et d'enchaÎner les épisodes en vue d'une puissante impression d'ensemble, répondent à un état de civilisation et à une forme du goût liUéraire qui n'ont pénétré en Angleterre qu'avec les conquérants normands. Aussi est-on incité à penser que c'est dans l'æuvre de trouvères anglonormands, trouvères de langue française, que la légende de Tristan est née à la vie poétique, et par conséquent, c'est du génie français qu'elle a reçu la puissance dramatique qui l'impose encore à notre imagination.
Qui veut la retrouver dans sa véritable beauté et dans la plénitude de sa force primitive, c'est Ie roman de Béroul quïl doit lire, bien que Béroul soit postérieur à Thomas, On a ici affaire à une æuvre de jongleur, que révèlent com me telle les (( recommencements I) et les apostrophes au public, procédés familiers aux chanteurs de geste : elle est fo?t belle. Si l'on regreUe çà ou là quelques plaisanteri s et traits comiques, d'un effet fâcheux, on n'en est pas moins entraÎné par la puissance émouvante d'une narration qui va droit à l'âme, On ne peut qu'admirer, dans ceUe O'uvre exempte d'artifices liuéraires, une intelligence merveilleusement pénétrante du cæur humain. Pour agencer les scènes où, réfugiés dans la forêt du Morois, les deux amants, d'abord insensibles à tout ce qui n 'est pas leur passion, sont amenés peu à peu au regret, presque au repentir, et à la séparation, il fallait un véritable génie poétique. La vie qu'ils mènent dans la forêt est âpre et dure; mais I'épreuve leur est d'abord légère :
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TRISTAN ET ISEUT (Boite à miroir du XIV. siècle, ivoire Irançais, Bibliolhèque Valicane), - Le roi Marc, caché dans les branches d'un arble, épie les amants. Son image se re/lète dans une fontaine, naïvemenl indiquée au pied de I'arbre,
Aspre vie meinent et dure :
T ant .entraiment de bone amor, L'un por I'autre ne sent dolor.
lis ne conçoivent pas que jamais leur amour puisse cesser. Un jour, par hasard, ils arrivent à la demeure de l'ermite Ogrin et Ie vieillard les exhorte à reconnaÎtre leur péché : L'ermite Ogrins mot' les sarmone, 'beaucoup.
Du repentir consellor done...
A Tristan dist par grant desroi' :
(( Que feras-tu ? Conselle toi, - Sire, j'aim Yseut a mer velie, Si que' n'en dor ne ne somelle, Du tot an est Ii consel pris :
Mex aim 0 Ii estre mendi..
Et vivre d'erbes et de glan Q'avoir Ie reigne au rm Otran... )) Iseut au pié I'ermite plore, Mainte color mue' en poi d'ore, Mot Ii crie merci sovent :
. Sire. por Deu omnipotent,
'tant que.
'en grand trouble,
'avec die vivre en mendiant,
'change SOUl1cnt de couleur,
II ne m'aime pas, ne ie lui, F or par un herbé dont i" bui Et .1 en but : ce fu pech.ez, Por ce nos a Ii rois chaciez, >> Li her mites tost Ii respont :
. Diva! cil Dex qui fist Ie mont, II vus donst voire repentance!... >>
lis retournent, indomptables, à leur forêt, où s;:ule les travaille l' angoisse éprouvée par chacun d'eux. Ne se lassera-t-il pas? ne se lassera-t-elle pas un jour?
Seignors, mot fu el bois T ristrans, Mot i out paines et ahans.
En un leu nOose remanoir.
Dont lieve au main ne gist au soir.
Bien set que Ii rois Ie fait querre Et que Ii bans est en sa terre Por lui prendre, quil troveroit, Mot sont eI bois del pain destroit:
De char vi vent, el ne menguent, Que puent il. se color muent?
Lor dras ronpent. rains les decirent.
Longuement par Morro;s fuïrent, Chascun d'eus soffre paine egal, Car I'un por I'autre resent mal :
Grant poor a Y seut la gente Tristan por lié ne Se repente ; Et a T ristran repoise fort Que Yseut a por lui descort...
Mais ils se sentent harcelés, et, comme des bêtes traquées, ils prennent peur, Voici qu'au retour d'une chasse pénible, Tristan s'était étendu auprès d'Iseut sous une huue de branchages: ils c!ormaienl :
Y seut fu premiere couchée ; Tristran se couche et trait .espée', Entre les deus chars I' a posée.
La [aine avoit en son doi Un anel d'or del don Ie roi' o esmeraudes planteïz'.
Mervelles lu Ii dois gresliz, A poi que' Ii aneaus n'en chiet",
-tire son épée.
. donn:! par Ie roi, 'avec beaucoup d' émeraudes,
'peu s'en faut. "ne tambe.
Averti par un forestier qui les a découverts, Ie roi Marc accourt, résolu à se venger ; puis, les voyant tous deux qui dorment, semblables à des innocents, et séparés par I'épée de Tristan, il se trouble, pris de pitié. II s'auendrit à voir un rayon de solei I qui, traversant la huue, brûle Ie visage amaigri d'Iseut :
Li rois a desliés les ganz, Vit ensemble les deus dormanz, Le rai' qui sor Y seut descent Covre des ganz mot bonement, L'anel du doi de fors pamt :
Souef' Ie traist", qu'il ne se mut.
Primes i entra it enviz. :
Or avoit tant les doiz gresliz Ou'il . en issi sanz force fere ; l\Ì1ot I' en sot bien Ii rois fors traire.
I.' espée qui entre eus deus est Souef' oste, la SOUe i met, De la loge .en issi fors, Vint au destrier, saut sor Ie dos,..
'Ie rayon de so/eil.
'doucement. "ille retire.
'jadis fanneau eut peine à entrer,
'il met la sienne à sa place,
Quand, à leur réveil, Tristan et Iseut trouvent entre eux deux l'épée du roi, ils sont pris d'épouvante : ils s'enfuient vers Ie pays de Galles, sans force et pour la première fois sans courage. Or, selon ceUe version de Béroul, Ie philtre qu'avait préparé Ia mère d'Iseut devait conSCl'ver sa vertu pendant trois années, et les trois années étaient révolues : juste au terme, au lendemain de la Saint-Jean, Tristan éprouve la première alteinte du repentir et lïdée lui vient quïl pourrait peut-être obtenir pour Iseut SO!] retour en grâce auprès du roi : au même moment les mêmes regrets assaillent Iseut, si bien que, lorsquïllui fait part de ses s ntiments, ilia trouve toute prête à les accueillir, lis se ressouviennent de I'ermite, décident d'aller lui d mander conseil. Le saint homme leur fait fête, leur promet de Réchir Ie roi, disant :
çant home et feme font pechié, S anz' se sont pris et sont quitié, Et s'ans vienent a penitance Et a:ent bone repentance Dex lor pardone lor meslait, T ant ne seroit orible et lait', T ristran, roïne, or escoutez Un peÙet, si m'entendez, Por honte oster et mal covrir Doit on un poi par bel mentir,..
.s; jamais.
'si horrible et si laid soil-it.
LES HOI\IAi\iS COURTOIS - 23
'I JII.