‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 62 sur 114 · Avertissement des Tragiques · texte numérisé non relu

Avertissement des Tragiques

Ainsi Ronsard était loin de penser qu'un jour ce serait à lui qu'on reprocherait que sa muse en français parlât grec et latin. Mais si son vocabulaire est français, il est vrai que la source de son inspiration est le plus souvent antique. 11 a airné, il a goûté l'antiquité dans sa partie poétique et artistique avec une extrême vivacité ; il l'a rendue souvent dune façon très heureuse, mais non sans quelque abus dans l'emploi des allusions et des réminiscences grecques et latines. Lui-même a paru s'accuser quand il a dit de sa Franciade :

Les François qui ces vers liront, S'ils ne sont et Grecs et Romains, Au lieu de ce livre ils n'auront Qu'un pesant faix entre les mains.

Mais la mythologie n'est pas pour lui ce qu'elle fut pour Boileau, une froide allégorie. C'est comme une foi de l'imagination tolérée par la raison.

113. Enfin Ronsard a voulu renouveler chez nous la poésie, en restaurant tous les genres antiques. Laissant seulement la tragédie et la comédie à Jodelle, un de ses disciples, il ressuscite tous les autres genres. 11 compose des odes, des élégies, des églogues, des hymnes, des épîtres, des satires, un poème épique. 11 y joint des sonnets et des stances y formes tirées des Italiens.

Les Ofles furent son début. Dans l'ode à grand essor, ambitieusement développée, l'ode Pinddriquê^ enfmj sauf d'heureuses rencontres et quelques belles strophes, il échoua, il fut pénible et froid. Pans l'ode légère et courte, celle qui limite son objet et voltige plutôt qu'elle ne plane, à la manière d'Horace et d'Anacréon, il fut souvent parfait i son goût exquis d'artiste et sa langue harmonieuse le servirent là merveilleusement. Mais les Odes Pindariques

elles-mêmes furent un service rendu à la littérature; la grande poésie était sinon créée, au moins entrevue dans cette œuvre hautaine. La grande poésiey c'est là un terme bien vague; mais on sentira mieux ce qu'il désigne, si nous disons que les plus charmantes épîtres de Marot ne sont pas de la grande poésie ; elles amusent, sans captiver : elles plaisent, mais sans jeter l'âme dans les transports de l'enthousiasme et de l'admiration.

Dans près de six cents sonnets composés par Ronsard, ce qui manque, ce n'est pas le style, presque toujours harmonieux et pur, mais le fond, trop monotone ; c'est la sincérité des sentiments exprimés qui fait défaut. Hare- ^ ment l'école de Ronsard a fait résonner cette note émue du cœur qui est l'accent vrai de la passion. Leur inspiration vient d'ailleurs : de l'esprit, de la volonté, de l'étude. Dans leur ardeur érudite, ils ont trop cru aux livres, aux modèles, à l'imitation. Peut-être était-il impossible que ce retour nécessaire à l'antiquité ne fut pas d'abord excessif et comme indiscret. Ronsard le premier a abordé face à face l'œuvre homérique, et lu ou dévoré VIliade dans le texte. Il voulut ensuite donner une Iliade à la France; il commença sa Franciade; l'œuvre est restée inachevée sans que sa gloire y perdit rien. L'entreprise était inic erreur : il n'y a de véritable épopée que celle qui est comme l'encyclopédie poétique d'une civilisation naissante. A défaut de cette circonstance le poème au moins doit présenter un grand intérêt national. Toutes ces conditions manquaient à Ronsard dans cette épopée malheureusement consacrée à un héros lointain, obscur et fabuleux.

Aucun poète avant Ronsard n'avait su, comme il fit, varier et assouplir le vers alexandrin; les pièces qu'il composa dans ce rythme forment peut-être la meilleure partie de son œuvre, soit dans le Bocage royal et dans les Elégies, soit dans les admirables Discours sur les misères

de ce temps, où le poète, à la vue des premières guerres civiles, jette la malédiction sur tous ceux qui les ont causées. Là, un Ronsard nouveau apparaît; le demi-païen, rtielléniste, l'artiste curieux, qui ciselle avec amour les mots et les rimes, cède la place au citoyen ému de pitié, au

I Français plein d'indignation.

f En résumé Ronsard est un très grand poète ; mais son /œuvre touffue, mêlée, inégale, demande, pour être

/ goûtée, comme une préparation et une culture préalables ;

l la postérité préfère les chefs-d'œuvre clairs à tous les

4 autres. Voilà pourquoi Malherbe n'eut pas de peine à dégoûter son temps de celte poésie trop savante. Au xvii'^ siècle, auxviii* siècle, on ne parla de Ronsard que pour le bafouer. Le xix^ siècle s'est montré plus juste envers lui ; Sainte-Beuve a commencé en sa faveur une œuvre de réhabilitation dont ces trois vers expriment bien la pensée principale :

Qu'on dise : H osa trop, mais l'audace était belle.

Il lassa, sans la vaincre, une langue rebelle;

Et depuis, de moins grands ont eu plus de bonheur.

Saimte-Beuvk.

Joachim Du Bellay.

114 Joachim Du Bellay, qui avait donné dans sa Défense et Illustration de la langue française le signal de la réforme poétique, tint, pour sa part, quelques-unes des belles promesses de ce manifeste, et fut, après Ronsard, le meilleur poète de la Pléiade. Une jeunesse triste et solitaire, une longue maladie lui avaient inspiré le goût de l'étude et de la poésie. A vingt-quatre ans, il connut Ronsard et s'enferma avec lui au collège de Coqueret, sous la discipline de Daurat. Ses premiers vers parurent

DU BELLAY. 17f

presque en même temps que ceux de Ronsard, auquel i) disputait l'honneur d'avoir enrichi la poésie française de Vode empruntée des Grecs : il fit le premier fleurir \o \ sonnetf déjà connu par quelques pièces de Saint-Gelais qui l n'avaient pas suffi pour assurer la vogue de cette forme poétique.

Joachim, parent du cardinal Du Bellay, ambassadeur du roi de France à Rome, s'étant attaché à ce prélat, le suivit en Italie, et y passa quatre ans et demi, dans un ] ennui mortel, qui lui a cependant inspiré ses plus beaux vers : les fiegretSj^ les^ ÀHHO^'M^^ ^lî flome.Revenu en ' France en 1556, il n'y recouvra ni la gaieté, ni la santé ; il mourut à trente-cinq ans, le i^*" janvier 1560. Peu avant sa fin, il' avait publié \e^ Jeiix rustiques, recueil de petits poèmes nés d'une inspiration champêtre, écrits dans un style familier, quoique toujours savant. A mesure que l'âge venait, le poète se dégageait chez lui du théoricien, du héraut d'école pour devenir lui-même. 11 demandait moins aux livres, à l'antiquité; davantage à l'inspiration personnelle et sincère, à l'émotion du moment, qu'il excellait à traduire dans une forme à la fois exquise et simple. Ce sonnet, souvent cité, qu'il écrivit à Rome dans les langueurs de l'exil, met en lumière ces qualités de Du Bellav :

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, Ou comme cestuy-la qui conquit la toison*, Et puis est retourné, plein d'usage et raison, Vivre entre ses parens le reste de son aage.

Quand reverray-je, helas! de mon petit village Fumer la cheminée? et en quelle saison Reverray-je le clos de ma pauvre maison, Qui m'est une province et beaucoup davantage?

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