LE DIX-SEPTIEME SIECLE
Bachelier en théo/ogie en 1648, prêtre el docteur en 1652, il ne laisse pas, durant ces années d'études, de fréquenter Ie monde et de s'y plaire. Mais quand il sort du collège, il ne consent pas à demeurer à Paris. II part pour Metz en 1652. Dans celie ville, où les ]uifs et les protestants sont nombreux, il prêche avec la passion d'un débutant qui veut ardemment Jaire des prosélytes. En /659, if vient à Paris. Ses sermons lui gagnent la faveur de la cour, en particu/ier celie de la reine mère et de Madame, Quand meurt celie princesse en 1670, M. de Condom (il est. de /669 à 167/. évêque, non résident. de Condom) est chargé de prononcer son é/oge funèbre. quelques mois après avoir prononcé celui d'Henrielie de France. Lors de son entrée à l'Académie, en /67/. il a publié. outre ces deux oraisons funèbres, une Réfutation du catéchisme protestant de Ferr:y (/655), De 1670 à /680. il est précepteur du Dauphin, II est nommé évêque de Meaux en /681 et restera jusqu'à sa mort très aliaché à ses devoirs d'évêque. Mais il demeure orateur et polémiste. II publie des ouvrages qui ont pour objet la conversion des protestants, ou la direction théologique et morale des âmes. ou la lulie contre Ie quiétisme. II meurt en /704 et l'illustre médecin et anatomiste l-Vinslow. qui assista à sa mort, nous a transmis ses dernières paroles, où sa vie se résume : II T enez-vous fermes à l'Eglise, II Nous sommes très renseignés sur les dernières années de celie vie par un Journal que son secrétaire. l'abbé Ledieu. avail rédigé au jour Ie jour. sans intention de Ie livrer au public; et par des Mémoires du même témoin, Journal et Mémoires ont été édilés en /856-/857.
Les principales éditions des <Euvres complètes de Bossuet sont l'édwon dUe des Bénédictins. commencée par l'abbé Lequeux, continuée par Dom Déforis. 19 vol, in-4". /772- 1778; l'édition dUe de Versailles (procurée par les abbés Hémey d'Auberioe et Caron), 43 vol. in-8". /8/5-/8/9; celles de Ladat. 3/ vol. in-8 u , /862-/866, et de l'abbé Guillaume. /0 vol. in-4". /877-/885. La Correspondance de Bossuet a été publiée par les soins de Ch. Urbain et E, Levesque. en 15 volumes. dans la collection des Grands Ëcrivains de la France.
Outre la Vie de Bossuet par Ie cardinal de Bausset. 4 vol" /8/4, signalons, entre tant d' études d' ensemble, les livres de Gustave Lanson, Bossuet. 1890; Alfred Rebelliau. Bossuet. 1900; Ferdinand Brunetière. Bossuet. 1913.
LES SOURCES DE SON CÉNIE Né dans une famille de magistrats graves, pieux, gallicans de tradition, Bossuet aura Ie sérieux de ses ancêtres bourguignons. leur application au travail. Au collège. ses compagnons d'études l'appelaient un bæuf accoutumé au labour: Bos suetus aratro. Le labour. chez les jésuites de Dijon. consistait surtout à cu\tiver les humanités classiques, les latines plutôt que les grecques. Ainsi Bossuet dirigera plus volontiers vers l'Antiquité latine les esprits qu'i1 voudra guider, que ce soit Ie neveu de Turenne ou Ie Dauphin, Dans les pages quïl a rédigées à \'intention du premier. Sur Ie style et la lecture des écrivains et des Pères de l' Eglise pour former un orateur, il cite Plat:m, Isocrate. Démosthène. Homère; mais il s'arrête avec plus de complaisance sur Cicéron. Tite-Live et Salluste. sur Térence. Virgile et Horace. Parmi les modernes. il aime Racine pour sa justesse et sa régularité, Corneille pour sa force et sa véhémence; et c'est encore pour sa force et sa véhémence qu'il aime cet autre II orateur )) qui l'a précédé et lui a montré la voie: l'auteur des Lelires à un provincial, S'il reconnut dans les auteurs sacrés plus de véhémence encore et de force. - témoin T ertullien, dont il goûtait. dont il imitait la fougue et qu'il plaçait au premier rang. avec II l'aigle des Pères )). saint Augustin. - illes admira surtout pour l'illumination qu 11 reçut d'eux, Le jour où, en seconde ou en rhétorique, il découvrit la Bible, l'impression fut si forte que Ie livre sacré régla désormais toute sa vie. D'autres ont pu, donnant à leur foi Ie meilleur de leur âme, garder une part d'eux-mêmes pour les pensées profanes. Bossud est à sa foi tout entier. Chez lui tout s'oriente vers elle. tout se subordonne à elle. érudition. controverse. enseignement. et s'il garde un souvenir ému de I'école de théologie de Paris. c'est qu il s'y est abreuvé à II ces fontaines de Jacob)) qui s'y trouvent plus abondantes que partout ailleurs, comme ille dira dans l'Oraison funèbre de son ancien maître. Nicolas Cornet.
Cest à l'école de théologie de Paris qu'il a puisé. pour reprendre d'autres expressions de cette Oraison funèbre. ces II avantages naturels et surnaturels )1 d'où sortit. on peut Ie dire. toute sa philosophie :
\ 1fn\ t I /, ,1 j ., " vJ "" , \ ..
GRAVURE omant I'édition originate de I'Oraison funèbre de Condé (1687),
II ... la connais ance profonde des saints Pères et des scolastiques. la science des antiquités et de I'état présent de I'Ëglise )), Mais. si telle est bien la source de cette II philosophie II, nous ne dirons pas cependant, avec Ie dédain que Renan professe pour Bossuet. qu'elle se réduit à ses vieux cahiers du Collège de Navarre. 1\ est bien vrai que Bossuet n'éprouve pas Ie besoin de philosopher, et même qu'il se déhe des métaphysiciens. Par exemple, bien qu'i1 ait fait à Descartes plus d'un emprunt (dans la Connaissance de Dieu et de soi-même), il a tenu en suspicion cette philosophie nouvelle (voir ses lettres à Huet et à un disciple de Malebranche), II s'est intéresséà la dynamique de Leibniz, mais sans accueillir cette nouveauté. 1\ n'est pas. à proprement parler. un phil030phe; et pourtant il existe une philosophie de Bossuet, parce qu'un esprit chrétien est un esprit philosophique, lorsque. embrassant Ie dogme en s:>n ensemble. il s'aUache néanmoins avec prédilection à l'un de ses aspects. lorsqu'il s'arrête. pour ainsi dire. sur un de ses sommets.
Pascal et Bossuet partent de la même foi; i\s se meuvent dans la même s hère d'idées; ils se réfèrent aux mêmes autorités, Pourtant, qu'ils se ressemblent peu! C'est que leurs tempéraments différents leur montraient la même religion sous des biais différents. Le janséniste anxieux veut s'expliquer l'énigme, Ie II paradoxe )) qu'i\ est à lui-même, et sa pensée évolue autour du dogme de la chute et de la rédemption, qui expliquent à Pascalla destinée de Pascal. Aux yeux de Bossuet, Ie grand problème est la destinée du genre humain, et c' est pourquoi Ie dogme essentiel. à ses yeux, est celui de la Providence; c'est la méditation de ce dogme qui confère à son æuvre I'unité. Pascal est un psychologue; Bossuet. un historien. Pour Pascal, l'étude même de \'Ëcriture sert à l'analyse intérieure; pour Bossuet. \'étude même des vies individuelles sert à I'instruction des peuples: Et nunc. reges. erudimini. Ëcoutez-Ie. encore sur les bancs de son Collège de Navarre. méditer déjà sur II la brièveté de la vie )) en des pages qu'il reprendra bien souvent par la suite; voyez-Ie se pencher sur son âme : II Eh bien! mon âme. est-ce donc si grand' chose que cette vie ?.. Cela vaut-i1la peine de se donner tant de ine ? )) Quand il écrit ceUe admirable II l\1éditation )). il a déjà reçu de la grâce sans doute. de sa nature assurément, mais aussi des influences auxquelles nous l'avons vu sesoumettre. presque tous ses dons d'orateur.
BOSsUET ORATEUR
:; Dès sa jeunesse. à seize ans, il a signalé son talent d'improvisation à l'hôtel de Rambouillet, A Melz, il éta/e sa fraÎche science de théologien et sa vigueur. son âpreté de polémiste; son s(yle est alors parfois enflé. ou trop familier. ou trop violent de couleur, Et c'est sa première manière, S'il parvient, dès cette période, à la forte é/oquence du Panégyrique de saint Bernard, il n'est pourtant pas encore l'orateur sur qui se marqueront l'influence des jansénistes. ennemis de toute rhétorique. et surtout celie de saint Vincent de Paul. II a connu M. Vincent au temps de ses études au Collège de Navarre; il a fréquenté ses conférences hebdomadaires; en /659, if vient à Paris prêcher, à la satisfaction de M. Vincent, la retraite des II ordinands II à Saint-Lazare. Vers ce temps. sa prédication se dépouille de toute rhétorique. Son sermon Sur la parole de Dieu (1661) résume à cet égard les idées de M. Vincent. Mais. appelé très sou vent, à partir de /659 et jusqu'en /669. à prêcher à Paris. alors que Ie gfJût
class/que alleint son cpogée, il se rend compte que, pour toucher les auditoires les plus délicats et les plus raffinés de France, la simplicité évangélique doit se parer d'élégance et de noblesse. De /670 à /680, tant qu'il dirige l'éducation du Dauphin, il ne monte que rarement en chaire. Quand, devenu évêque de Meaux, il reprend la parole, ce n'est plus devant la cour, c'est pour catéchiser de plus humbles fidèles: alors il descend du ton sublime à l'homélie familière, naïve. Son neveu, héritier des manuscrits des sermons, s'en servit à l'occasion pour les besoins de sa propre plédication ef /es prêta. De là bien des pertes. La plupart des manuscrits qui subsistent sont conservés aujourd'hui à la Bibliothèque nationale : ce sont des brouil/ons souvent très incomplets et surchargés de variantes; quand plusieurs mots se présentaient à l'esprit de Bossuet pour rendre une idée, il lui arrivait de les écrire les uns au-dessus des aulres, sans choisir; d'autre part, reprenant Ie même sermon à diverses époques, il a maintes !ois ajouté au premier état des développements nOUVeaux. On conçoit donc à quel/es diffìcu/tés se sont heurtés les éditeurs des sermons, depuis Ie temps de dom Déforis jusqu'à l'édition critique procurée par Lebarq (/890-/897). Une refonte de l'édition Lebarq, entreprise par /'abbé Urbain, est en coursde publication.
Seules les six principales oraisons !unèbres, cel/es d'Henrielle de France (1669), d'Henrielle d'Angleferre (1670), de Marie- Thérèse (1683), de la princesse Palaline (1685), de Le T el/ier (1686), du prince de Condé (1687), ont été publiées par Bossuet lui-même. 1/ n'a publié qu'un seul de ses sermons, Ie sermon Sur I'unité de I'f.glise (1682).
Consulter: Gandar, Bossuet orateur, 1866; Lebarq, Histoire critique de la prédication de Bossuet, 1888.
BOSSUET a su s'adapter à des auditoires très divers: c'est pourquoi ses sermons sont d'admirables documents d'histoire des mceurs. C'est bien la société du XVll e siècle qui vit en eux, et c'est à la lumière des comédies de Molière, des Caractères de La Bruyère, des correspondances et des mémoires du temps qu'il faul les commenter. On y retrouve Don Juan, (( qui fait languir misérablement son créancier dont la famille éplorée crie vengeance J) ; on y retrouve Harpagon et Mascarille; on y voit les vices des grands, fa misère des pauvres. Quand Bossuet peint Nabuchodonosor, que (( ceUe terrible pensée de n 'avoir rien qui nous contraigne)) entraÎne vers des voluptés et des passions, >n sent toute la courageuse sincérilé du prédicateur : il songe à son rOI.
Pour com prendre pleinement ses sermons, il faut se remémorer les événements de I'époque, et quelquefois ceux de I'année même. Le sermon sur l'lmpénitence finale évoque ee la maladie, la mortalité, la diseue extrême, une intempérie étonnante, je ne sais quoi de déréglé dans toute la nature II: c'est bien Ie tableau de la terrible année 1662. U ne ceuvre si bien adaptée à son temps s'adresse-t-elle pareillement aux âmes d'aujourd'hui ? Cet (( honneur du monde )), ceUe (( ambition n, ces passions et ces vices des grands du XVlJe siècle correspondent-ils encore aux vices et aux passions du temps présent ? ui, parce que Bossuet, dépeignant I'homme de son siècle, a dépeintaussi, comme Molière ou Racine, I'homme de tous les siècles, Son auditoire de 1662, en écoutant Ie sermon sur la Providence, songeait à la disgrâcede Fouquet, sans doute : mais la race des Fouquet, de ceux ee qui ont fait leur fortune par des voies détournées )), a-t-elle disparu ? CeUe soif d'activité, ce besoin de ee divertissement)) que Bossuet représente dans son sermon de /'lmpénitence finale, ce sont encore des vices que nous retrouvons en nous-mêmes. Et que dire des thèmes de ses sermons Sur la mort ou Sur /'honncur du monde
(( Tant de fois comte, tant de fois seigneur, ministre de tant de conseils... I) : ces titres, il est vrai, sont d'un temps, ils ne nous touchent pas; mais c'est à nous que Bossuet s'adresse quand il ajoute : (( T outefois, que I'homme se muhiplie tant qu'illui plaira, il ne faut toujours, pour I'abaure, qu'une seule mort... Dans cet accroissement inhni que sa vanité s'imagine, I'homme ne s'avise jamais de se mesurer à son cercueil. qui seul néanmoins Ie ffiesure au juste. )) II en va du style des sermons comme de leurs thèmes, II est imprégné, il faut en convenir, des couleurs de I'époque, Les sermons du début se ressentent du goût qui régnait pendant la régence d'Anne d' Autriche : ee T oute la vie du Sauveur, lit-on par exemple dans Ie Panégyrique de sainte Thérèse, était un festin dont les mets étaient des tourments H, et I'orateur admire (( ce merveilleux appétit )). Et quant aux sermons de sa maturité, Ie ton nous en paraÎt souvent trop solennel : la phrase, sous ses plis lourds, semble parfois cacher à nos yeux I'humaine vérité, la vérité qui est à notre mesure, II n'en reste pas moins que ceUe prose, si majestueuse soit-elle, émeut profondé-
UTT R. FRANÇ, - I
L'ELOQUENCE RELICIEUSE - 301
'r !J \ ' J , 11 ,\ .' '\ '.'-::1 11 , " J- ;"'.1. I, -'Jr ' s-.
, · \fl
POMPE FUNÈBRE de Madame Henrielle Anne d'Angleterre. duchesse d'Orléans, dans la basilique de Saint-Denis (21 aoûl 1670), - B. N.. Cabinel des Eslampes,
ment. C'est que Bossuet, tout plein des livres sacrés qu 'il cite et commente, n'est pas un interprète impersonnel de leurs enseignements, II a voulu s'humi,ier lui-même avant d'humilier autrui, trembler avant de faire trembler, aimer avant de s'etforcer d'ouvrir lescceurs à la charité. L'abbé Ledieu I'a vu, dans Ie carêmede 1660, à Meaux, au moment d'expliquer Ie Décalogue, (( prendre la Bible pour s'y préparer, et lire à genoux, tête nue, les chapitres XIX et XX de I' Exode; s'imprimer dans la mémoire les éclairs et les tonnerres, Ie son redoub!é de la trompeUe, la montagne fumante et toute la terreur qui I'environnait, en présence de la majesté divine; humilié profondément; commençant par trembler lui-même, ahn de mieux imprimer la terreur dans les cceurs et d'y ouvrir les voies à I'amour II. C'est pourquoi il ne suffit pas de dire que sa prose est ee éloquente )), (( oratoire )) : elle est poétique, Iyrique, par ses images, par ses mouvements, par Ie frémissemenl de la voix, par Ie frémissemcnt d'un cceur pénétré de charité, T outes ces remarques pourraient s'appliquer aux oraisons funèbres autant qu'aux sermons. Pour Bossuet, une oraison funèbre, c'est encore un sermon. II n'aimait pas ce genre et ne s'y est p!ié que par reconnaissance ou par devoir. Qu'est-ce pour lui que la mort d'Hellrieue de France? U ne illustration de ceUe grande idée de la Providence, qui s'y lit aussi c1airement que dans I' Histoire universel/e. De la biographie des personnages dont if fait I"éloge, if ne retient que les traits qui comportent une leçon. Par exemple, si la dévotion d Anne de Conzague ne lui fait pas oublier la crise d'irréligion qu'e1le a traversée, pourquoi s'arrête-t-il à cet épisode, pourquoi n'a-t-il pas jeté sur ces années Ie voile d'euphémismes qui couvre les années de la Fronde quand il parle de Condé? C'est que son dessein de sermonnaire n'im?liquait pas un tableau des troubles de la Fronde: mais négliger Ie libertinage de la princesse Pa!atine, c'eût été perdre U!le occasion d'atlaquer les libertins et d leur demander com'Jte des âmes qu'ils compromeUaienL .
CeUe conception de I'oraison lunèbre risque parfOls de {ausser I histoire, Voici la Révo\ulion d'Angleterre et Cromwell: ce grand événement, ce grand homme ne sont plus rien aux yeux de 1'0rat l'r sacré que des instrumenls du sa'ut d'Henrielte d France. ee Si vous lisez, dit Voltaire, I'Oraison funèbre de Le Tellier par Bossuet, ce ch"ncelier est un juste et grand homme, Si vous lisez les Annales de I"abbé de Saint-Pierre, c'est un lâche et dangereux courtisan, un