Jason qui conquit la Toison d Oi
Plus me plaist le séjour qu'ont basti mes ayeux. Que des palais romains le front audacieux ; Plus que le marbre dur me plaist Tardoise fine.
Plus mon Loyre gaulois que le Tybre latin.
Plus mon petit Lire * que le mont Palatin, Et plus que l'air marin la douceur angevine.
Voilà certes une poésie bien simple ; et d'abord on croit n'y sentir qu'un accent de mélancolie sincère et assez touchante; mais qu'on étudie dans le détail ces quatorze vers, on verra tout ce qu'ils renferment de précieux et de délicat. Avec tout son esprit, Marot n'approcha jamais de cette suprême élégance.
Rémi Belleau.
115. Rémi Belleau naquit à Nogent-le-Rotrou, en 1528 : sa vie est peu connue. 11 reçut, avec Ronsard et Baïf, les leçons de Daurat ; attaché à la maison de René d Elbeuf, prince lorrain, il le suivit en Italie pendant l'expédition du duc de Guise contre Naples (1557), et devint ensuite le précepteur de son fils. Il mourut en 1577 et, selon le récit de CoUetet, fut porté au tombeau « sur les pieuses épaules de ses doctes et illustres amis, Pierre de Ronsard, Jean-Antoine de Baïf, Philippe des Portes, et Amadys Jamyn ».
Ronsard grava ces vers sur le monument :
Ne taillez, mains industrieuses, Des pierres pour couvrir Belleau ; Luy mesme a basti son tombeau Dedans ses Pierres précieuses.
Les Pierres précieuses sont le titre d'un poème des- 1. Lieu de sa naissance, non loin {VAnji^ers.
REMI BËLLEAU. 177
criptif où Belleau s'est plu à peindre en vers élégants et précis toutes les richesses lapidaires du globe*. Belleau appartient en effet à cette classe de poètes qu'il ne faut ni trop dédaigner, ni confondre avec les plus grands : les poètes descr iptifs . Il n'invente pas, il ne pense guère, il nê'Cn^fC^înînrr il peint. Ronsard l'appelait le peintre de la nature. Quand il ne décrit pas, il traduit; il a rendu Anacréon en très jolis vers, où manque un peu la force. Son meilleur ouvrage est la Bergerie^ œuvre mêlée de prose et de vers, où Belleau fit entrer, en les rattachant par un fd plus ou moins léger, toutes sortes de poèmes composés par lui en divers temps de sa vie. Là se trouve cet Avrilj partout cité, qui est la perle du recueil et le chef-d'œuvre de l'auteur.
Avril, riionnoiir des bois,
Et dos mois, Avril, la douce espérance Des fruicts, qui sous le coton
Du bouton, Nourrissent leur jeune enfance.
Peu de pages valent cet Avril dans la Bergerie^ œuvre ti:ûp dècousue et incohérente : Belleau ayant traduit ou paraphrasé neuf passages du livre de Job, ne savait où les publier ; la Bergerie dut les recueiUir. Rien n'était plus simple : il supposa qu'un de ses bergers faisait un matin sa prière, et il lui fit débiter les neuf pièces à la suite.
1 . On a retenu surtout ce gracieux début de la Pierre aqueuse :
C'estoit une belle brune Filant au clair de la lune, Qui laissa choir son fuzeau Sur le bord d'une fontaine ; Mais courant après sa laine.
Plonge la teste dans l'eau, Et se noya la pauvrette !
LITTÉRATORE FPANÇAISE. î 12
Mais ce n'est pas ainsi que Ton compose une œuvre durable.
Chez Belleau et, en général, chez les poètes de la Pléiade, le sentiment de la nature n*est ni tout à fait naïf, ni purement artificiel. Les hommes de cette époque avaient un goût très réel et très vif pour la campagne et la vie rustique ; ils en étaient d'ailleurs moins séparés par leurs habitudes que ne furent les poètes du xvii« siècle. Ainsi la partie purement de^riptive dans Belleau ne manque pas de vérité ; mais les sentiments qu'il prête aux bei-gers en ont beaucoup moins. 11 est vrai que sous des noms rustiques, Belleau désigne ses amis, ses protecteurs et lui-même : Perrot, c'est PieiTe de Ronsard. Tenot, c'est Antoine de Baïf. Ronsard usa des mêmes diminutifs familiers dans ses églogues, et Boileau s'en est fort moqué. La chose en elle-même avait peu d'importance; mais ce qui en a davantage, c'est que le poète gâte l'expression des sentiments champêtres et refroidit ses descriptions naturelles en peuplant ses campagnes de faux campagnards*.
Antoine de Baïf.
116. Jean-Antoine de Baïf naquit à Venise en 4552, fds de l'ambassadeur de France en cette ville. Le père, lettré lui-même et poète (il avait traduit en vers Electre et Hécube d'Euripide), fit élever son fds avec le plus grand soin par les meilleurs maîtres. Baïf partagea les études enthousiastes et acharnées de Ronsard au collège de Goqueret : a Ronsard (ditBinet, son biographe), qui avoit esté nourri jeune a la cour, accoutumé a veiller tard, continuoit a l'estude jusques a deux ou trois heures après
1. Belleau a laissé aussi une comédie, la Uecontme, dont nous pai^ lerons plus loin.
BAIF. V 179
minuict, et se couchant, reveilloit Baif qui se levoit et prenoit la chandelle, et ne laissoit refroidir la place. » Belloau prit aussi part à ces leçons de Daurat; Du Bellay les vint entendre à son tour.
Toute la Pléiade est sortie de cette forte école et se ressent un peu de cette origine par l'effort et le travail, trop sensibles dans son œuvre.
Baïf a beaucoup écrit, à tel point qu'une partie de ses ouvrages est restée en manuscrit, faute d'avoir trouvé un éditeur. Outre ses vers français, il a laissé des poésies \ latines et des vers métriques, qu'il a composés en français \ selon le système de versification des Grecs et des Romains, c'est-à-dire en combinant ensemble les syllabes longues et les syllabes brèves; idée fausse, qu'on a souvent reprise, mais toujours sans succès. La versification française repose essentiellement sur la position fixe de l'accent tonique et sur le nombre des syllabes; elle ne peut consister dans le mélange des longues et des brèves, attendu que la plupart des syllabes sont communes ou douteuses en français, la distinction qui les proclamerait longues ou brèves serait tout artificielle. Mais Baïf était un esprit novateur et plein d'initiatives, plus ou moins heureuses. C'est ainsi qu'il créa et fit approuver par Charles IX les statuts d'une Académie de poésie et de musique qui subsista dix ans; la guerre civile y mit fin.
Le meilleur ouvrage de Baïf et le plus original est celui qu'il intitula singulièrement : les Mimes. Les Mimes antiques étaient de petits poèmes moraux et satiriques dans lesquels l'enseignement ou la raillerie prenait souvent la forme dramatique. Dans les Mimes.de Baïf, le poète parle i en son propre nom et s'adresse directement au lecteur. ,' Les fables, les apologues de tout genre, les proverbes, les maximes, les petits récits gais ou touchants abondent dans ce recueil ; l'auteur y montre du bon sens, de l'e»-
prit, de la facilité, de la bonne humeur jusque dans la mélancolie : une morale douce et humaine, plus de gaieté que d'amertume dans la satire.
fi». Qu'est-il demeuré de la Pléiade, en somme? Assurément beaucoup moins que ce qu'espéraient l'ambition juvénile et l'orgueil confiant des poètes novateurs; beaucoup plus toutefois que ne donnerait à penser le dédain mal justifié des siècles suivants. Sans l'avouer, leurs successeurs ont beaucoup profité de l'œuvre de Ronsard et de Du Bellay, de Baïf et de Belleau. La Pléiade a certainement perfectionné la langue française et surtout la langue poétique, assouplie par elle à une forme rigoureuse et pure. Ce qui manqua le plus à cette école, c'est le fond et non le style ; c'est la sincérité profonde et pour ainsi dire la personnalité de l'inspiration, beaucoup plus que le bonheur de l'expression. A ce point de vue le jugement fameux porté par Boileau sur la Pléiade, ou plutôt contre elle, paraît doublement erroné. Car, en se taisant sur les idées de l'école, il semble les avoir jugées suffisantes; tandis que la forme qu'il attaque si vivement est précisément la partie de leur œuvre qui aurait mérité le plus d'éloges. On dira que Boileau n'a guère jugé les poètes qu'au point de vue de la forme et du mécanisme, dans son incomplète esquisse de l'histoire du Parnasse français ; et s'il loue si fort Malherbe, c'est d'avoir purifié la langue. Peut-être eût-il été juste alors de faire voir tout ce que ce poète avait appris, sans en convenir, à la lecture de Ronsard.
Loin de croire avec La Bruyère que Ronsard, venant après Marot, marque une décadence de la poésie française, nous saluons dans Ronsard un grand progrès sur Marot : celui-ci, poète agréable mais du second ordre, incapable d'élévation dans la pensée, de hauteur soutenue dans la