CI. \1.lnumena histol"iqueø
LE CHATEAU DE LA ROCHEFOUCAULD (Ch8renle).
ou je rêve sans dire mot, ou je n'ai presque point d'attache à ce que je dis, Je suis fort resserré avec ceux que je ne connais pas et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais.., j"ai de I'esprit, mais un esprit que la mélancolie gâte; car, encore que je possède assez bien ma langue, que j'aie la mémoire heureuse et que je ne pense p'}s les choses fort confusément, j'ai pourtant une si forte application à mon chagrin que sou vent j'exprime assez mal ce que je veux dire.., j"ai les sentiments vertueux, les inclinations belles.., )) Le trait saillant, c'est la tristesse: et I'on sent la tristesse dans les Max;mes. Après cela, I'on est surpris. La Rochefoucauld prétend qu'il n'a jamais eu de haine contre personne, que I'ambition ne Ie travaille pas. Elle ne Ie travaille plus: ne I'a-t-elle point travaillé? Si nous lisons les Mémo;res, nous y apercevons I'ambition, pourtant,la haine aussi. Et les femmes? Nous les apercevons, dans les Mémo;res, (( J'ai une civilité fort exacte parmi les femmes et je ne crois pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine... )) 11 aime leur conversation, la préfère à celie des hommes: et c'est à cause d'une I( douceur )) qu'elles ont. Puis: (( j"approuve extrêmement les belles passions.., Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de I'amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte; mais, de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe jamais de I'esprit au cceur. )) II écrira plus tard : II L'esprit est souvent la dupe du cceur. )) Présentement, il se demande s'il aura Ie cceur dupe de son esprit, Consuhons Retz : II 11 y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M, de La Rochefoucauld... 11 n' a jamais été capable d'aucune affaire, et je ne sais pourquoi... II a toujours eu une irrésolution habituelle, mais je De sais même à quoi attribuer cette irrésolution: elle n'a pu venir en lui de la fécondité de son imagination, qui n'est rien moins que vive ; je ne la puis donner à la stérilité de son jugement, car, quoiqu'il ne I'ait pas exquis dans I'action, il a un bon fonds de raison: nous voyons les effets de cette irrésolution, quoique nous n'en connaissions pas la cause,.. )) Enfin, La Rochefoucauld déroute Retz, qui note les singularités du personnage et renonce à I'expliquer. Les deux portraits ont de I'analogie et, I'un plus amical évidemment que I'autre, notent, dans cette âme difficite à déchiffrer, des contrariélés. Ces contrariélés ne sont-eUes pas ce qui a toujours empêché La Rochefoucauld d'être, ce qu'il semble qu'il aurait voulu
être, un homme d'action ? Somme toute, it n'a été, fût-ce dans Ie tracas et Ie remuement, qu'un homme d'énergie, Parfois même, I'énergie venait à lui manquer: et la mélanco!ie la remplaçait. L'une de ses contrariétés principales, la voici. Son caractère est, d'un mot de ce temps, I'esprit de finesse: or, jusqu'au jour où ses déceptions Ie menèrent à la vie tranquille, son perpétuel désir fut I'activité. i\1ais I'esprit de finesse et I'activité ne se concilient point aisfment. L'esprit de finesse vous montre Ie détail des choses si nombreux et si embrouillé que I'on ne sait comment agir. Un homme d'action, s'il n'a point un immense génie, a besoin de ne pas voir tout Ie détail et la subtile complication des événements. Retz dit que La Rochefoucauld (I n'a jamais été bon homme de parti )) ; c'est que La Rochefoucauld, de temps à autre, discernait d'une façon trop nette I'inconvénient de son parti, Ie mérite' aussi de I'opinion tout opposée, Lui-même dit que I'ambition ne Ie travaille pas: cela étonne, quand on sait ce qu'il a fait; cependant on serait en peine de dire un peu exactement quelle a été son ambition. Qu'a-t-il voulu? ou qu'aurait-il préféré qui advînt? Lui-même ne paraît pas I'avoir su très décidément.
II n'a pas été seul de son espèce, à une époque telle que la Fronde, où Ie désordre fut extraordinaire, Jamais on n'a fait plus de mal, et sans propos dé ibéré. A d'autres époques, les Français ont fait beaucoup de mal aux Français et à la France, mais avec une intention déterminée, avec un programme et une méthode. La Fronde n'eut ni une méthode ni un programme. Elle a été absurde. La Rochefoucauld s'y jette d'une façon quasi romanesque d'abord. II continue I'élan de sa prime jeunesse et du temps qu'il avait déclaré la guerre au cardinal de Richelieu, par entrain de générosité, 11 n'était point alors un grand politique et ne voyait pas I'étendue de la réalité. II n' est pas un grand politique, dans la Fronde, non plus d'ailleurs que nul frondeur. Mais il voit jusqu'au fond de I'âme les gens, leurs petits projets, leurs velléités courtes, Ie conAit de leurs intérêts, leurs apparentes vertus et leur vilenie essentielle. Son esprit de finesse Ie rend I'observateur Ie plus merveilleusement lucide et Ie partisan Ie plus tôt découragé. Ce qu'il voit ne lui donne point de zèle; et, s'il reste dans la mêlée plus longtemps que ne dure son ardeur, c'est par un sentiment d'honneur, I'amour aidant, et Ie goût de I'aventure, et la curiosité, Quel étonnant tableau de la Fronde, ses Mémo;res! et quel roman vrai d'une folie OÙ sont en jeu des convoitises, des fatuités et des sottises! L'esprit de finesse, qui a été pour La Rochefoucauld Ie principal empêchement à la vie active, devient son génie du moment qu'il renonce à I'activité pour étudier Ie cceur humain. Lorsque parurent les Max;mes, à la fin de I'année 1664, ce terrible petit volume sembi a ce qu'il était, une révélation redoutable, et si redoutable même qu 'on fut tenté de n'y pas croire. Mme de La Fayette écrit à Mme de Sablé: II Ah I madame, quelle corruption il faut avoir dans I'esprit et dans Ie cceur, pour être capable d'imaginer tout cela ! j"en suis si épouvantée que, si les plaisanteries étaient des choses sérieuses, je vous assure que de telles maximes gâteraient plus ses affaires que tous les potages qu'il mangea I'autre jour chez vous, )) Les plaisanteries, ce ne sont pas certes les maximes: et I'on voit bien que Mme de La Fayette les a prises au sérieux jusqu'à en être épouvantée. Mais, une plaisanterie ou ce qu'elle veut qui passe pour en être une, c'est un sentiment vif que I'auteur de ces maximes fait mine de lui témoigner et qu'elle feint d'éluder sous Ie prétexte que voilà un homme trop gourmand, puis une âme trop corrompue, Quelques jours après, l\IlIlc de La Fayette écrit à Mme de Sablé derechef ét la supplie de lui montrer ses maximes,les maximes de Mille de Sablé, beaucoup plus rassurantes que celles de La Rochefoucauld : (( MlIlc du Plessis m'a donné une curiosité étrange de les voir; et c'est justement parce qu'elles sont honnêtes et raisonnables que j'en ai envie, el qu'elles me persuaderont que toutes les personnes de bon sens ne sont pas si persuadées de la corruption générale que I'est M, de La Rochefoucauld. )) Elle y revient, avec une insistance qui est I'aveu d'un trouble singulier, Les maximes de La Rochefoucauld lui ant déplu, I'ont offensée, ont chagriné ce qu 'elle avait de crédulité ou de confiance et I'estime qu'elle gardait à I'humanité, I'estime aussi qu'elle accordait à I'auteur et qui allait à quelque faveur d'amitié. Les Max;mes ont effrayé leurs premiers lecteurs. lis ont trouvé ce moraliste impitoyable pour Ie cceur humain, pour I'hypocrisie mondaine et, plus grièvement, pour la sincère hypocrisie que chacun de nous garde par devers soi, de manière à ne se point mépriser, Impitoyable? Dans son portrait, La Rochefoucauld Ie dit: II Je suis peu sensible à la pitié et je voudrais ne I'y être point du tout. Cependant it n 'est rien que je ne fisse pour Ie soulagement d' une personne afRigée; et je crois effectivement que I'on doit tout laire jusqu'à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal, car les misérables sont si sots que cela leur fait Ie plus grand bien du monde. Mais je tiens aussi qu'iJ faut se contenter d'en témoigner et se garder soi-
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LA ROCHEFOUCAULD (B. N., Cabinet des Estampes).
aventure qui se pa se en nous, à laquelle nous assistons les jours où nous ne sommes pas trop distraits pour regarder en nousmêmes. Nous regardons, mais nous n'avons, sur Ie spectacle, nulle inAuence.
La mécanique des passions estelle, en fin de compte, suffisante pour expliquer Ie tracas humain?
Pour expliquer, non seulement Ie mouvement d' une âme, que I'on a prise à part et isolée, mais Ie tumulte général et enfin la vie sociale d'une âme, La Rocheloucauld reconnaÎt en nous une aptitude ou un stratagème qu'il a décrit par Ie menu: I'hypocrisie, Nos vert us ne sont, Ie plus souvent, que des vices déguisés. II a examiné ce déguisement divers.
Ce qui se déguise avantageusement, c'est I'amour-propre, ou I'amour de soi, l'égo"lsme. notre passion dominante et, pour ainsi parler, notre vive substance. Les modifications de I'égoïsme et ses cachoteries : voilà notre àme, sa vérité, ses malices.
Notre âme, après cela, est-elle parfaitement claire et telle que rien ne nous en échappe? Non.
(( Quelque découverte que I'on ait faite dans Ie pays de I'amourpropre, iI y reste encore bien des terres inconnues, II Ce pays de I'amour-propre ne rappelle-t-il pas la carte du pays de T endre? Et I'on a quelquefois noté un peu de préciosité dans I'analyse morale de La Rochefoucauld: mais, s'il est méticuleux, il I'est pour avoir constaté qu 'on ne dépasse point en subtilité la réelle comédie que jouent nos âmes; puis il admet qu'il y a, dans nos âmes, de l'inconnu. (( II s'en faut bien que nous connaissions toutes nos volontés. II La psychologie de La Rochefoucauld tient compte des petites ou moindres perceptions ou, comme on dira, de 1'(( inconscient II, C'est la subtilité de son analyse qui Ie conduit à démentir ainsi la psychologie cartésienne. II a préservé, dans les âmes, Ie mystère et ainsi devancé les psychologues d'à présent.
II est un prodigieux inventeur; iI a eu, dans I'histoire des idées, beaucoup d'inAuence. La plupart des philosophes du siècle suivant, que I'on range sous Ie nom de philosophes utilitaires et qu'on rattache aux moralistes anglais, dérivent de lui. Helvétius Ie prouve, quand il loue La Rochefoucauld d'avoir vu (( I'humanité telle qu 'elle est II; et il ajoute: (( II faut prendre les hommes comme ils sont: s'irriter contre les efIets de I'amour-propre, c'est se plaindre des giboulées du printemps, des ardeurs de l'été, des pluies de l'automne et des glaces de I'hiver, II Ce qui est chez La Rochefoucauld satire juste, moquerie ou remarque chagrine, devient, pour Helvétius ou d'Holbach, Ie principe d'où l'on doit tirer (( la morale universelle ou les devoirs de l'homme fondés sur sa nature II. II disait: (( La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui ; c'est une habile prévoyallce des malheurs où nous pouvons tomber. Nous don nons du secours aux autres pour les engager à nous en donner en de semblables occasions; et ces services que nous leur rendons sont, à proprement parler, des biens que nous nous faisons à nous-mêmes par avance. II Les philosophes utilitaires ont repris cet argument pour fonder l'altruisme indispensable sur I'égoïsme bien entendu.
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