‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 4 sur 114 · Cette transformation du bas latin mérovingien en · texte numérisé non relu

Cette transformation du bas latin mérovingien en

français ne se fit pas en un jour, ni par l'action d un homme; elle fut l'œuvre collective, spontanée, inconsciente d'un peuple entier, qui changea lentement les formes de son vocabulaire, sans connaître bien lui-même la nature et la portée du travail qull accompHssait. Ce travail occupa deux siècles environ. Commencé au vnr siècle, il est achevé au x« siècle. Tous les mots qui dépouillèrent la forme latine, pour prendre la forme française, suivant certaines lois très fixes, qu'expose la science appelée phonétique, constituent le fond le plus ancien de notre vocabulaire, et composent ce qu'on a nommé la formation populaire. Tous les mots qui se sont joints plus tard à ce fond primitif, mots empruntés directement aux sources latines ou grecques, ou à d'autres langues par un homme en particulier, et à un jour donné, composent ce qu'on a nommé la formai ion savante. Les noms de formation naturelle et formation artificielle seraient plus justes. En efTet tous les mots de la seconde formation, même les meilleurs et les plus utiles, sont nés d'une fantaisie individuelle, en dehors de toute règle et de toute loi. Les mots de la formation primitive ou naturelle ne sont au contraire l'œuvre de personne en particulier; mais ils se sont faits d'eux-mêmes, par la seule action de lois déterminées, auxquelles un peuple entier obéissait inconscicniincnt.

•. La plus importante de ces lois étymologiques est celle qu'on a nommée loi de persistance de l'accent tonique. Dans tout mot de plusieurs syllabes, il y en a toujours une sur laquelle la voix s'élève en la prononçant. Cette élévation de la voix constitue Vaccent tonique; et la syllabe qui reçoit l'accent s'appelle accentuée, ou tonique; les autres syllabes sont dites atones, ou sans accent. Or, dans les mots de formation populaire, ou naturelle, l'ac-

cent tonique latin persiste toujours en français; en d'autres termes, quand un mot latin est devenu français, l'accent tonique y est resté sur la même syllabe ; au contraire, les voyelles atones, qui suivaient la tonique en latin, disparaissent toujours en français, ou s'assourdissent en e muet*. Il en résulte que, dans le français, l'accent se trouve toujours sur la dernière syllabe masculine du mot, que cette syllabe soit elle-même finale, ou bien qu'elle soit suivie d'une syllabe muette ou féminine. Mais la loi de persistance de V accent tonique est souvent violée dans les mots de formation savante, qui ont été calqués sur le latin à une époque où le sentiment de l'accent tonique latin était déjà tout à fait perdu.

Quelquefois le même mot latin a fourni successivement à la formation populaire un mot où l'accent est toujours respecté, à la formation savante un autre mot où il est souvent déplacé. Porticum (accentué sur por) donne tour à tour porche et portique, Fragilem (accentué sur fra) donne frêle et fragile. C'est ce qu'on appelle des doublets. Ces doubles formes sont au nombre d'environ huit cents en français.

•>. A l'origine de la langue, les mots de la formation naturelle existaient presque seuls; le vocabulaire était restreint, tout populaire, fait par le peuple et pour le peuple. 11 suffisait à exprimer les idées et les besoins, peu nombreux, d'une société rude et grossière, renfermée dans une vie toute militaire ou rurale. Ceux qui voulaient traiter de matières plus relevées et exprimer des pensées ou des sentiments au-dessus des besoins journaliers, parlaient et écrivaient en latin; aucun clerc n'aurait alors

1. Exemples : Hominem, accentué sur o, donne homme. Feminam^ accentué sur /e, donne femme. Hegem, accentué sur re, donne roi^ etc.

songé à écrire en français un livre de théologie, ou môme une chronique.

Mais à mesure que s'élargit Thorizon de la société féodale, l'importance et le rôle du français s'accrurent. Des besoins nouveaux, de nouvelles idées surgirent; dos choses qui n'avaient jamais été dites qu'en latin commencèrent d'être exprimées en français; des textes latins, sacrés ou profanes, furent traduits pour la première fois. Une multitude de mots, qui jusque-là n'existaient point dans la langue vulgaire, furent créés ; ou plutôt on les emprunta au vocabulaire latin, en les terminant par une désinence française. La formation savante fut peu active à l'origine; mais on peut dire qu'elle commença au lendemain du jour où la formation populaire fut achevée, c'est-à-dire dès le xr siècle.

8. Le plus ancien texte suivi qui nous ait été transmis en langue d'oïl est le fameux serment des petits-fils de Charlemagne, prononcé en 842, à Strasbourg, et recueilli dans la chronique latine de l'historien Nithard* :

« Le seizième jour avant les calendes de mars, Louis et Charles (fils de Louis le Débonnaire) se réunirent dans la ville autrefois nommée Argentaria, maintenant Strashurg en langue vulgaire, et prêtèrent les serments rapportés ci-dessous, Louis en langue romane, et Charles en langue ludesque...

« Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist raeon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum cm per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai qui meon vol cist moon fradre Karle in damno sit. ))

1. NiUiard, fils de Bertlie, fille de Charlemagne, mort vers 858

s LES ORIGINES

(( ... Le serment que prêta ensuite le peuple des deux frères, chacun dans sa propre langue, est ainsi conçu en langue romane :

(( Si Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurât, consorvat, et Karlus meos sendra de sua part non lostanit, si io rolurnar non Tint pois, ne io ne neuls oui eo relurnar int pois, in nulla ajudha contra Lodhuvig nun li iv er. »

Traduction liuérale des deux serments :

Pour (1') amour (de) Dieu et pour (le) chrétien peuple, et notre commun salut, de ce jour en avant, en tant que Dieu savoir et pouvoir me donne, si sauverai-je ce mien frère Charles, et en aide et en chacune chose, ainsi comme homme par droit son frère sauver doit, en ce qu'il (c'est-à-dire à condition qu'il) me fasse autant, et avec Lothaire, nul plaid ne jamais prendrai qui (à) mon vouloir (à) ce mien frère Charles à dam soit.

Si Louis conserve (le) serment qu'(à) son frère Charles (il) jure, et (si) Cliarles, mon seigneur, de sa part ne le tient, si je ne l'en puis détourner, ni moi, ni nui que détourner (j*) en puis, en nulle aide contre Louis ne lui y serai.

Telle est la langue française dans le premier état où nous puissions l'observer; très différente assurément du français que nous parlons aujourd'hui ; très voisine encore de ses sources latines, mais toutefois déjà distincte et formée.

». \ân siècle plus tard, un grand progrès s'est accompli ; nous le pouvons constater dans la cantilène de Sainte -7 Eulalie\ qui est du x« siècle. L'articlc^absen^'des ser- N ' ments, paraît ici pour la première fois. Les pronoms personnels sujets ou compléments, souvent omis dans les serments, sont au contraire ici presque toujours exprimés; la construction s'éloigne de plus en plus de la latinité. Cette pièce offre un autre intérêt ; c'est le plus

1. Cantilène, morceau de chant d'un caractère primitif, religieux ou guerrier

ancien morceau de poésie que nous possédions, écrit en français*.

Voici cette pièce qui est, avec les serments et un poème sur la vie de saint Léger (un peu plus récent qu'Eulalie), tout ce que nous possédons en français d'antérieur authentiquement à l'an mil'.

Buona pulceila fut Eulaiia ; Bel avret corps, bellezour anima.

Voldrent la veintre li Dec inimi ; Voldrent la faire diavle servir.

Elle non eskoltet les mais consellicrs, Qu'elle Deo raneiet chi maent sus en ciel.

Ne por or ned argent ne paramenz, Por manatce regiel, ne preiement Neule cose non la povret omque pleier La polie sempre non amast lo Deo menostier; Et por fut presentede Maximiien, Chi rex eret a cels dis sovre pagiens.

El ii cnortet, dont loi nonq chiclt, Oued elle fuiet lo nom christiien.

Eir ent adunet lo suon élément.

Melz sostendreiet les empedementz Qu'elle perdesse sa virginitet.

Por s'furet morte a grand honestet.

Enz en Ffou la getterent, com arde tost.

Elle colpes non avret, por o no s'coist.

Aezo no s'voldret concreidre li rex pagieiis; Ad une spede li roveret tolir lo chief.

La domnizelle celle kose non contredist, Volt lo seule lazsier, si ruovet Krist. In figure de colomb volât a ciel.

Tuit orara que por nos degnet preier, Qued avuisset de nos Christus mercit Post la mort, et a lui nos laist venir Par souue clementia.

1. On éprouve, il est vrai, quelque embarras pour déterminer le rythme et la mesure des vers de la cantilène.

2. 11 y faut joindre quelques courts glossaires et un fragment in-

Traduction littérale :

Bonne pucelle fut Eulalie ; Bel avait (le) corps, plus belle {l'jàme.

Voulurent la vaincre les ennemis (de) Dieu ; Voulurent la faire diable servir.

Elle n'écoute les mauvais conseillers, (Pour) qu elle renie Dieu qui demeure haut au ciel. Ni pour or, ni argent, ni parures, Pour menaces royales, ni prières, Nulle chose ne la pouvait jamais plier, La fillette (à ce que) toujours n'aimât le service (de) Dieu ; Et pour ce fut présentée (à) Maximien, Qui roi était à ces jours sur (les) païens.

Il l'exhorte, dont jamais ne lui chaut (importe), Qu'elle fuie le nom chrétien.

Elle en rassemble les siennes forces.

Mieux soutiendrait les tortures Qu'elle ne perdît sa virginité.

Pour ce, (elle) se fut morte à grand honneur. Dedans (dans) le feu la jetèrent, de façon qu'elle brûlât tôt. Elle n'avait péclié, pour ce ne se cuisit.

A cela ne se voulut croire le roi païen ; Avec une épée lui ordonna ôter le chef.

La demoiselle cette chose ne contredit, Veut le siècle laisser, si ordonne Chnst ; En ligure de colombe vola au ciel.

Tous prions que pour nous daigne prier. Que de nous Christ ait merci Après la mort, et à lui nous laisse venir Par sa clémence.

C'est là une poésie bien naïve et presque enfantine. On peut louer déjà toutefois la clarté de cette langue, sapr(>cision, sa simplicité. Telles seront plus tard les qualités dominantes du français.

iO. Essayons de marquer à grands traits la physio-

forme de sermon (dit Fragment de Valenciennes). Il existe aussi un poème du x" siècle, sur la Passion, mais écrit dans un dialecte autant provençal que français.

LES OlilGINËS 11

nomie de ce français du moyen âge. La langue d oïl est comme intermédiaire entre le latin dont elle est sortie, et le français moderne auquel elle a donné naissance. Moins synthétique que le latin, elle est moins analytique que le français. Le latin a six cas; la langue d*oïl en garde deux; le français n*en a plus. La langue d'oïl, comme le français, use des auxiliaires pour former des temps composés dans la conjugaison des verbes. Hais elle a retenu du latin une certaine liberté dans la syntaxe et l'arrangement des phrases, liberté refusée au français moderne.

La langue d'oïl emprunte au latin l'adjectif démonstratif (ille) pour en tirer son article, sorte de mot qui manquait au latin.

Dans les noms, elle simplifie la déclinaison latine, sans la supprimer tout à fait ; elle réduit les six cas latins à deux : le cas sujet et le cas complément. Dans la plupart des substantifs et des adjectifs, par l'influence étymologique de la deuxième déclinaison latine (murus, murunij mûri, muros), le cas sujet singulier et le cas complément pluriel se marquent par l'addition d'unes;, le cas complément singulier et le cas sujet pluriel par l'absence de cette lettre (li murs, le mur, li mur, les murs). Mais la plupart des noms féminins n'ont, comme aujourd'hui, qu'une forme au singulier (la terre) et une forme au pluriel (les terres). En outre, les noms qui déplaçaient l'accent tonique en latin, en passant du cas sujet au cas complément, donnent naissance en français à des formes différentes pour le sujet et pour le complément; pastor donne au sujet pastre (plus tard pâtre); pastorem donne au complément pasteur. Cantor, cantorem donnent chantre et chanteur. Ces doubles formes qui sont devenues des mots synonymes, mais distincts, dans le français moderne, étaient seulement des cas différents du même mot dans la langue d'oïl. Le plus souvent, le cas complément

seul a survécu ; la plupart des noms français sont tirés des accusatifs latins.

Toute simplifiée qu'était la déclinaison des substantifs dans la langue d oïl, elle permettait de conserver dans la syntaxe une souplesse de construction, que la langue moderne doit s'interdire pour demeurer claire. L'absence de toute flexion dans les noms nous oblige à ranger les mots dans un ordre méthodique et régulier et à multiplier les prépositions.

Certains adjectifs latins n'avaient qu'une seule forme pour le masculin et le féminin : fortis, grandis y regalis. Ces mêmes adjectifs en français n'eurent également qu'une seule forme pour les deux genres durant tout le moyen âge : on disait la ville est grand, la prairie est vert, cette femme est fort. On dit encore la grand* mère et la grand*messe, en ajoutant une apostrophe qui est superflue ; car il n'y a pas là élision, mais seulement trace de l'ancien langage.

La langue d'oïl ignora toujours cet inexplicable solécisme qui par euphonie, dit-on, nous oblige à placer un adjectif possessif mascuHn devant un nom féminin : mon amitié, mon âme. On disait m'âme, m^amitié.

tt. « La conjugaison est peut-être la partie (de leur vocabulaire) que les langues romanes ont traitée avec le plus d'originalité, qu'elles ont le plus profondément renouvelée. Des voix se sont perdues ; des modes, des temps ont disparu ; d'autres ont été créés que ne connaissait pas la langue mère ; les conjugaisons ont été mêlées l'une avec l'autre, et classées d'après d'autres principes ; enfin la décomposition a été complète, et c'est bien un édifice nouveau qui est sorti des débris de l'ancien*. »

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