CLÉMENT MAROT
non sans quelque honneur, Jean ha Majrfit '^^ li'^lgP*^S qui, sans être un grand poète, eut un sentiment assez délicat du rythme, et dans sa prose atteignit quelquefois à l'élégance et à la noblesse. Il ne fut pas inutile à ses successeurs, à Clément Marot, môme à Uonsard.
Le plus grand défaut des poètes de cette époque était (outre l'absence totale de génie) dans l'excès de leur \ érudition indigeste : les souvenirs de l'antiquité encombrent leur pensée, obscurcissent leur langage. Il faut joindre à ce travers leur manie d'allégorie perpétuelle, et leur goût puéril pour la versification difficile . Rimer richement est un mérite et une beauté ; mais que dire de ces rimes annexées, fratrisées, couronnées, équivoquéesl On admirait alors des vers comme ceux-ci, que Jean Molinet* écrit à sa propre gloire :
Moline^ n'est sans bruyct, ne sans nom non ;
Il a son son, et, comme tu vois voix.
Son doux plaid plaist mieux que ne faict ton ion, etc.
Clément Marot.
i05. Enfin les dernières années du xv« siècle virent naître un vrai poète. Clément Marot parut un novateur en essayant de ramener la poésie au bon sens et au naturel. Ce n*est pas un très grand génie, mais il a beaucoup d'esprit, de la grâce, du naturel ; il connaît ses forces et s'y tient; les contemporains, las des allégories fastidieuses
1. Jean Leinaire, de Bel^^es (en Hainaul), né en 1473, mort au plus tôt en 1524, et peut-être beaucoup plus tard ; historiographe de Louis XII. Son œuvre principale est une sorte de chronique épi(jue en prose ; les JUush'nUûUS^des Gaules, récit fabuleux de nos on- ;?ines nationales. ^^ -
2. Jean Molinet, mort en 1507, poète chroniqueur, historiograplie de la maison de Bourgogne.
OÙ se complaisaient surtout les poètes de cette époque, durent être charmés tout d'abord par cette muse facile et celte gentille humeur.
Clément Marot naquit à Cahors, en 1497, d'une famille originaire de la Norihandie. Son père, Jean Marot, devint secrétaire d'Anne de Bretagne, et fut lui-même un poète goûté dans son temps : le fils l'a fait oublier, mais toutefois c'est à l'école du père qu'il apprit à rimer. Clément a conté agréablement son enfance rustique dans VÉglogue au roy (François I'^'^) :
Sur le printemps de ma jeunesse folle, Je ressembloys l'arondelle qui vole Puis ça, puis la; Taage me conduisoit Saris paour ne seing ou le cuer me disoit.
A dix ans, il fut amené à Paris, où il fit de faibles études ; il a cru s'acquitter assez envers ses maîtres en disant d'eux ;
...C'estoient de grans bestes, Que les regens du temps jadis.
Jamais je n'entre en paradis, S'ilz ne m'ont perdu ma jeunesse.
Après la mort d'Anne de Bretagne (1514), qui laissa Jean Marot sans protecteur et sans ressources, Clément chercha pendant quelques années un maître hospitalier qui lui permît de rimer à loisir. En 1519, il devint valet de chambre de Marguerite d'Angoulême, sœur du roi, et sa fortune parut assurée. Bejetant les exemples de l'école des rhétonqueurs qui faisaient fleurir alors le plus lourd pédantisme et le mauvais goût le plus fastidieux, il s'attacha^ plaire à la cour, qui représentait dans ce temps le naturel, la simplicité, la saine tradition française. C'est Là qu'il se forma ; il l'appelait « sa maîtresse d'école » .
CLÉMEM MAllOT.
Favori do François 1^% il ne fut jamais mieux inspiré que dans les épitres qu'il lui adressa, tantôt pour obtenir quelques grâces, tantôt pour se défendre de ses ennemis. Il l'avait suivi à Pavie, où il fut pris avec son maître; mais on le relâcha peu après, sans doute comme un pi'isonnier sans valeur :
Finablement, avec le Roy mon maistre,
Delà les monts prisonnier se veit estre
Mon triste corps, navré en grand souHranco.
il eut grand besoin de la protection que lui accordaient François P"" et sa sœur, Marguerite d'Angoulême, pour échapper de plus d'un mauvais pas. Il fut deux fois mis en prison et deux fois relâché. Il se vengea en décrivant, dans la pièce intitulée V Enfer ^ les prisons du Châtelet. En 1535, il dut s'exiler un an en Italie A la fm, le roil même ne put le sauver; Marot, très menacé, s'enfuit à Genève et, peu après, mourut, jeune encore, à Tmin (1544).
Son œuvre est variée; il a laissé soixante-cinq^qu/res, adressées à beaucoup de grands personnages ou à des amis; des élégies, des ballades, des rondeaux^ des chantons^ près de trois cents éptgrammeSy des traductions en vers de Virgile et d'Ovide, de Pétrarque et d'Érasme; enfin, une paraphrase de quarante-neuf psaumes qui obtint un succès d'à-propos parmi les protestants secrets ou pubhcs, mais qui est son plus faible ouvrage. Les qualités de son esprit ne le portaient pas du tout à la poésie religieuse.
Les pensées sérieuses et généralement les sujets élevés I ne sont pas de son domaine; il a plus de grâce que de profondeur; ses meilleures épîtres sont des modèles d'urbanité spirituelle et délicate; dans ce genre il a fait école,
LITTÉnATUnE FRAXÇAFSt, I J 1
et plusieurs l'ont imité sans le surpasser. La Fontaine l'avait beaucoup étudié, et, loin de s'en cacher, il s'en vante :
Et Marot par sa lecture
M'a fort servi, j'en conviens.
Son esprit vif, aiguisé, mordant, est à l'aise dans l'épigramme; mais l'accent de la passion sincère manque dans ses Mé[;;ief^ Sa langiift est hflhitnpllement excellente, et si correcte que Ménage, au xyii* siècle, a pu l'appeler « le plus exact de tous nos anciens poètes » . Sa versification ne vaut pas sa langue ; elle manque d'harmonie et de rythme, excepté dans le vers de dix syllabes, que personne n'a su couper plus heureusement que Marot.
En résumé, esprit merveilleusement vif, clair et brillant, mais d'un souffle un peu trop court, et d'une veine un pou trop tôt tarie pour que des générations de poètes eussent pu s'y abreuver, MaroL pc-i^^i^ft^L^as de disçipks, — et dut céder à Ronsard et à la Pléiade l'honneur de fonder la grande poésie classique en France. Pour assumer un tel rôle il lui manquait l'autorité, le travail et la volonté.
Saint-Gelais.