‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 50 sur 114 · Puisse-t-il lui arriver malheur · texte numérisé non relu

Puisse-t-il lui arriver malheur

déshonorèrent les églises, n'ont qu'un rapport très indirect avec les origines de notre théâtre comique. C'étaient des mascarades, mais non des comédies.

Toutefois il est un genre de comédie dont l'orighie peut être cherchée dans ces burlesques solennités, c'est la sottie. On appelait sottie toute pièce jouée par ées^ots: Mais qu'étaient-ce que les sots dans le langage du théâtre au moyen âge? Les sots sont les anciens célébrants de la Fête des Fous jetés hors de l'église par les conciles indignés et rassemblés sur la place publique ou dans le prochain carrefour pour y continuer la fête. La confrérie des sots, c'est la Fête des Fous sécularisée. A la parodie de la hiérarchie et de la liturgie ecclésiastiques ils font succéder la parodie de la société tout entière. Dans toutes les villes de France et non pas seulement à Paris, comme on l'a cru longtemps, il se fonde, au xiv« siècle ou au suivant, une foule de sociétés joyeuses, sous le nom de sots ou sous d'autres noms. Elles prennent à tâche de s'amuser elles-mêmes et d'amuser autrui, en attaquant avec vivacité les ridicules contemporains. Les Enfants Sans-Soucij à Paris, avec leurs dignitaires, le Prince des Sot&^ la Mère^Soite^ en province, la Mère Folle à Dijon, les Connards ou Comards à Rouen ou à Évreux, sont les plus célèbres de ces sociétés, mais il en existait cinq cents autres et peut-être davantage dans toutes les provinces de France.

Les plus importantes sotties, et ce sont aussi les plus fameuses, touchaient hardiment aux plus hautes matières, même à celles du gouvernement. Le roi Louis Xll, par politique ou par humeur, laissa, durant tout son règne, une liberté absolue au théâtre comique et trouva, dit-on, plaisir à voir que sa personne elle-même n'était pas ménagée par les acteurs. En revanche, ils servaient ses desseins. En 1512, Gringoin», qui était Mère Sotte, corn-

ALAIN GHARTIEft.

posa et fit jouer aux Halles de Paris la sottie d ix Prfnce des Sot^^^iolenle attaque dirigée contre le pape Jules

notre adversaire en Italie; le poète y excitait vivement l'opinion publique en faveur du roi de France et de la politique agressive qu'il poursuivait au delà des Alpes.

Les clercs du parlement de Paris formaient depuis l'an 1305 une corporation sous le nom de Royaume de la Basoche; cette société de protection mutuelle et d'amusements communs célébrait des fêtes périodiques auxquelles elle commença, vers la fin du xiv« siècle, à mêler des représentations dramatiques. Les confrères de la Passion ayant le monopole des mystères, la Basoche joua surtout des moralités et des farces, et se fit dans ce genre une grande renommée. Les autres villes parlementaires en France possédaient aussi des Basoches qui se mêlèrent souvent de théâtre avec moins d*éclat que les clercs parisiens. Les Basochiens, dans leurs libres jeux, attaquaient un peu tout le monde, mais surtout les ridicules et les vices des gens de leur ordre : juges pu avocats, huissiers et procureurs. C'est dans la société de ces joyeux compagnons que dut naître Pathelin, cette farce tout imprégnée de Fesprit du palais et dans laquelle il n'est question que d'avocasserie, de sentences, de chicane et dç procès*.

Alain Chartier

98. Alain Chartier a beaucoup écrit, en prose et en t vers; mais sa prose vaut mieux que ses vers; aussi nous ! le rangerons parmi les prosateurs. 11 était né à Bayeux

1 . Voyez noti'e ouvrage : Les Comédiens en France au moyen âge Paris, Cerf, 1885.

vers 1390*; il étudia à TUniversilé dt» Paris et s'attacha de bonne heure au Dauphin, depuis Charles YIÏ, qui le fit son secrétaire, et remploya dans plusieurs négociations importantes. Mais Alain Charlier dut à ses ouvrages, non à la faveur, la prodigieuse renommée dont il a joui de son vivant. Il fut regardé par tous ses contemporains comme Je plus beau génie de son siècle; et Ton connaît la gracieuse légende qui nous montre Marguerite d^Écosse, femme du Dauphin (depuis Louis XI), déposant un baiser sur les lèvres d'Alain endormi, pour honorer « cette précieuse bouche de laquelle sont issus tant de bons mots et vertueuses sentences ».

Tant d'enthousiasme étonne aujourd'hui ceux qui lisent encore Alain Ghartier ; dans cet écrivain verbeux et diffus, nous avons peine à retrouver les marques d'un génie si fort admiré jadis. Mais les écrits d'Alain Chartier plaisaient surtout par un don d'à-propos dont le charme est, en grande partie, perdu pour nous. Il s'est inspiré souvent, et avec bonheur, des circonstances politiques au milieu desquelles il écrivait. Contemporain d'Az incourt , du traité de Troyes, de tant de désastres et de tant de hontes, il les a déplorés avec éloquence, avec chaleur; c'est ainsi que son Quadrilogue invectif, publié au lendeïnain du traité de Troyes qui livrait la" France aux Anglais, out dans toute la nation un immense retentissement, parce que, dans ce livre, la patrie semblait avoir parlé par la bouche d'Alain Chartier ; c'est un dialogue entre les trois Ordres de l'État et la France, qui les conjure d'avoir pitié d'elle et d'unir leurs efforts pour mettre fin à ses misères.

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