‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 16 sur 114 · GUILLAUME DE MAGHAULT. «JO · texte numérisé non relu

GUILLAUME DE MAGHAULT. «JO

Guillaume de Machault. — Eustache Deschamps.

»«. Avec le xiv*' siècle la chanson commence à perdre \ beaucoup de son heureuse liberté. Aux rythmes libres et \ variés de l'âge précédent, rythmes dont le poète seul dé- \ terminait les combinaisons, sans autre loi que celles de son \ caprice et de son goût, succèdent les poèmes à formes fixes \ et arrêtées, qui vont désormais régner exclusivement dans \ la poésie jusqu'à la Uenaissance ; nous allons voir la versification se compliquer sans cesse aux dépens de la poésie . |

« Yray, dit Etienne Pasquier, que comme toutes choses se changent selon la diversité des temps, aussy après que nostre poésie françoyse fut demeurée quelques longues années en friche, on commença d'enter sur son vieux tige certains nouveaux fruits auparavant inconnus à tous nos anciens poètes : ce furent chanU royaux^ ballades et rondeatix, » Mais ce que Pasquier semble regarder comme une première renaissance, pourrait bien n'avoir été en effet qu'une décadence habilement dissimulée sous des noms nouveaux. L'élaient-ils même autant qu'on l'a cru? ! La ballade existait chez les troubadours provençaux, qui J nommaient ainsi, dès le xii" siècle, une petite poésie qu'on chantait en dansant (ballar, danser). Au nord, dès le siècle suivant, elle* devient une sorte de chanson à trois couplets égaux, et semblables entre eux par le choix et la disposition des rimes, et par le refrain ; ils étaient suivis d'un couplet plus court appelé envoi. Venvoi n'est pas imposé au xiv* siècle; mais toute la ballade doit rouler sur deux rimes seulement. Quand la ballade eut cinq strophes au lieu de trois, elle prit le nom de chant rayaU comme pour indiquer qu'elle était alors « digne d'un roi » . ^ Mais le roi dont il s'agit, n'était probablement que le roi, j ou 'prince ou président du Puy, auquel on présentait le ! chant royaL Voilà pourquoi tant de pièces de ce genre -

iOO QUATORZIÈME SIÈCLE.

commencent le couplet d'envoi par ce mot : Prince, amené d une façon souvent très inattendue.

ts. Le chant royal se composait de cinq strophes de onze vers décasyllabiques ; V envoi se composait de cinq vers; en tout soixante.

Le rondel ou rondeau ne fut d'abord qu'un simple couplet de huit vers, dans lequel le quatrième répète le premier : le septième et le huitième répètent le premier et le second ; c'est exactement ce qu'on appela depuis triolet ; forme piquante, alerte, et très propre à la malice et à la satire. Tel est le rondeau primitif, mais dès le xiv* siècle, on étend ce nom à un petit poème très différent et fort compliqué; le nouveau rondeau se compose de trois couplets : le premier de quatre vers, le second de trois, le troisième de cinq; dans ces deux derniers couplets, le dernier vers est semblable au premier vers du premier couplet. Quelquefois on répète ainsi les deux premiers vers, alors le second couplet est de quatre vers, le troisième de six; et le rondeau de quatorze vers au lieu de douze. Le rondeau fut encore une fois modifié au xvi*^ siècle, et maladroitement ; il se composa de deux couplets de cinq vers séparés par un couplet de trois vers. Après les deux derniers couplets, on répétait^ sans les compter dans la mesure des vers, les premiers mots du premier couplet. Cette disposition peut convenir aux pièces légères, mais elle n'a aucune harmonie.

Avec la versification compliquée vont naître les arts poétiques. Le plus ancien est celui que nous devons à Eustache Deschamps, intitulé Art de dicter et faire chansons, ballades, etc. Dans tous les traités de ce genre, il est fait malheureusement une place trop grande à ces difficultés puériles qui surchargeaient la versification et détruisaient la poésie : rimes léonines, équivoquées, rétro-

EUSTACHE DESGHAMPS iOl

grades, batelées, briséeSy enchaînées; il est bien inutile d'expliquer ces belles inventions, heureusement oubliées, qui semblaient n'avoir d'autre but que d'enrichir la rime aux dépens de la raison.

114. Le créateur des poèmes à formes arrêtées, celui du moins qui contribua le plus à les accréditer, fut Guillaume de Machault*, secrétaire de Jean de Luxembourg et du dauphin Jean, plus tard le roi Jean. Ce poète, oublié aujourd'hui, et qui n'a pas trouvé d'éditeur, depuis l'invention de l'imprimerie, excita longtemps l'enthousiasme de ses contemporains. Il était q\iinquagénaire, borgne et goutteux, lorsqu'une jeune princesse de seize ans, Agnès de Navarre, sœur de Charles le Mauvais, s'avisa (sans l'avoir, il est vrai, jamais vu) de lui faire déclarer par un messager l'admiration passionnée qu'elle ressentait pour sa personne et pour ses œuvres. On ne se souvient plus de Guillaume de Machault que comme du maître d'Eustache Deschamps.

Eustache Deschamps est le plus célèbre poète de cette | époque peu poétique*. Ce fécond versificateur ne nous a pas transmis moins de 1175 ballades, 171 rondeaux, 80 virelais, 14 lais; en outre, un long poème satirique^, des complaintes et des épîtres en vers, un Art poétique (en prose). Son œuvre est intéressante pour l'historien, / par les nombreux renseignements qu'elle renferme sur les faits, les hommes, les idées de son temps. Il fut huissier d'armes de Charles Y, puis de Charles VI; gouverneur . de Fismes, bailli de Senlis ; et très mêlé en ces quahtés aux événements pubhcs. Mais il n'est bon poète que par ! accident. Dans une autre époque, il eût écrit en prose : le '

Page 1