LES ORIGINES
GROUPE DE MUSICIENS, - Développement, d'après un dessin de la Bibliothèque Nationale, d'un chapiteau de régliseSaint-Georges, à Boscherville (Seine-Inférieure),
soignées, accourant, par exemple, du fond de I'Angleterre, de la Picardie et de la Lorraine aux écoles ou aux cours de la France. Parfois poètes eux-mêmes, ils se plaisaient en tout cas à protéger les poètes. Leurs femm!::s pareillement. Dès la seconde moitié du XII e siècle, en partie sous des inRuences venues d u Midi, elles ont pris dans la société une place honorée, et c'est, dans une certaine mesure, autour d'elles que s'organise l'idéal dont la littérature va devenir Ie miroir. I\1ieux encore que par cette puissance attractive, et plus directement, e1les ont agi sur les lettres par leur culture person nelle, Leur goût a été sufhsamment vif et sûr pour que de nombreux écrivains aient trouvé en elles des protectrices, et même des inspiratrices.
Pourtant, quoique la littérature ait prospéré surtout dans les cercles aristocratiques, e1le n'a pas laissé indifférentes les autres classes de la société. Les bourgeois, dont Ie rôle a été tellement élargi par Ie mouvement communal du XII e siècle, manifestent, vers la hn de ce siècle, une féconde activité; c 'est en milieu bourgeois, à Arras, que la poésie courtoise elle-même a produit quelques-unes de ses æuvres les plus rafhnées, et, d'autre part, c'est spécialement à un public bourgeois, d'instinct à la fois spéculatif, critique et pratique, que s'adressent tant d'ouvrages, dont Ie type est fourni par les poèmes de Rutebeuf, par Ie Roman de Renard, par Ie Roman de la Rose de Jean de Meung. Même Ie menu peuple se plut à de certains régals littéraires. Attroupée à I'occasion de fêtes religieuses, de foires ou de pèlerinages, la foule des chalands, des marchands et des voyageurs formait une c1ientèle excellente, que se disputaient les jongleurs, en particulier ceux qui colportaient des Vies de saints et des chansons de geste, Et sans doute ces deux derniers genres ont obtenu une faveur aussi éclatante auprès des grands qu'auprès des petits, dans les châteaux que sur les places publiques; mais il est visible que les poètes, en y travaillant, se sont constamment préoccupés d'atteindre Ie cæur des simples. Et c'est Ie secret de leur force, I'effort suprême de leur art.
Cet art, on I'a souvent méconnu, II est pourtant très conscient de ses procédés, et bien plus réRéchi que (( spontané II. Dût-on s'interdire désormais cette admiration, d'ailleurs assez dédaigneuse, qu'on a volontiers prodiguée à la (( naïveté II et à I' (( ingénuité II de nos plus anciens poètes, il faut constater bien plutôt que ces primitifs furent souvent des hommes instruits et qui avaient appris à bonne école leur métier. II est impossible de ne pas voir que beaucoup d'entre eux furent des c1ercs : non pas seulement de ces c1ercs qui s'étaient préparés à I'état ecclésiastique et qui, dans la tranquillité d'une existence assurée par les menses et les prébendes, employaient leurs loisirs à mettre à la portée des laïcs des livres de science, comme Barthélemy l'Anglais, ou à composer des contes édifiants, comme Gautier de Coincy; non pas ceux-Ià seuls, mais aussi ces c1ercs très nombreux qui, sans s'être destinés à la prêtrise, avaient étudié aux écoles épiscopales ou abbatiales, puis étaient revenus à la vie séculière.
Les uns et les autres, à des degrés divers,
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avaient puisé aux sources de la culture antique, s'étaient initiés, plus ou moins, à I'histoire, à la musique, à l'interprétation des Pères de I'f.glise et des auteurs païens, et aux principes de I'art d'écrire.
A la vérité, on est mal renseigné, en général, sur la personnalité de nos vieux écrivains. Ce qu'on sait d'eux se réduit parfois à des bribes de biographie ou, la plupart du temps, à un simple nom; et très souvent aussi, leur nom même nous reste inconnu, Dans la mesure OÙ I'on est informé, on voit hgurer parmi eux tantôt des amateurs appartenant au monde seigneurial, comme Conon de Béthune, Thibaud de Champagne, ou les auteurs des romans de Joulroi ou de Parienopeu ; tantôt des bourgeois, comme Geoffroy de Paris ou Jean de Meung; tantôt des jongleurs, enhn. Ces derniers formaient une vaste tribu, OÙ voisinaient, sous une appellation unique, des amuseurs de toute espèce, acrobates, montreurs de bêtes, musiciens, pitres, colporteurs d'æuvres littéraires, On les trouvait aux carrefours des villes et dans les châteaux, surtout aux jours de fête, fêtes de I'f.glise ou cérémonies d'adoubement et de mariage. Les uns menaient une vie errante, au gré de I'aventure quotidienne: les autres trouvaient Ie moyen de s'installer auprès d'un protecteur, qu'ils avaient pour fonction de divertir, et, hers de cet emploi, ils prenaient alors Ie titre de ménestreI. Outre des exécutants, il y eut certainement, dans leur troupe bigarrée, des auteurs auxquels on doit une foule de petits poèmes, des complaintes, des satires et des fabliaux, comme en composa Rutebeuf, des chansons, comme celles de Colin Muset, et aussi des chansons de geste. Et ici, iI faut signaler Ie rôle des corporations où se grou- ". paient ces jongleurs, des (( ménestrandies II, qui élaborèrent, en de véritables ateliers littéraires, ces grandes æuvres cycliques, dont la geste de Guillaume d'Orange est I'exemple Ie plus remarquable.
Mais, à regarder les choses de près, on s'aperçoit bientôt que, dans ce monde d'auteurs, les clercs sont nombreux, plus nombreux que les autres et de beaucoup, et que, par surcroÎt, ces mondains, ces bourgeois, ces jongleurs, ont reçu sensiblement la même formation intellectuelle que les c1ercs. Pour éviter des confusions, n'employons pas I'appellation de c1ercs. Ne parlons que d'hommes cultivés : la littérature du moyen âge est I'æuvre d'écrivains cultivés, très cultivés. N e restons pas les dupes de ces théories qui prétendent attribuer à des auteurs presque illettrés, au (( génie populaire II, Ie pouvoir de créer les grandes æuvres de la pensée et de la poésie. Ces théories, héritées du romanlisme allemand, n'ont que trop longtemps prévalu : sachons les répudier enfin, Bien qu'on puisse citer des auteurs dont l'instruction fut médiocre, il faut tenir que toutes les æuvres de premier plan du moyen âge ont été Ie fruit d'un art savant, el que tous les grands genres ont dû leur premier éc!at à des lettrés fort avertis : I'auteur de la Vie de saini Alexis en témoigne pour les Vies de saints, I'auteur de la Chanson de Roland pour les chansons de geste, Pierre de Saint-Cloud pour les contes de Renard, I'auteur de Richeui pour les fabliaux,
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LA MUSIQUE. - Figure symbolique de la Cathédrale de Chartres (Xll e siècle).