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CHAPITRE PREMIER Les origines de la langue française

i . Tout ce qui s'est écrit en français depuis Torigine de la langue n'appartient pas indistinctement à l'histoire de la littérature française. Les seuls ouvrages littéraires sont ceux où l'on trouve un style personnel joint au double talent de composer et d'écrire.

L'étude et la critique de ces livres de choix, l'histoire des hommes qui l^^nt produits, forment ce qu'on appelle ©^r « l'histoire de la littérature » ; laquelle n'est autre chose au fond qu'une face et une partie de l'histoire générale ; mais c'est peut-être celle où se peignent le plus complètement le génie et les mœurs d'une nation, l'esprit, le caractère et les tendances d'une société.

Ainsi l'histoire de la littérature ne doit pas être confondue avec celle de la langue elle-même ; le domaine de

UTTERATORE FRANÇAISE.

la langue est bien plus vaste que celui de la littérature. Tout ce qui est parlé lui appartient ; le langage du paysan à sa charrue, du soldat dans le camp, de l'ouvrier dans l'atelier, l'intéressent autant qu'une tragédie de Corneille ou une oraison funèbre de Bossuet.

Toutefois, comme la langue est l'instrument de la littérature, il faut connaître un peu l'instrument avant de parler des œuvres qu'il a servi à construire. Il faut savoir d'où ces poètes, ces historiens, ces orateurs que nous allons étudier, ont reçu cette langue française qu'ils ont su appliquer à un- si merveilleux usage*.

«. Elle est, comme beaucoup de choses en France, un héritage des Latins. Au premier siècle avant J.-C, Rome conquit la Gaule entière par les armes de Jules César. Une administration romaine fut imposée au pays vaincu ; des colons romains s'y établirent en grand nombre ; des commerçants romains y trafiquèrent ; bientôt des prêtres romains, ou du moins parlant latin, s'y répandirent en prêchant le christianisme. La langue et la civilisation nationales périrent. Après trois à quatre siècles de soumission, la Gaule parla latin depuis les Alpes jusqu'à l'Océan. Avec l'idiome lui-même périt la littérature gauloise, littérature hiératique, secrète ou du moins purement orale, car les Gaulois n'écrivaient pas. Tout entière * ^ aux mains des Druides, elle dispar^T avec ces prêtres, éliminée par la conquête romaine, et par la conquête chrétienne.

Sous la domination latine, la Gaule n'eut donc pas d'autre httérature que celle de Rome; il faut ajouter qu'elle occupe un rang honorable dans l'histoire des

1 . Sur ces origines de la langue, voyez notre Histoire de la langue française. Paris, Delalain, 1883.

lettres latines. Depuis le temps d*Auguste jusqu'à l'invasion des Barbares, la Gaule, pendant quatre cents ans, a produit un grand nombre de poètes et d'orateurs, dignes d'être comparés avec ceux que l'Italie enfantait à la même époque.

Mais le latin que parlait le peuple en Gaule n*était pas tout à fait semblable, on le peut croire, à la langue polie et châtiée de ces écrivains. Même à Rome, en Italie, deux idiomes assez différents avaient existé ensemble à toute époque : le latin littéraire et classique, tel que nous l'a transmis Virgile ou Cicéron ; le latin populaire et familier, beaucoup moins connu, que parlaient les petites gens ; et peut-être aussi les lettrés dans l'usage courant de la vie journalière. C'est ce latin populaire quiiut apporté en Gaule, et enseigné aux indigènes par les innombrables colons, soldats, marchands, artisans, cultivateurs, que Rome envoya au delà des Alpes pour assurer sa conquête. Cet idiome devint le bas latin gallo-romain, parlé par nos ancêtres au temps des empereurs, plus tard le bas latin mérovingien, parlé sous le règne des dynasties franques.

S. Après trois siècles de décadence, la latinité classique disparaît pendant les invasions barbares; ou du moins elle ne survit que dans la bouche et dans les écrits d'un petit nombre de lettrés. La foule du peuple, dès ce temps, l'ignore ; mais elle continue à parler, de plus en plus grossièrement, ce bas latin, fils du latin populaire. L'invasion des Barbares n'a pu l'éliminer, ni établir un nouveau langage dans la Gaule, une seconde fois vaincue et conquise. Rome, plus civilisée que les Gaulois, leur avait imposé sa langue avec sa domination. Mais les Gallo- Romains, plus civilisés que les Francs, ont subi leur domination sans accepter leur idiome ; ce sont les Bar-

Lies ORIGINES

bares vainqueurs qui ont dû apprendre le latin pour se faire comprendre de leurs sujets.

C'est une loi à peu près constante que lorsqu'un peuple conquiert et assujettit un autre peuple, le plus civilisé des deux, qu'il soit le vainqueur ou le vaincu, impose sa langue au plus barbare. Toutefois un millier environ de mots germaniques entrèrent dans le vocabulaire bas latin à l'époque de la conquête franque; plus tard ils devinrent français ; les trois quarts de ces mots nous servent encore, et perpétuent dans notre langue les traces des invasions barbares que nos ancêtres ont subies. Les mots celtiques d'origine, reste de l'ancJenne langue parlée par les Gaulois, sont beaucoup moins nombreux dans le français que les mots germaniques : tant la victoire de Rome et la suprématie du lati» furent comolètes.

4. A partir du vi« siècle, la domination barbare, les désastres qui en furent la suite, la grossièreté croissante des mœurs, et l'ignorance devenue générale, achevèrent de corrompre le latin populaire parlé en Gaule. Cette œuvre de destruction fut rapide. La grammaire fut mise en oubli ; toutes les règles relatives aux cas, aux nombres, aux genres, aux temps, aux modes, aux désinences verbales, à l'accord des mots et des propositions, ou s'effacèrent ou s'embrouillèrent. Une langue arrivée à ce point de caprice et d'irrégularité doit nécessairement périr ou se transformer. Le bas latin mérovingien se transforma, en se simplifiant ; il devint le français, non le français que nous parlons, mais le français du moyen âge, ou la langue d*oïl, ainsi nommée par opposition à la langue d'oc, née, elle aussi, du latin, à la même époque, et parlée au midi de la Gaule. Oui se disait oïl au nord, oc au midi.

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