Histoire liiléraire de la France^ tome XXIV, p
DEnrVIÈKES CHANSOIHS DE GESTES. 91
par la répétition perpétuelle des mêmes situations, par l'emploi sans cesse renouvelé, mais rarement rajeuni, des mêmes ressorts. Une fois les procédés de composition et de style connus et établis, l'abondance stérile des imitations et des remaniements succède aux premiers chefsd'œuvre*.
Ainsi la chanson de gestes expire au xiv siècle. Avant d'aboutir au pur roman chevaleresque en prose, dont la vogue a duré, sous diverses formes, jusqu'au règne de Louis XIV, elle traverse une dernière phase, celle des compilations épiques. On rapproche les légendes éparses, on les complète, on s'efforce, en vain, d'introduire l'ordre et la suite propres à l'histoire dans celte floraison poétique inégale et capricieuse. On écrit un poème pour combler une lacune dans la légende, ou rattacher deux branches héroïques à un tronc commun. Des intentions politiques se sont mêlées quelquefois à ces compilations et à ces remaniements. La plus importante œuvre de ce genre est I un grand poème sur Charlemagne par Girard d'Amiens. Charles de Valois, fils de rniiippcTll le Hardi, frère de Philippe IV le Bel, oncle des trois rois Louis X, Philippe V et Charles IV, et père du roi Philippe VI, ancêtre de tous les Valois, ne fut jamais roi lui-même ; mais il fut empereur, nominal, il est vrai; Boniface VIII l'avait décoré du titre d'empereur d'Orient ; et Charles de Valois s'efforçait de prendre au sérieux ce titre. Le Souvenir de Charlemagne enflammait et troublait cette âme ambitieuse ; pour faire honneur au grand aïeul, qu'il espérait rappeler un jour, il commanda au versificateur Girard d'Amiens de I fondre et de résumer dan s un seul poème toute l'histoire poé- '
1. Principales chansons de gestes composées au xiv° siècle : le Bâtard de Bouillon^ Baudouin de Sebourc^ Bertrand du Guesclin, Charlemagne^ Charles le Chauve, le Combat des Trente, Cyperis de Vignevaus^ Doon de Nanteuil, Hugues Capet, Lion de Bourges.
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t»8 gUATORZIÈME SIÈCLR.
f tique de Gharlemagne. Girard obéit et aligna 25520 vers, tous également plats et prosaïques. Le génie épique de la France était définitivement épuisé.
»!. Mais souvent la faveur survit au mérite comme relTel à la cause. Le xiv« siècle, qui vit la fin de la littérature française du moyen âge, ou du moins la fin du bel essor de cette littérature, est justement l'époque où elle fut traduite ou imitée dans l'Europe entière. En ce temps les littératures nationales n'existaient pas encore; il y avait dans l'Europe chrétienne tout entière une seule littérature, pour ainsi dire commune à tous les pays, par la ressemblance des sentiments, des idées et des mœurs, très sensible à travers la diversité des langages. Or le foyer de celte littérature était en France, où tous les genres furent i créés d'abord et cultivés, avant même qu'il y eût des j poètes au delà de nos frontières. Mais il faut tout dire : les étrangers nous dépassèrent dans la voie où d'abord ils nous suivirent. Le xiv® siècle vit fleurir, surtout en Italie et en Angleterre, des poètes, des écrivains supérieurs à nos touvères : Dante, Pétrarque, Boccace, Chaucer*. Même cette féconde imitation des inventions françaises ne s'arrête pas avec ce siècle; elle se poursuit jusqu'au delà de la Renaissance ; elle rejoint presque le xvii® siècle, où de nouveau notre littérature s'imposera à l'Europe, mais plutôt par sa forme que par son fond. Au contraire, c'est la matière poétique, on a pu le dire sans rien exagérer*, que nos trouvères ont fournie longtemps à l'Europe, jusqu'à Shakespeare, jusqu'à Cervantes, jusqu'au Tasse.
1. Dante (1265-1321), Pétrarque (1304-1374), Boccace (1315-1375). Chaucer (1328-1400).