VOITURE
jour, sans se soucier de la gloire du lendemain. Voiture n*a pas fait d'ailleurs un trop mauvais calcul ; il a conquis au moins la notoriété ; on ne le lit plus, mais tout le monde se souvient de son nom. Ses lettres si vantées sont des badinages, vides de fond, mais non pas creuses comme celles de Balzac ; Tauteur prétend justement à ne rien dire, mais à bien dire les riens. Il y met sa gloire. 11 avait d'ailleurs assez d'esprit pour faire plus et mieux ; \ quelques morceaux sérieux, écrits par lui avec âme et \ avec vigueur, font regretter qu'il ait dépensé presque 1 toute sa vie en futilités. 11 était poète à ses heures; ses / élégies, ses poésies fugitives ne manquent pas d'un certain agrément. Mais le grand mérite de Voiture, en vers\ et en prose, c'est F à-propos. Combien de petits morceaux, ' lettres, quatrains, épigrammes, insignifiants aujourd'hui, ont dû, au jour favorable et au moment choisi, paraître piquants et fins!
i8i. Voiture fut trente années durant l'âme et l'idole de l'hôtel de Rambouillet. Ce célèbre salon, ouvert dès les premières années du règne de Louis Xlll, exerça jusqu'au temps de la Fronde une rédle influence sur la littérature en France. Mme de Rambouillet et sa fille, Julie, plus tard duchesse de Montausier, en firent pendant quarante ans les honneurs à tout ce qu'il y avait de*plus lettré dans la noblesse du royaume, et de plus poli parmi les auteurs. On y vit réunis dans une sorte d'académie mondaine, exempte non de toute afféterie, mais du moins de tout pédantisme, Malherbe, Racan, Chapelain, Conrart*,
1. Conrart (Valentin) (1603-1675) ; premier secrétaire perpétuel de rAcadémie française. U écrivait beaucoup, mais il publiait peu. On a de lui des Lettres, des Mémoires, etc. La bibliothèque de l'Arsenal, à Paris, possède ses papiers, en quarante-deux volumes, remplis d'utiles et curieux documents.
Pierre Corneille, Mlle de Scudéry, Balzac, Voiture, Vaugelas et presque tous ceux des gentilshommes du temps qui prétendaient à un autre mérite que celui de la naissance et de la bravoure. Le xvi* siècle n'avait jamais su ce que c'était que la politesse des sentiments et la décence du langage ; Thôtel de Rambouillet Tapprit au siècle suivant ; ce fut là son mérite et son utilité. En rassemblant Taristocratie et les écrivains dans le même salon, sur un pied d'égalité parfaite, il contribua beaucoup à donner aux gentilshommes le goût des choses de Tesprit; aux lettrés, les usages du monde; et il prépara de loin cette révolution qui devait, au siècle suivant^Jair^ 'un grand pgrii»^ vain l'égal d'un duc et pair J)éjà l'on put voir à l'hôtel de Rambouillet Voiture, fils d'un marchand de vins, frayer de pair avec les plus grands seigneurs, l/csp rit pour la première fois commença de tapir hm\ Ha tmit 1p rp<^tf> (( Jamais les plaisirs de l'esprit ne furent mieux goûtés que par ces gens-là », dit Balzac, en traçant dans son II* Entretien, sous le voile d'une ingénieuse allégorie, le portrait de l'hôtel de Rambouillet. L'écueil où ce monde aimable et poli devait échouer, c'est la préciosité, c'està-dire l'affectation dans les sentiments, dans le langage et dans le style. Les cercles nombreux de femmes et de beaux esprits qui essayèrent dans toute la France d'imiter l'hôtel de Rambouillet, se ridicuHsèrent vite par ce défaut choquant ; ils devaient bientôt tomber sous les coups de Molière. Hais les contemporains ne confondirent jamais ces salons précieux avec l'hôtel de Rambouillet, dont ils étaient tout au plus la parodie; et Saint-Simon, vers la fin du siècle, rendait encore justice à cette célèbre maison en écrivant ces lignes : <c L'hôtel de Rambouillet était dans Paris une espèce d'Académie de beaux esprits, de galanterie, de vertu et de science; car toutes ces choses s'accordaient alors merveilleusement ; et le rendez-vous
FONDATION DE l'aGADÉMIE FRANÇAISE. 963
de tout ce qui était le plus distingué en condition et en mérite ; un tribunal avec qui il fallait compter, et dont la décision avait un grand poids dans le monde, sur la con* duite et sur la réputation des personnes de la cour et du grand monde, autant pour le moins que sur les ouvrages qui s'y portaient à l'examen. »
Fondation de l'Académie françai se (1635). ^
tM. La fondation de l'Académie française devait en* lever à l'hôtel de Rambouillet une partie de son importance littéraire. Ce corps illustre naquit officiellement au mois de janvier 1655. Depuis six ans un petit groupe de ' lettrés se réunissaient sans bruit chez l'un d'eux, Valentin ' fiOnrart. Le cardinal de Richelieu ayant connu ces réunions, désira leur donner un caractère officiel, et fit de- ^ mander aux amis de Gonrart « s'ils ne voudraient point faire un corps et s'assembler régulièrement et sous une autorité publique ». Ils acceptèrent, non sans hésitation, sur les instances de l'un d'eux, Chapelain, tout dévoué au cardinal. V Académie française était créée; elle commença ses registres le 15 mars 1634 ; Louis XIII approuva ses statuts le 29 janvier 1655; le Parlement les enregistra, après une longue résistance, le 10 juillet 1637. Les magistrats ne voyaient pas sans défiance naître un corps nouveau dont l'autorité et les prérogatives ne leur semblaient pas bien définies. Cependant, dès l'origine, il avait \ été convenu que l'Académie s'occuperait exclusivement j d'épurer la langue, et d'en fixer le bon usage en publiant * un Dictionnaire^ une Grammaire^ une Rhétorique^ une Poétique, Le Dictionnaire se.ul a pani, la première édition vit le jour en 1694 ; la septième a été publiée en 1878. La Grammaire de Régnier-Desmarais (1705), secrétaire perpétuel de l'Académie, a été approuvée par elle, mais n'est point l'œuvre de l'Académie. La Rhétorique et la Poétique
I n ont pas été faites. L'Académie française je &i devenuej oié
l plus en plus Tillustre récompense des gens de lettres
l éminents et des grands personnages, amis des lettres et
\des lettrés. A rorigine^elle avait été surtout fondée
comme une société de grammairiens et de philologues^
appelés à maintenir le bon état de la langue française, et
incidemment à juger les œuvres des écrivains qui lui
(soumettraient leurs écrits. C'est ainsi que Chapelain, dès
1658, présenta à ses confrères le projet du Dictionnaire ;
et que le même Chapelain avait, l'année précédente, sur
l'ordre de Richelieu, rédigé les Sentiments de V Académie
sur le Cidj critique modérée dans la forme, mais étroite
et injuste au fond, sur ce chef-d'œuvre de Corneille.
183. Les premiers académiciens n'avaient pas tous été de grands écrivains ; les seuls dont la postérité se souvienne un peu sont Maynard, Voiture, Vaugelas, Balzac»^ Colletet*, Saint-Amants Boisrobert', Gombauld^, Racan,. Godeau'*, Chapelain, Conrart, Desmarets*, Les autres ont rpeu produit et sont demeurés obscurs. La plupart étaient toutefois des gens de goût et des gens d'esprit, écrivant peu, mais sachant la langue et le monde, et plus aptes à fonder la Compagnie d'une façon durable, que des écrivains plus habiles, mais trop engagés dans le métier des
1. Guillaume CoUetet, poète (1598-1659). Il avait écrit \ Histoire des poètes français. Le manuscrit, resté inédit, fut brûlé pendant la Commune, avec la bibliothèque du Louvre.
2. Saint-Amant (1594-1661), poète. Moise sauvée idylle héroïque; diverses poésies, surtout dans le genre burlesque.
3. Boisrobert (1592-1662), poète et favori de Richelieu. Seize tragicomédies.
4. Combauld (1570-1666), poète (Pas/ora/es,5o;mef*, Épigrammes).
5. Godeau (1605-1672), évêque de Vence, poète {Poésies fugitives, traduction des Psaumes, etc.).
6. Jean Desmarets de Saint-Sorlin (1595-1676). Tragédies. Les Visionnaires, comédie. Clovis, poème épique. Il soutint l'un des premiers la supériorité des modernes sur les anciens.
FOMOATION DE l'aCADÉMIE FRANÇAISE. 265
lettres, et mêlés aux intrigues et aux rivalités des auteurs de profession.
L'Académie française étant fondée pour travailler à la l langue, non pour réunir toutes les illustrations du royaume, | il ne faut pas s*étonner si plusieurs de nos plus grands écrivains au xvii® siècle, surtout parmi les prosateurs, n'en firent point partie : dans ce nombre citons Des- ■cartes, qui vivait à l'étranger ; Pascal, écarté par sa vie retirée et ses attaches jansénistes ; le cardinal de Retz, par les aventures de son existence agitée; Molière, exclu comme comédien; La Rochefoucauld, qui parait avoir repoussé un honneur qui importunait, selon les uns, son «goïsme, selon d'autres, sa timidité.
La fondation de l'Académie fut un service rendu par Richelieu aux lettres françaises. La permanence d'un corps autorisé, qui représente la tradition dans la langue et dans la littérature, ne pouvait sans doute produire aucun chef-d'œuvre; elle contribua du moins à garanHr les chefs-d'œuvre contre le danger de vieillir trop vite. On peut dire de l'Académie ce que Pellisson*, son historien, a dit du Dictionnaire : « Il était vraisemblable qu'elle affermirait et fixerait en quelque sorte le corps de la langue, et l'empêcherait, non pas de changer du tout, ce qu'il ne faut jamais espérer des langues vivantes, mais pour le moins de changer si souvent et si promptement qu'elle faisait auparavant. » En un mot l'Académie française apporta dans la langue française un élément de fixité ; dans la littérature, un élément d'unité. Elle ajouta ainsi beaucoup, sinon à la perfection ou à l'originalité, du moins à la puissance et à l'éclat de la littérature et de la langue.
1. Paul Pellisson (4624-1692), commis de Foiujuet, qu'il défendit dans un Mémoire célèbre. Histoire de l'Académie française (1653). Fragments historiques publiés (1740) sous le titre de Histoire de Louis XIV.